TÉNÈBRES

Tenebre – Italie – 1982
Support : UHD 4K & Bluray
Genre : Thriller, Horreur
Réalisateur : Dario Argento
Acteurs : Anthony Franciosa, Daria Nicolodi, John Saxon, Giuliano Gemma, John Steiner, Christian Borromeo, Lara Wendel, Ania Pieroni, Veronica Lario, Eva Robin’s…
Musique : Claudio Simonetti, Massimo Morante, Fabio Pignatelli
Image : 2.35 16/9
Son : DTS-HD Master Audio 2.0 Dual Mono Italien, Anglais et Français
Sous-titres : Français
Durée : 101 minutes
Éditeur : Camélia
Date de sortie : 26 juin 2026
LE PITCH
Peter Neal, un écrivain américain spécialisé dans le roman policier, arrive à Rome pour assurer la promotion de son dernier livre, Tenebrae. Rapidement, une série de meurtres frappe la capitale italienne. L’assassin semble s’inspirer directement des pages du roman pour mettre en scène ses crimes. L’écrivain devient alors le témoin privilégié d’une enquête où la frontière entre fiction et réalité ne cesse de se brouiller.
Crime et abstraction
À l’aube des années 1980, Dario Argento n’a plus rien à prouver. En quelques films, il s’est imposé comme le grand maître du giallo, ce genre popularisé par Mario Bava dont il a repoussé les frontières jusqu’à en livrer une forme d’aboutissement avec Profondo Rosso (alias Les Frissons de l’angoisse). Avec Suspiria et Inferno, où il a multiplié les expérimentations visuelles comme un alchimiste, le cinéaste s’est ensuite aventuré vers un fantastique pur. Il revient pourtant au giallo avec Ténèbres, un genre qu’il connaît intimement mais qu’il aborde désormais avec un regard nouveau.
Ce retour aux sources intervient dans un contexte particulier : l’accueil mitigé réservé à Inferno et les difficultés croissantes du cinéma italien du début des années 1980 amènent Argento à revenir vers le genre qui a construit sa réputation. Mais Ténèbres n’est pas un simple retour en arrière. Si le réalisateur de 4 mouches de velours gris revient au giallo, il refuse d’en reproduire mécaniquement la recette et utilise ses codes comme une matière première qu’il va progressivement épurer. On retrouve les figures traditionnelles du genre : un assassin mystérieux ganté de noir, des meurtres particulièrement élaborés, une enquête menée par des personnages qui cherchent une vérité cachée derrière les apparences. Pourtant, le cinéaste débarrasse son film de toute dimension gothique. Les vieilles demeures inquiétantes et les atmosphères baroques laissent place à une Rome contemporaine, froide et presque futuriste. Les immeubles modernes, les rues désertes et les espaces aseptisés donnent au film une étrangeté particulière et une identité affirmée. Argento filme une ville privée de son histoire, un décor presque abstrait où la violence surgit au milieu d’un univers parfaitement ordonné.
La photographie de Luciano Tovoli participe pleinement à cette sensation. Après les couleurs flamboyantes de Suspiria, le réalisateur privilégie ici des lumières blanches et artificielles qui accentuent la froideur des décors. Les appartements luxueux, les œuvres d’art et les architectures géométriques deviennent des espaces de représentation où chaque élément semble placé pour être observé. Cette approche atteint son sommet dans les séquences de meurtre. Le cinéaste compose chaque assassinat comme un spectacle visuel, un ballet où le mouvement de caméra, le montage et la musique occupent une place essentielle. Les éclats de violence contrastent avec la pureté des décors blancs, créant des tableaux macabres d’une précision chirurgicale. La musique électronique du groupe Goblin accompagne cette mécanique avec une énergie hypnotique. Ténèbres retrouve ainsi l’essence du giallo : une intrigue volontairement fragile au service d’une expérience sensorielle totale.
Ne vous retournez pas
Derrière son intrigue de tueur en série, le film développe une réflexion sur le regard et sur la manière dont les images influencent notre perception. Peter Neal apparaît rapidement comme un double de Dario Argento. Comme le réalisateur, l’écrivain est accusé de mettre en scène une violence malsaine et de nourrir les fantasmes les plus sombres de son public. Le film répond directement aux critiques adressées au cinéma d’Argento : l’image violente ne constitue pas l’origine du passage à l’acte. Elle devient un langage que le meurtrier détourne pour mettre en scène une obsession déjà présente. L’assassin de Ténèbres ne tue pas parce qu’il a lu un roman policier. Il utilise l’œuvre de Neal pour mettre en scène une obsession déjà présente. Son passage à l’acte repose sur une vision déformée du monde, nourrie par une éducation fondée sur la culpabilité et la notion de péché. Il s’imagine investi d’une mission morale et transforme ses victimes en symboles d’une société qu’il souhaite punir. Argento déplace ainsi la question de la responsabilité : le problème ne vient pas des images, mais du regard que certains portent sur elles. Le réalisateur pousse cette réflexion jusque dans sa mise en scène. Tout au long du film, il manipule le spectateur en jouant avec ses certitudes. On le sait depuis L’Oiseau au plumage de cristal : chez Argento, les apparences sont constamment trompeuses et ce que l’on croit avoir vu peut être remis en question quelques minutes plus tard.
La caméra devient alors un outil de manipulation, capable de nous placer dans la position du voyeur autant que dans celle de l’enquêteur. Le long plan-séquence où la caméra explore la façade d’un immeuble avant de pénétrer dans un appartement – où Argento affirme son éternel fétichisme pour l’architecture – illustre parfaitement cette démarche. Le mouvement semble chercher son propre point de vue, comme si le film lui-même cherchait la meilleure manière d’observer la violence. Argento interroge alors notre propre fascination pour ces images. Pourquoi regardons-nous ? Pourquoi sommes-nous attirés par ce que nous savons être dérangeant ? Ténèbres ne donne pas de réponse simple, mais transforme cette question en expérience de cinéma brute et viscérale.
Avec Ténèbres, Dario Argento signe l’un de ses films les plus aboutis et surtout le dernier où sa virtuosité semble parfaitement maîtrisée. Il retrouve la structure du giallo tout en la débarrassant de ses conventions les plus datées pour en faire un objet moderne, élégant et inquiétant. La suite de sa carrière sera marquée par des fulgurances, des idées brillantes et des expérimentations fascinantes, mais rarement avec cette même cohérence. Ténèbres reste ainsi l’ultime démonstration d’un Argento au sommet de son art.
Image
Déjà exploité par Camélia en Blu-ray, dans le coffret de 2022 consacré à plusieurs films majeurs de Dario Argento, Ténèbres bénéficie ici du même scan 4K réalisé aux laboratoires Video Master Digital. Cette édition UHD propose donc une nouvelle exploitation de ce master, enrichie par les capacités techniques et la définition supérieure du support.
Le résultat reste particulièrement convaincant. Le piqué est précis, les détails gagnent en finesse et les textures de la pellicule retrouvent toute leur richesse. Le grain argentique, abondant mais naturel, est parfaitement préservé, tandis que le nettoyage et la stabilisation offrent une copie propre sans effacer la patine d’une projection en salle. L’étalonnage respecte également le travail de Luciano Tovoli : blancs cassés, légères nuances verdâtres de la pellicule, contrastes mesurés et froideur clinique des éclairages conservent toute leur force. Le Dolby Vision et le HDR10 renforcent la profondeur des noirs et la dynamique lumineuse sans transformer l’esthétique originale du film.
Cette édition ne provoque pas le même bouleversement visuel que le passage du Blu-ray à l’UHD de Profondo Rosso. Elle constitue néanmoins une évolution sensible pour ceux qui ne possèdent que le Blu-ray Wild Side. Plus précise, plus stable et plus fidèle à l’expérience argentique, cette version UHD restitue pleinement la beauté glaciale de l’image de Ténèbres.
Son
La version originale italienne, issue des éléments sonores d’origine, bénéficie d’un nettoyage soigné qui élimine les principaux défauts sans altérer les caractéristiques de la bande-son d’époque. Proposée en DTS-HD Master Audio 2.0 Dual Mono, elle affiche une restitution claire et équilibrée, avec une dynamique convaincante qui met particulièrement en valeur les envolées musicales de Goblin. Plus moderne que les précédents gialli d’Argento, le mixage de Ténèbres conserve toutefois une approche froide et épurée, avec des ambiances volontairement discrètes qui renforcent l’univers déshumanisé du film.
Cette édition UHD corrige également une absence du coffret Blu-ray Camélia de 2022 en intégrant enfin la piste anglaise, qui n’avait pas pu être finalisée à temps lors de la précédente sortie. Désormais disponible aux côtés des versions italienne et française, elle bénéficie du même traitement sonore. Les trois pistes, proposées dans le même format, offrent une restitution harmonieuse et cohérente. Leur aspect doublé ne surprend pas, les productions italiennes de cette période étant généralement enregistrées sans prise de son directe sur le plateau.
Interactivité
Le disque UHD propose un supplément exclusif avec “Out of the Shadows”, un entretien avec Maitland McDonagh, critique et historienne du cinéma américaine, autrice de l’ouvrage de référence Broken Mirrors/Broken Minds: The Dark Dreams of Dario Argento. En une douzaine de minutes, elle revient sur la place singulière de Ténèbres dans la filmographie du réalisateur italien, entre retour au giallo après la parenthèse fantastique de Suspiria et Inferno et évolution profonde de son approche du genre. Son analyse met en lumière la dimension réflexive du film, véritable dialogue entre Argento, son œuvre et les critiques qui lui sont adressées. Elle évoque notamment la manière dont le cinéaste utilise les codes du thriller pour mieux les détourner, privilégiant la puissance des images, l’abstraction et la manipulation du regard du spectateur. Un entretien court mais dense, qui apporte un éclairage précieux sur l’un des films les plus personnels et les plus maîtrisés du réalisateur.
Le Blu-ray accompagnant la galette 4K concentre tous les autres suppléments, repris du coffret Camélia de 2022, à commencer par une courte présentation de Dario Argento, dans laquelle le réalisateur revient sur sa collaboration avec Luciano Tovoli, son choix d’une photographie pensée comme un « noir et blanc en couleurs », ainsi que sur le quartier de l’EUR (pour Esposizione Universale di Roma), décor moderne et déshumanisé du film. Il évoque également son attachement particulier à Ténèbres, qu’il considère comme l’un de ses films préférés, et l’apport de nouvelles techniques de mise en scène, notamment l’utilisation de la grue télescopique Louma (made in France !).
Les entretiens occupent ensuite une place centrale. Bertrand Bonello (réalisateur de Saint-Laurent et La Bête) livre une analyse passionnante de l’œuvre d’Argento, qu’il considère au sommet de son art avec Ténèbres, entre abstraction, maîtrise du montage et foi absolue dans la puissance des images. Virginie Apiou propose une lecture tout aussi stimulante du film, en revenant sur sa dimension politique, son regard sur une société qui enferme les individus dans des catégories, mais aussi sur son esthétique futuriste et géométrique. L’entretien avec Lamberto Bava, premier assistant réalisateur sur le tournage et fils de Mario Bava, apporte quant à lui un regard plus personnel, ponctué d’anecdotes de production. S’ajoutent également des interventions des comédiennes Mirella D’Angelo et Eva Robin’s, ainsi que la bande-annonce originale. Un programme très solide qui accompagne efficacement la redécouverte du film.
Liste des bonus
Livret, « Out of the Shadows » : Entretien avec Maitland McDonagh, critique de cinéma (12′), Présentation du film par Dario Argento (3′), Entretiens avec Bertrand Bonello (15′), Virginie Apiou (17’), Lamberto Bava (10′), Mirella D’Angelo (14′), Eva Robin’s (9′), Bande-annonce (3′)







