LES LINCEULS

The Shrouds – Canada, France – 2024
Support : Bluray
Genre : Thriller, Drame
Réalisateur : David Cronenberg
Acteurs : Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce, Sandrine Holt, Elizabeth Saunders, Jennifer Dale …
Musique : Howard Shore
Image : 1.85 16/9
Son : Anglais et Français DTS Master Audio 5.1
Sous-titres : Français
Durée : 120 minutes
Editeur : Pyramide Vidéo
Date de sortie : 16 septembre 2025
LE PITCH
Karsh, 50 ans, est un homme d’affaires renommé. Inconsolable depuis le décès de son épouse, il invente un système révolutionnaire et controversé, GraveTech, qui permet aux vivants de se connecter à leurs chers disparus dans leurs linceuls. Une nuit, plusieurs tombes, dont celle de sa femme, sont vandalisées. Karsh se met en quête des coupables.
Élégie
L’œuvre de David Cronenberg a toujours été en constante mutation, passant des fausses séries B premières (Frissons, Rage…), aux fausses œuvres d’auteur (Chromosome 3, Crash…) en passant par les faux films de Studio (Dead Zone, La Mouche…), les faux films assagis (A History of violence, A Dangerous Method…), alors pourquoi un film qui se dit sobrement autobiographique ne serait-il pas aussi atypique que les autres ?
Retour sommes à une certaine idée du cinéma de Cronenberg (le film était basé sur un scénario de jeunesse), Les Crimes du futur était l’acte libérateur du retour de David Cronenberg à la réalisation après 7 ans d’absence, douloureusement marquées, forcément, par le décès de sa femme des suites d’un long cancer. C’était un acte de vie, de renaissance même pourquoi pas, là où justement Les Linceuls, provenant lui justement d’un scénario écrit en 2022 / 2023 se tourne directement vers le Cronenberg d’aujourd’hui : le veuf, l’homme qui vit sans la personne aimée et qui doit continuer à vivre et à créer. La confusion entre sa propre image et celle que projette Vincent Cassel à l’écran est bien entendu totalement volontaire : même coiffure blanche hérissée, même silhouette, même calme quasi-clinique et même diction ronronnante et distanciée. Plus que jamais le cinéma de Cronenberg s’abreuve directement à la psyché et à la douleur de son auteur qui y explore avec une franchise déstabilisante souvent, son propre rapport à la mort, à l’absence et l’après. Ce n’est cependant certainement pas un drame quelconque, autocentré et impudique mais un drame enveloppé dans ses autres obsessions habituelles, attrapant en cours de route la main tendue du thriller hitchcockien, du pur délire d’espionnage technologique, mais le scénario s’amuse à constamment en replier les pistes et les ramifications possibles les unes sur les autres, mélangeant allégrement suspicions du corps médical avec l’omniprésence supposée d’agents chinois ou russe et avec la surveillance des réseaux, dans un gloubi-boulga paranoïaque, surréaliste et insaisissable.
Mausolée fracturé
Cronenberg cherche moins ici à décrire un futur proche ultra moderne, précis et crédible, qu’à capturer cet étrange état de sidération, d’enfermement en demi-sommeil / demi-éveil qui frappe littéralement les personnes abimées par le deuil de l’être aimé. Karsh passe alors son temps à se réveiller, à se rendormir, à somnoler et à être traverser par des visions cauchemardesques de son épouse (sublime Diane Kruger), dont le corps nu adoré, mais jamais idéalisé, ne cesse d’être abimé par la maladie et la chirurgie. Dans cette succession de dialogues parfois totalement délirants, régulièrement déconnectés et dont surtout le sens semble échapper à tous, c’est encore une fois inlassablement le retour à la physiqualité qui véhicule le plus une véritable sensation d’existence, d’incarnation. La sexualité tout d’abord, dont le protagoniste retrouve les plaisirs successivement dans les bras d’une cliente aveugle (Sandrine Holt) et en assouvissant le fantasme de la belle-sœur Terry (Diane Kruger à nouveau, jeu du double entre Faux Semblants et Vertigo), peut résonner comme une reconquête vitale mais dont la note intensément trouble et intellectualisée rejoint directement le fétichisme de Crash. Enfin et surtout le corps, celui de Becca omniprésent que cela soit en creux (le vide laissé dans de nombreux plans), en projection (l’assistance IA, la sœur double, les visions nocturnes…) et en réel, enterré dans le cimetière ultra technologique de Karsh dont une simple appli permet d’observer à tout moment l’état et donc la décomposition progressive.
Une idée totalement barrée, morbide mais fascinante, qui au-delà de sa poésie macabre rappelle aussi que David Cronenberg est un petit maitre de l’humour à froid, du flegme caustique. De l’introduction qui montre un premier rendez-vous qui tourne à la catastrophe par les obsessions du protagoniste aux nombreux élucubrations obsessionnelles qui servent essentiellement de McGuffin presque ridicule, Les Linceuls est habité par un ton pince-sans-rire réjouissant, par un air de se moquer de tout avec trivialité, que les amateurs du cinéaste ne peuvent qu’apprécier. Le deuil, mieux vaut en rire que d’en pleurer.
Image
Doté d’une image très fluide, nette et pure, Les Linceuls est parfaitement à sa place sur support Bluray. Capturé avec des caméra Arri Alexa 35, le métrage préserve élégamment ses atours cinéma, travaillant une certaine douceur naturelle dans les matières et les teintes plutôt qu’un effet trop propre et numérique. L’ensemble est harmonieux, accompagnant parfaitement les grandes zones d’ombres et les nombreuses scènes sombres, imposant une précision idéale et une belle finesse dans les contours et les contrastes. Aucun souci technique à l’horizon d’ailleurs.
Son
Métrage calme et intériorisé, Les Linceuls propose pourtant un mixage DTS HD Master Audio 5.1 particulièrement immersif reposant sur une constante clarté des dialogues, fermes et dynamiques, et un travail absolument remarquable sur les ambiances. Rien de bien naturel là-dedans entre les notes lourdes et mélancoliques d’Howard Shore et un sound design qui apporte une certaine étrangeté, les sensations d’enveloppement soulignent l’étrangeté de l’objet.
Interactivité
Le disque Bluray propose comme il se doit une rencontre avec le cinéaste. Celui-ci passe cependant finalement très peu de temps à parler vraiment des Linceuls, balayant la question de l’aspect autobiographique (« tous les films sont autobiographiques »), s’amusant plutôt des différences de réception entre les spectateurs anglo-saxons (et en particulier les habitants de Toronto) et le reste du monde. Il y revient sur Les Crimes du futur, ses premiers pas dans le cinéma et plus généralement quelques réflexions sur son art. Heureusement Virginie Apiou (documentariste et autrice de nombreux ouvrages sur le cinéma) vient elle explorer plus avant l’œuvre en question, analysant ses motifs, son rythme particulier, son univers, son attachement au corps, à la mort et aux rêves. Très intéressant.
A noter que l’édition 4K du film vendu en exclusivité par la Fnac propose aussi une Master Class de plus d’une heure de David Cronenberg filmée à la Cinémathèque française.
Liste des bonus
Rencontre avec David Cronenberg (17’), Analyse du film par Virginie Apiou (15’).






