NAKED CITY

Etats-Unis – 2024
Genre : Comédie dramatique
Dessinateur et scénariste : Eric Drooker
Nombre de pages : 336
Éditeur : Les Editions Martin de Halleux
Date de sortie : 23 octobre 2026
LE PITCH
Il était une fois une jeune chanteuse qui débarqua en stop à New York par une froide nuit d’hiver. Sans argent, elle accepte de poser nue pour un peintre de Manhattan en mal d’inspiration. Un beau soir, au coin d’une rue, elle rencontre un danseur queer, punk, métis, qui changera sa vie…
Un poème urbain
Célèbre pour ses superbes couvertures pour le New Yorker, Eric Drooker poursuit ici sa « trilogie » informelle de la ville avec Naked City. Imposant comme un parpaing, le volume de 300 pages redonne vie à un New York de conte moderne où la quête artistique des uns bousculent la vie des autres.
Chez Erik Brooker la city n’est jamais qu’un décor, elle est un espace architectural, grandiose, imposant, écrasant parfois, qui conditionne l’existence de ses habitants. Ses fameuses toiles jouant sur les visions contemporaines et un pont avec une représentativité plus classique, façon milieu du XXeme siècle, donnent une certaine atemporalité à ses illustrations et ses évocations parfois absurdes, parfois symboliques, révélatrices mais le plus souvent parfaitement poétiques. Un grand artiste qui avait jusque-là signé deux romans graphiques en forme de prolongation de ses illustrations, Blood Song et Flood !, a tel point d’ailleurs qu’ils sont entièrement muets. Ce nouveau Naked City avait d’ailleurs été imaginé de la même manière, fresque silencieuse de deux destins (essentiellement) se croisant au gré du temps et des évolutions vers la reconnaissance d’une jeune chanteuse venu à New York pour réaliser ses rêves, et d’un artiste peintre constamment en quête d’une nouvelle inspiration. Pourtant alors qu’ils prenaient vie sur les pages, il les aurait presque découvert doués de paroles, les bulles et les textes narratifs apparaissant naturellement. Naked City n’en devient cependant pas une œuvre bavarde loin de là, et les dialogues vont le plus souvent à l’essentiel, naturels et révélateurs, et les voix off s’inscrivant avec beaucoup de naturel dans le dispositif poétique de la narration visuelle.
Une voix dans les rues
Car bien entendu tout passe ici d’abord par les dessins, par ces gigantesques bâtiments massifs, blocs de pierre aux horizons infinis, où déambulent quelques rares humains dans des rues essentiellement vides, traversant l’espace plus que l’occupant. Si les lignes et les points de fuites façonnent les décors, les personnages eux sont d’une rondeur absolument charmante, la jolie chanteuse affichant une douceur naturelle assez désarmante, le peintre lui avec son gros nez et son physique plus ramassé faisant forcément penser à un petit bonhomme échappé d’un cartoon. Si elle va devenir l’un de ses modèles de nu, leur relation ne sera que professionnelle et finalement amicale, et viendra surtout explorer leur rapport propre à l’art, la création et la vie en général. Autour d’eux on croisera aussi une amusante punkette toujours dans le mouvement, instable et énergique et un étrange laveur de vitre, sauveur et sujet de toile recherchée, qui ne révèlera son importance que dans les dernières pages. Naked City est une chronique qui nécessite de laisser le temps ralentir, d’accepter de se perdre un peu dans ses errances, fantasmes, rêves, souvenirs et chansons qui prennent le pas sur une narration plus classique. Eric Drooker réinvestit bien ici la forme du conte, voir même d’un certain classicisme américain confrontant ses protagonistes à cette reconnaissance qui a forcément un coût, à cette gloire éphémère qui ne peut que pervertir, quitte à explorer quelques archétypes (le propriétaire de la galerie d’art, l’impresario qui tente de profiter de sa star…) mais toujours teintés d’une conscience sociale, voire politique, directement inscrite dans la réalité actuelle de l’Amérique.
Façonné par des planches pleines de formes, de reliefs, de vie et tendresse, Naked City est une œuvre foncièrement libre et à la beauté toute délicate qui emporte le lecteur comme un grand morceau de blues tour à tour grave et enjoué, capturant autant l’essence d’une ville que la fragilité de ceux qui la font respirer.




