TOGNINA

France – 2026
Genre : Drame historique
Dessinateur : Michel Colline
Scénariste : Eric Corbeyran
Nombre de pages : 144 pages
Éditeur : Glénat
Date de sortie : 19 août 2026
LE PITCH
En mars 1593, l’Italie découvre un tableau stupéfiant, le portrait d’une jeune fille en habit noble et au visage couvert de poils. Le jeune modèle s’appelle Antonia Gonsalvus, dite Tognina. Atteinte d’hypertrichose, une maladie méconnue à l’époque, Tognina qui n’a guère plus de 13 ans, souffre d’une pilosité excessive. « Offerte » à la marquise Donna Isabella Pallavicina, comme jadis son père fut offert à la cour d’Henri II, Tognina grandit sous la tutelle de sa maîtresse et des regards du monde.
Portrait de la jeune fille en fauve
Deux ans après la sortie de Les Yeux doux, Corbeyran et Colline se retrouvent pour un nouvel album. On est loin ici de la SF pulp avec Tognina, drame historique sensible qui remet en lumière le destin d’Antonia Gonsalvus, jeune fille au visage couvert de poils, immortalisée par la célèbre toile de Lavinia Fontana.
C’est lors d’une vente aux enchères retentissante en 2023 que le portrait d’Antonietta Gonsalvus revint dans l’actualité, obtenant un nouveau record pour une toile de Donna Isabella Pallavicina, artiste qui elle-même fut bien souvent diminuée, voir escamotée, dans les livres d’histoires. Un tableau forcément marquant par le sujet : une jeune fille vêtue comme une aristocrate italienne, le visage recouvert de poils, regardant frontalement l’observateur, une lettre manuscrite à la main, retraçant brièvement son destin et celui de son père. Des yeux délicats, des mains enfantines, un contraste frappant entre l’animalité de la face et les fioritures du vêtement qui forcément ont dû frapper les auteurs de la BD en question comme beaucoup d’autres avant eux. Mais ces derniers ont décidé d’en faire un album, revenant justement sur cette rencontre opportune entre l’enfant et la peintre, au détour de quelques jours, de quelques semaines, où toutes deux vont se dévoiler. Un face à face, mais essentiellement en douceur où Pallavicina fait tout d’abord office de témoin, s’efforçant de scruter la réalité derrière l’image carnavalesque qui entoure la pauvre gamine, de comprendre sa nature, sa souffrance, avant de se lier peu à peu d’amitié et finalement elle aussi partager une trajectoire marquée par un rejet assez collectif d’un milieu où les femmes n’avaient alors pas vraiment le droit de citer.
Le regard de la bête
La différence et la féminité, encore et toujours le même combat comme le montre avec beaucoup de délicatesse Corbeyran (la saga des Stryges, Bob Morane, No Future et de nombreux autres albums), esquivant avec élégance le pathos et le manifeste verbeux, pour laisser une certaine vérité affleurer avec finalement assez peu de dialogues. Quelques épisodes font sortir les deux jeunes femmes de leur relation en huis clos (une échappée nocturne aux airs de conte, un bal masqué qui ne pouvait que mal tourner…), mais Tognina reste essentiellement un récit de l’intime, à l’objectif resserré, où finalement les aspect purement biographiques et historiques n’apparaissent que par flashbacks interposés. Belle façon d’ailleurs de rappeler que le père de Tognina, arraché enfant à sa terre d’origine et offert en cadeau au roi Henri II comme un monstre de foire, inspira par son étonnante histoire d’amour avec son épouse (servante mariée plus ou moins de force), le fameux conte de La Belle et la Bête. Un écho que l’on peut retrouver parfois dans les planches de Michel Colline, au style relativement naïf, doux et tremblotant, mais accompagnant à merveille l’humanité des personnages et les non-dits. Surtout aux détours de quelques dialogues et déambulations en dehors de la pièce transformé en atelier, il se laisse aller comme Antonia à observer la nature environnante, à accepter les échappées et les discrétions par des encarts s’attardant simplement sur une fleur ou un oiseau qui suspend son vol. Cette omniprésence de l’ordre naturel n’est pas là pour renvoyer à l’animalité du personnage, mais plutôt à la place qu’elle mérite au sein d’un ordre naturel que son destin lui a volé.
Un petit quelque chose d’insaisissable qui avoue avec humilité ne pas pouvoir révéler tous les secrets du tableau reproduit en couverture, mais qui en tout cas rend hommage à deux jeunes femmes qui ont laissées, chacune à leur manière, une petite trace dans l’histoire.




