ENTRETIEN AVEC VINCENT JOURDAN, AUTEUR DE SERGIO SOLLIMA, LE CINÉMA AU COUTEAU
Sollima le Magnifique
Il est des réalisateurs, qui malgré des carrières modestes, ont su en quelques films imprimer la rétine des spectateurs à jamais…Et Sergio Sollima (1921-2015) fait bien partie de cette catégorie de cinéastes malheureusement trop rares qu’on désigna comme l’un des maîtres du Western italien avec ses confrères Sergio Corbucci et Sergio Leone ! Parmi les 27 réalisations (au cinéma et à la télévision) du romain, dont une grande partie reste inédite dans nos contrées, ne figurent pourtant que trois westerns : Colorado, Le dernier face à face et Saludos Hombre réalisés entre 1966 et 1968. Trois « miracles » qui rappellent à quel point le « Western à l’italienne » ne se résume pas à Sergio Leone et que ce genre, souvent honni et moqué, pouvait à merveille imbriquer cinéma populaire et conscience sociale.
Véritable auteur (et scénariste de nombreux Péplums), Sollima scénarisa la plupart de ses projets, abonné au cinéma de genre (le film d’aventures avec Sandokan, le Giallo avec Le diable dans la tête, le Poliziottesco avec La cité de la violence ou La poursuite implacable, l’Eurospy…), il n’eut de cesse de parvenir à transcender l’aspect commercial pour aboutir à des œuvres uniques, grâce entre autres à son classicisme issu de son amour du cinéma américain des années 1930-1940 et à son propre parcours qui l’avait vu notamment rejoindre la Résistance lors de la prise de Rome par les allemands en 1943.
Malgré le fait que beaucoup de ses films soient encore inédits en France, l’œuvre de Sollima se dévoile un peu plus dans nos contrées avec la sortie en 4K chez Artus Films de Saludos Hombre, prévue en octobre. Ainsi qu’avec la parution du livre de Vincent Jourdan, Sergio Sollima, le cinéma au couteau, aux éditions Rififi en 2025. Après une lecture agréable et enrichissante de son ouvrage, nous n’avons pas pu nous empêcher de nous entretenir avec l’auteur qui a gentiment accepté ! Critique cinéphile passionné, Vincent Jourdan avait déjà écrit un autre livre remarquable sur un grand réalisateur du cinéma de genre italien en 2018 : Voyage dans le cinéma de Sergio Corbucci, paru aux éditions Lettmotif. Son livre sur Sergio Sollima est paru il y a quelques semaines aux éditions Rififi, qui avaient déjà sorti l’autobiographie d’Enzo Castellari (Inglorious Bâtard) ou encore l’ouvrage somme de Melvin Zed sur Mad Max (Mad Max : ultraviolence dans le cinéma). Les prochaines parutions de la maison tenue par Steve Bellentani seront le second volet sur Mad Max par Melvin Zed ainsi qu’une une nouvelle autobiographie d’un cinéaste italien que nous avions eu le bonheur d’interviewer en 2023, Sergio Martino !
Vincent, pouvez-vous présenter rapidement ?
Eh bien, j’ai la chance d’habiter la jolie ville de Nice où je suis d’ailleurs membre de l’association « Regard indépendant » qui organise des festivals dédiés aux courts-métrages, le prochain aura lieu fin novembre…
Je suis passionné par le cinéma depuis ma jeunesse, je dirais que ça a commencé vers 7-8 ans ! Cet amour pour le Septième Art m’a donné l’envie de créer un blog au début des années 2000, « Inisfree », où j’ai beaucoup écrit. Ce canal m’a permis de discuter avec de nombreuses personnes et de créer du « réseau ». C’est ainsi que j’ai intégré le collectif « Zoom arrière » qui a sorti plusieurs livres thématiques et collaboratifs. Diverses parutions ont eu lieu sur des cinéastes comme Brian De Palma, Nanni Moretti, Jane Campion…Le neuvième numéro, actuellement en commande, portera sur le réalisateur chinois Jia Zhangke.
Votre dernier ouvrage personnel porte sur un cinéaste malheureusement encore assez méconnu dans nos contrées, Sergio Sollima. Pourquoi avoir choisi ce réalisateur ?
C’est une bonne question…car j’ai parfois hésité ! A l’instar de Sergio Corbucci, aucun ouvrage sur Sollima n’existait en langue française, c’était un premier intérêt mais j’avais peur de ne pas avoir le « matériel » nécessaire… En fait, j’adore ses westerns (Colorado, Le dernier face à face et Saludos Hombre) que je considère comme des chefs-d’œuvre du genre. C’était une bonne base mais ce n’était pas assez suffisant pour un ouvrage et le problème c’est qu’une grande part de sa filmographie reste inédite en France…
Toutefois, Sergio Sollima reste très connu en Italie pour une autre réalisation, qui a d’ailleurs été distribuée et éditée en France : Sandokan ! Suite à l’échec commercial et financier de La poursuite implacable en 1973, Sollima s’est tourné vers la télévision et a pu vivre ses rêves d’aventure en tournant en Asie cette série qui fit un véritable carton, notamment grâce à la superbe Bande Originale des frères De Angelis qui se vendit comme des petits pains ! Il faut dire que tous les italiens connaissaient ce personnage grâces aux romans d’Emilio Salgari, il y aura aussi une version BD signée Hugo Pratt et Mino Milani et des dessins animés
Mais c’est lorsque j’ai pu découvrir la série TV I ragazzi di celluloide (1981), que j’ai été convaincu de l’intérêt de ma démarche. J’ai trouvé cette série formidable ! Malgré une présentation au Festival de Nice à l’époque, elle n’est malheureusement pas sortie en France (hormis la première partie). Cette série présente de plus un autre intérêt, au-delà de sa qualité cinématographique, car elle est autobiographique…
En quoi cette série est autobiographique ?
Sergio Sollima a intégré le Centro Sperimentale, équivalent de l’école de cinéma nationale, en 1941. Cela a été une période très formatrice pour Sollima d’un point de vue cinématographique avec la découverte du cinéma américain ou soviétique. Mais ce fut également une période charnière dans l’Histoire de l’Italie avec la chute de Mussolini puis la prise de Rome par les Allemands… C’est à ce moment que Sollima a intégré un groupe de résistants, c’est le fameux choix, la prise de conscience nécessaire que l’on retrouve dans pratiquement tous ses films : trahir son pays, une cause ou bien renier ses idéaux…
D’un point de vue purement artistique, cette série, de six épisodes répartis en deux saisons, est une réussite et revient autant sur la période de guerre que sur les débuts du néoréalisme. On y retrouve de grands acteurs comme Massimo Ranieri ou William Berger, un fidèle de Sollima depuis le tournage de Faccia a faccia (Le dernier face à face). Il s’agit d’une grande fresque historique qui retranscrit parfaitement l’atmosphère globale et les enjeux sociaux de l’époque tout en s’adressant aux cinéphiles avec un portrait très complet du cinéma italien des années 1940. Il est à noter qu’elle eut un succès aussi bien public que critique.
Comment avez-vous découvert le cinéma de Sergio Sollima ?
Dans un premier temps, ce fut d’une manière détournée…Je suis un grand amateur de Bandes Originales dont évidemment celles provenant de l’Italie avec ses grands compositeurs comme Ennio Morricone, Bruno Nicolai, Piero Umiliani…
Mon premier contact avec l’œuvre de Sollima fut donc l’écoute de la BO, formidable, de Saludos Hombre. Puis, quelques années plus tard un peu par hasard j’ai récupéré un lot de VHS d’une personne décédée et j’ai pu découvrir Le dernier face à face, évidemment dans une version française et raccourcie mais la magie a opéré ! Ensuite, ce fut le tour de son premier western Colorado…
Qu’est-ce qui vous a plu, marqué dans ces trois films ?
L’une des forces de ces films, c’est le savant mélange entre humour et action, nous sommes quasiment dans le genre picaresque avec des duos improbables. Dans Saludos Hombre et Colorado, le personnage tenu par Tomas Milian, Cuchillo, m’a fait penser à Tuco, tenu par Eli Wallach dans Le bon, la brute et le truand.
Il y a aussi une autre facette de Sollima que j’apprécie particulièrement, c’est la façon dont les héros changent, prennent conscience au fur et à mesure du récit, ce qui renvoie une fois encore au passé résistant de Sollima. Toutefois, comme il le disait lui-même, il ne faisait pas de « film politique » et avait une vision moins engagée et exaltée qu’un Franco Solinas qui fut le scénariste de Colorado et d’autres films très politisés (Queimada, Tepepa, La bataille d’Alger…).
Y-a-t-il des œuvres oubliées, méconnues que vous voudriez mettre en lumière ?
Parmi les films méconnus de Sollima, qui j’espère seront éditées un jour en France, figurent ces Eurospy (filon italien en vogue dans les années 1960 suite au succès de la saga James Bond). Il en a réalisé trois (Agent 3S3 passeport pour l’enfer, Agent 3S3 massacre au soleil et Un certain Mr. Bingo), ce sont ses trois premiers longs-métrages après la réalisation d’un sketch dans Les amours difficiles en 1962 avec Christine Spaak et Enrico Maria Salerno.
Parmi ces trois films d’espionnage, figure Un certain Mr. Bingo avec le grand acteur américain Stewart Granger et qui est une véritable réussite… avec toujours ce cas de conscience en jeu, ici celui d’un espion se retrouvant dans un piège…Ces trois Eurospy sont de très bonne facture et sont au-dessus de la majorité des films de ce genre.
Je pense aussi à l’unique Giallo réalisé par Sollima : Le diable dans la tête. Même s’il est sorti peu après les films d’Argento, il s’en éloigne radicalement et lorgne plutôt vers le cinéma d’Alfred Hitchcock. C’est donc un film atypique dans le genre, un thriller intimiste et quasi-féministe ! Et la Bande Originale d’Ennio Morricone est une petite merveille, avec un clin d’œil à La lettre à Elise de Beethoven, comme dans Colorado.
Le casting est assez incroyable avec notamment, coproduction franco-italienne oblige, la présence de Maurice Ronet et Micheline Presle. On retrouve aussi un visage important du cinéma italien avec Stefania Sandrelli ainsi que l’américain Keir Dullea (2001, l’odyssée de l’espace). Il reste malheureusement encore inédit en France.
Y-a-t-il des spécificités, des thèmes particuliers au cinéma de Sergio Sollima ?
Sur la forme, il est indéniable qu’il s’inscrit dans un classicisme « à l’américaine ». Il faut rappeler que Sollima était un passionné de cinéma américain et qu’il a écrit un livre somme pour l’époque sur le cinéma US du début du 20ème siècle, Cinéma in USA sorti en 1947.
Parmi les thèmes importants et qui reviennent régulièrement, il y a évidemment la question de la prise de conscience individuelle comme nous l’avons déjà dit. Le thème du voyage est aussi omniprésent dans ses œuvres, et c’était un de ses plaisirs personnels, que ce soit dans ses Eurospy, western, polars… jusqu’à évidemment Sandokan qui est une ode à l’exotisme et à l’aventure.
Pour revenir à Sandokan justement, Sollima ne s’est pas contenté de la série ?
Oui, en effet outre la série TV (six épisodes de 55 minutes), il a également réalisé un film qui était une sorte de suite de la série un an après, La tigre è ancora viva : Sandokan alla risscossa. Malgré la présence de Kadir Bedi dans le rôle-titre, ainsi que de celles de Philippe Leroy et Adolfo Celi comme dans la série, il s’agit d’un échec, sans-doute un de ses plus mauvais films … et son dernier sorti en salles avant Berlino 39 tourné 16 ans plus tard …
En 1976, il a également adapté un autre récit de Salgari, Le corsaire noir, en surfant sur le succès de Sandokan. Cette fois-ci, le tournage eut lieu en Colombie, entre autres et semble avoir été idéal avec notamment le couple star composé de Carole André et Kadir Bedi. C’est un film d’aventures plaisant, un peu naïf.
Pour rester sur Sandokan, le « bébé » échappera à Sollima en 1996 lorsqu’une coproduction italo-allemande s’attela à une suite pour la télévision. C’est Enzo Castellari qui fut chargé du projet et ce n’est pas une réussite ! Un an plus tard, Sollima tournera une mini-série intitulée Le fils de Sandokan avec toujours Kadir Bedi. Ce sera son dernier projet et il ne sera jamais diffusé pour causes de problèmes juridiques…
Après vous être penché sur la carrière de Sergio Corbucci puis celle de Sollima, quels liens peut-on faire entre les deux…ou pas !?
Ce sont deux carrières très différentes, Corbucci a plus tourné et notamment beaucoup de comédies. Ils n’ont pas le même parcours, Sollima ayant longtemps retardé son entrée dans la réalisation puisqu’au sortir de la guerre, il travaillera surtout en tant que critique puis metteur en scène de théâtre qui fut une véritable passion pour lui.
Il y a eu une collaboration entre les deux dans les années 1950. Sollima était l’assistant de Corbucci… et plusieurs versions circulent ! Certains prétendent que ça aurait été compliqué notamment par rapport aux habitudes de Corbucci, connu pour son improvisation. Mais selon la fille de Sollima, ils s’entendaient très bien même après leurs heures de gloire. Et je pense que c’est cette version la bonne car ces deux cinéastes partageaient le même amour pour les tournages qu’ils vivaient comme une aventure. Ils aimaient être sur les plateaux, c’étaient des hommes de terrain.
Est-ce que le nom de Sollima est encore connu en Italie de nos jours ? Stefano Sollima est-il le digne héritier de son père ?
Contrairement à pas mal de ses confrères, Sollima a eu la chance de vivre longtemps (mort en 2015 à l’âge de 94 ans) et il a ainsi pu témoigner à maintes reprises. Il a participé à des documentaires, interviews, festivals ou rétrospectives comme à La cinémathèque française. Ce fut une chance pour moi, car nous ne disposons pas toujours d’autant de témoignages.
Tout cela fait que Sollima n’est pas un nom inconnu en Italie. Et le succès de Sandokan a marqué des générations de téléspectateurs italiens !
En ce qui concerne Stefano Sollima, il a souvent accompagné son père sur les tournages, Sollima a été veuf assez tôt… Ce qui est intéressant c’est que le fils a pris le chemin inverse du père, passant de la télévision au cinéma. Même s’ils ont des thèmes différents, il est intéressant de constater qu’Adagio (2023) renvoie à bien des égards au formalisme de La cité de la violence.
Quels sont vos futurs projets ?
Je vais changer radicalement de thèmes ! J’ai envie depuis longtemps de faire un livre sous forme d’entretien et je souhaiterais le faire avec un cinéaste que j’apprécie beaucoup Bruno Podalydès. Et j’ai également un projet en cours sur les polars français des années 1970.





