ARTIFICES

France – 2025
Genre : Historique, Fantastique
Dessinateur : Julien Ribas
Scénariste : Mathieu Mariolle
Nombre de pages : 112 pages
Éditeur : Daniel Maghen
Date de sortie : 10 septembre 2025
LE PITCH
C’est une histoire vraie : Robert Houdin, le plus grand magicien français, le père de la prestidigitation moderne, a utilisé ses « pouvoirs » pour tenter de ramener la paix en Algérie au moment de la colonisation française.
Un dernier tour
Publié par l’éditeur de beaux albums Daniel Maghen, Artifices conte l’histoire totalement improbable et pourtant presque totalement vraie d’un Robert Houdin, grand illusionniste français, envoyé en Algérie pour contrer la magie des marabouts locaux et pacifier la colonie. Un voyage historique et exotique qui est loin du simple tour de passe-passe.
C’est le grand maitre de la magie moderne, l’homme qui a depuis lors influencé tout un art et donné même naissance à quelques fils spirituels plus célèbres encore (un certain Houdini par exemple). Mais en 1986 l’homme est fatigué, affaibli et consacre ses journées à sa passion pour les automates. Mais il va être tiré de sa retraite par l’armée française et le Colonel Neveu qui espèrent trouver en lui un allié capable de révéler la supercherie des mages algériens qui ont l’outrecuidance d’appeler à l’indépendance. Robert Houdin est envoyé sur place, rencontre différents sorciers sur place, officie quelques représentations spectaculaires et très appréciés, dans l’espoir en effet que sa vision réaliste de l’illusion opposée aux croyances aveugles peut ramener la paix entre les peuples. Le scénariste Mathieu Mariolle (Nautilus, Arjuna…) dresse le portrait d’un artiste brillant, consciencieux mais aussi idéaliste, voir naïf qui va se faire peu à peu manipuler par l’armée française et participer très involontairement à la répression barbare des peuples autochtones.
L’illusion propagande
A ce grand art de la fantasmagorie et aux mystères des cultes musulmans s’oppose finalement l’impérialisme occidental et la terrible condescendance envers ces « sauvages » qui en plus manquent de reconnaissance. Le scénario découpé en sept chapitre mêle ainsi joliment le cheminement personnel d’un homme en quête d’un second souffle et de rédemption, et la destinée d’un peuple spolié, violenté et auquel l’envahisseur tente d’arracher ses croyances et sa culture. Les deux se réunissent parfaitement lorsque Houdin croit reconnaitre en Nélia, femme cultivée, curieuse et obstinée, les traits de sa propre fille décédée quelques années plus tôt. Les rapports sont là aussi houleux mais la bonne intelligence permet un rapprochement touchant et réaliste. Une peinture juste, aventureuse mais aussi vériste d’un triste tournant historique dans l’histoire des deux pays, dont Mathieu Mariolle témoigne avec finesse et pertinence et même une certaine poésie. Son collègue illustrateur Julien Ribas (Le Specimen, Ah ça ira !) se trouve lui aussi au même carrefour entre document purement historique, grande bande-dessiné démonstrative et effluve d’une magie presque authentique et enivrante. Les environnements sont rigoureux, les portraits humains particulièrement détaillés et vivants, mais le dessinateur n’hésite pas à piocher de la même façon du côté des images d’Épinal d’autrefois ou des affiches mettant en valeur les spectacles de Houdin pour donner à ses aquarelles un espace plus flottant et distancié.
Un joli album qui tout en revenant sur un bien curieux épisode historique qui pourrait sembler presque anecdotique au premier abord, réussit à détourer le visage d’un homme au crépuscule de sa vie, à scruter ses ambivalences et ses failles, pour mieux évoquer le grand drame de la colonisation algérienne. Une réussite.



