THIS PLACE KILLS ME

États-Unis – 2025
Genre : Policier, Drame
Dessinateur : Nicole Goux
Scénariste : Mariko Tamaki
Nombre de pages : 272
Éditeur : Hi Comics
Date de sortie : 2 septembre 2026
LE PITCH
Elizabeth Woodward avait tout pour elle : la beauté, le talent, l’admiration de tous. Star incontestée du club théâtre, elle incarnait Juliette sur scène. Le lendemain de la première, on la retrouve morte. La police conclut au suicide. Abby, elle, n’y croit pas. Nouvelle venue à Wilberton, elle est l’une des dernières à avoir vu Elizabeth vivante. Mais elle ignore encore que certains secrets, à Wilberton, ne se laissent pas déterrer sans conséquences.
Le démon dans la peau
Mariko Tamaki et Nicole Goux revisitent le roman noir, graphique, en le replaçant dans le décor oh combien mystérieux d’un internat pour jeune fille. Entre récit policier, chronique adolescente et éloge de la différence, This Place Kills Me est un album qui vise juste et touche assurément.
Comme une certaine Vendredi dans sa série dédiée diffusée sur Netflix, Abby est une jeune adolescente qui reste en marge et qui, nouvelle, à bien du mal à s’intégrer. Son look sombre, son attitude détachée et rebelle, son regard acerbe sur les autres et le système, ne lui permettent pas de se fondre dans la masse d’un établissement privé où les précieuses demoiselles abondent, toutes gravitant autour d’un club de théâtre starifié de générations en générations. La belle Elizabeth faisait justement partie d’elle, mais après avoir brièvement échangé avec Abby lors d’une soirée de représentations de Roméo & Juliette, elle est retrouvée morte, assassinée, dans le bois voisin. Le point de départ d’une enquête lycéenne qui, comme dans un roman noir, semble gêner beaucoup de monde, les anciennes camarades étant bien réticentes à se livrer tandis que la directrice ne goutte pas trop ces indiscrétions. Seule contre toutes, ou presque puisque la coloc’ journaliste finira bien par partager ses intuitions et ses petites astuces, Abby troque le vieux ciré contre l’uniforme obligatoire de l’établissement, mais garde ce même œil lucide, désabusé, sur ces camarades de classes, ces profs, ces lourds secrets, elle-même poursuivie pour un drame survenu dans son précédent lycée.
L’art de la représentation
Scénariste coutumière de séries mainstream mais sous l’ange au féminin (Wonder Woman, Supergirl, X-23…) mais aussi de propositions plus personnelles comme Cet Été-là et Mes Ruptures avec Laura Dean, Mariko Tamaki retrouve toute la fraicheur de son écriture et son talent pour camper les adolescentes décalées mais brillantes et tisse sans trop en avoir l’air une enquête tout à fait prenant et bien ficelée. Le réseau de suspects est relativement étroit, ne serait-ce que géographiquement, mais l’autrice nourrie constamment son intrigue de véritables réflexions sur les problèmes identitaires des gamines de ces âges-là, que ce soit les problèmes d’intégration et d’identification, le rapport à l’autorité, la solitude, les rapports amoureux et sexuels et surtout ici l’homosexualité. Une question qui semble planer constamment au-dessus des personnages, entre les sous-entendus des lycéens, les regards portés sur l’héroïne et celles qui sortent du lot, mais aussi par des remarques évoquées par les professeurs ou lors de quelques remontrances où on comprend vite que cette orientation est profondément taboue et perçue comme une tare, une maladie. Naturellement, l’enjeu de This Place Kills Me est, en filigrane, de souligner le mal qui peut être fait par cette forme de rejet et surtout que les véritables dangers auxquels sont confrontés ces gamines sont d’une toute autre nature.
Avec humour, tendresse et poésie, Mariko Tamaki construit un polar à l’ancienne mais intensément moderne et vibrant d’émotions, brossé avec tout autant de fraicheur par la douée Nicole Goux (The Vampire Slayer, Forest Hills Bootleg Society, Every One is Tulip…) qui marie joliment les contours « girly » du titre avec une esthétique plus sombre et légèrement inquiétante. Ses personnages sont délicatement brossés, les contours épais mais souples, les attitudes capturées avec une belle efficacité mais ce sont surtout son découpage et ses enchainements de mouvements et de cases, fluides et organiques, qui séduisent définitivement. Elle y retrouve un petit quelques choses de l’art séquentiel déconstruit à la Will Eisner, cependant moins pour imposer son rythme et une efficacité rythmique que pour esquisser l’atmosphère flottante, et le quotidien rêveur de gamines comme Abby.
Un whodunnit charmant et prenant.




