LE LIVRE D’AILLEURS

The Book of Elsewhere – États-Unis, Royaume Uni – 2024
Genre : Science-fiction
Auteurs : China Miéville et Keanu Reeves
Nombre de pages : 432
Éditeur : Au Diable Vauvert
Date de sortie : 26 février 2026
LE PITCH
Après le succès du comics BRZRKR, l’icône de la pop culture Keanu Reeves, inoubliable dans Matrix et John Wick, étend son univers dans un roman où se mêlent fresque mythologique et thriller. Le Livre d’ailleurs marie la puissance visuelle et le sens du rythme propres à Reeves à l’inventivité foisonnante de China Miéville, auteur d’imaginaire multi-primé.
La mémoire dans la peau
Nouvelle corde à l’arc déjà bien chargé de la carrière de Keanu Reeves, avec le roman Le Livre d’Ailleurs, co-signé par China Miéville. Un pas de côté qui explore la violente mythologie créée dans les comics BRZRKR, qui s’accompagne d’une plongée réflexive philosophique exigeante pour le lecteur.
En parallèle d’une carrière cinématographique reconnue marquée par des jalons de la pop-culture que sont Point Break, My Own Private Idaho ou Speed, et qui a connu son apogée avec les sagas Matrix, puis John Wick, Keanu Reeves n’est pas du genre à se satisfaire d’un seul moyen d’expression. Le comédien a également investi le domaine musical avec son groupe de rock Dogstar et même le jeu vidéo avec son personnage de Johnny Silverhand dans Cyberpunk 2077. Il y a une forme de logique à le voir s’orienter vers le comic-book en imaginant et co-scénarisant au côté de Matt Kindt et du dessinateur Ron Garney, les trois tomes de la série BRZRKR entre 2021 et 2023. Artiste multiple mais toujours cohérent, le voilà qui s’attaque indirectement à la littérature avec la sortie du Livre d’Ailleurs, co-signé avec China Miéville. Il s’agit d’une déclinaison littéraire de la mythologie créée dans BRZRKR. Reeves s’est donc rapproché de l’auteur britannique multi primé de Perdido Street Station, Le Concile de fer, The City and the City, pour donner corps à ce roman. Dans ce projet, Miéville reste le romancier, l’interprète de Néo nourrissant le récit des caractéristiques de l’univers qu’il a imaginé. On y suit le personnage de B (pour Berserker) ou Unute, guerrier immortel (et double physique de Reeves) qui traverse les époques dans des environnements marqués par la violence et la destruction, à la recherche de ses origines. Employé de nos jours par le Gouvernement américain, il effectue leurs basses et dangereuses besognes, et leur sert de cobaye, en échange de quoi ils doivent l’aider à trouver un moyen de devenir enfin mortel dans tous les sens du terme. De fait, le comics d’origine est une œuvre qui tape fort dans la violence, l’action, le gore, avec le fil rouge d’une réflexion à la portée philosophique autour des questions d’humanité, de mortalité (et donc d’immortalité) et de mémoire. Le roman Le Livre d’Ailleurs prend en quelque sorte le contre-pied de l’approche du comics, car s’il se rattache directement au même univers, avec globalement les mêmes personnages, délivre quelques scènes d’action, il se concentre essentiellement sur l’introspection et les questionnements de son personnage principal d’immortel, tout en enrichissant la mythologie avec l’apparition de personnes et d’éléments nouveaux (le babiroussa, sorte de double et Némésis porcin de B).
Maelstrom labyrinthique
Il faut être bien conscient que cette nouvelle corde à l’arc de la mythologie autour du Berserker ne s’adresse pas nécessairement à tout le monde, et notamment aux lecteurs attendant un récit efficace et bourrin comme pouvait l’être assez admirablement la BD. Le style de China Miéville, qui œuvre principalement dans le genre littéraire « New Weird » (fiction urbaine dont le récit prend ancrage dans un univers réaliste auquel sont intégrés des éléments narratifs pouvant appartenir à la science-fiction, à la fantasy ainsi qu’à divers éléments surréalistes ou apparentés au genre de l’horreur, selon Wikipedia) est aride, abrupte et assez peu propice à une lecture dilettante. Il faut clairement accrocher à ce texte qui multiplie les effets, les changements de points de vue, d’époque d’un chapitre à l’autre, sans prendre le lecteur par la main. C’est véritablement une limite évidente du livre. Un style qui pourra rebuter, voire irriter, tant le texte semble s’amuser à ne pas accompagner le lecteur, mais plutôt à le perdre, tel le protagoniste dans son interminable existence, et même donner la sensation de le prendre de haut par instants. De longs tunnels de dialogues qui explorent des thèmes et des concepts déjà évoqués rapidement dans les comics, comme s’il s’agissait ici de développer et décrypter les espaces entre les cases, les non-dits précédemment suggérés, pour arriver in-fine à des considérations franchement absconses ou pas toujours des plus passionnantes. Avec quelques afféteries de mise en forme, venant appuyer la posture d’une œuvre qui se voudrait plus intelligente qu’elle n’en a l’air. Car on peut totalement se sentir extérieur au récit développé par Miéville et Reeves, à son rythme très particulier et extrêmement bavard, et trouver cela d’un pompeux et d’un ennui mortel. On ne peut pas nier non plus que les questions soulevées par Le Livre d’Ailleurs sont passionnantes. Et il est probable qu’une seule lecture ne suffise pas à dévoiler les richesses de ce roman qui se mérite. Reste à savoir si le lecteur est suffisamment patient et ouvert pour s’immerger dans ce maelström labyrinthique…


