KARMA

France – 2026
Genre : Fantastique
Dessinateur et scénariste : Simon Bogojević Narath
Nombre de pages : 96
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
Date de sortie : 3 juin 2026
LE PITCH
D’un côté, deux huissiers, représentants froids d’un système implacable, happés dans un monde carnavalesque qui transforme leur pouvoir en faiblesse et leur faute en supplice. De l’autre, une enfant jetée à la rue, condamnée à survivre, puis à se reconstruire par une discipline artistique extrême.
Bienvenus au purgatoire
L’année dernière, les Humanos entamaient un nouveau label avec « Un OVNI graphique Métal Hurlant » annonçant des œuvres ultra visuelles, expérimentales et définitivement adultes. Les premiers Cometa et Hedra avaient fait forte impression, c’est au tour du délirant et baroque Karma d’offrir une expérience unique au lecteur.
Entièrement en noir et blanc, sans aucun texte apparent, et malgré la contemporanéité du cadre présenté, Karma est un album qui renvoie immédiatement à une certaine esthétique du cinéma muet. Ses dégradés de gris, ses textures, l’expressivité exacerbée des personnages, le mélodrame aux lisières du misérabilisme et les délires orgiaques absolument outrés font renaitre un certain fantasme visuel, expressionniste et total. Illustrateur et réalisateur de courts métrages animés, Simon Bogojević Narath impose admirablement sa patte par une maitrise impressionnante du trait et de la chair, du relief des matières et d’un monochrome particulièrement riche. On revient ici aux contours épais et tactile d’un Beltran, voir à la profondeur inexplicable du maitre Corben, mais aussi et toujours à cette école Métal Hurlant (ne serait-ce pas un descendant direct du fascinant Nicolett ?) dans cette manière de donner corps à d’authentiques cauchemars. L’histoire est simple, mais vertigineuse, construite en miroir entre le destin tragique d’une jeune fille jetée à la rue et celui des deux huissiers qui ont décidés de cet acte inhumain.
La balance du jugement
Alors que l’une s’efforce de survivre au plus profond de la misère, voyant ses grands-parents mourir devenant elle, devant jouer du violon dans la rue pour subsister, l’homme et la femme aux costumes bien cintrés tombent dans le guet-apens d’une étrange confrérie décadente qui va leur faire subir tous les outrages. Et les planches n’y vont pas avec le dos de la cuillère, l’artiste prenant un malin plaisir à les observer se faire humilier, battre, transformés en esclaves et jouets sexuels, mis à nus devant tous et oubliés dans une geôle sans lit ni chauffage, traités comme des animaux. Le titre annonce la couleur : Karma. Ce que la jeune fille innocente subira, ses bourreaux semblent en recevoir la version démultipliée. Mais là où cette dernière finira par un choix décisif, par un mouvement de résilience, à transformer en force, les deux autres semblent bien incapable d’échapper à leurs postures et leur individualisme. Construit comme un conte moral quasiment barbare, et en tout cas à ne vraiment pas mettre entre toutes les mains, Karma met en scène un tribunal mystique, carnavalesque et délirant où la culpabilité tant qu’elle n’est pas véritablement acceptée, embrassée, s’imprègne directement dans la chair (et les pénétrations sont brutales) et transforme directement la cible en créature difforme et abjecte. La monstruosité n’est pas toujours là où on l’attend, mais les pactes que chacun fait, ou pas, avec le diable, finissent toujours par avoir quelques conséquences.
Une proposition originale et inédite qui forcément ne construit pas vraiment une dramaturgie des plus développées, mais s’apparente surtout à une expérience de lecture, voyage dans un cauchemar double, l’un bien réel, l’autre fantasmagorique. Une belle découverte pour Les Humanos et un premier album déjà imposant pour Simon Bogojević Narath.




