LES DIX COMMANDEMENTS

The Ten Commandments – Etats-Unis – 1956
Support : UHD 4K & Bluray
Genre : Péplum
Réalisateur : Cecil B. DeMille
Acteurs : Charlton Heston, Yul Brynner, Anne Baxter, Edward G. Robinson, Yvonne De Carlo, Debra Paget…
Musique : Elmer Bernstein
Durée : 232 minutes
Image : 1.78 16/9
Son : Anglais DTS HD Master Audio 5.1, Dolby Digital 2.0 mono Français, espagnol…
Sous-titres : Français, anglais espagnol…
Editeur : Paramount Entertainment France
Date de sortie : 01 avril 2021
LE PITCH
Évocation de la vie de Moïse, sauvé à sa naissance par la propre fille du pharaon, qui avait décidé de mettre à mort tous les nouveau-nés hébreux, de peur que les fils d’Israël ne deviennent plus nombreux que les Égyptiens.
Big Bang et expansion
Contrairement Ă l’idĂ©e trop gĂ©nĂ©ralement admise que les rĂ©alisateurs ne font plus que dĂ©cliner après un pic crĂ©atif plus ou moins identifiable, c’est en toute fin de carrière que Cecil B. DeMille signe en grandes pompes son film le plus imposant et rĂ©dige par la mĂŞme occasion l’un des plus grands manifestes pour Hollywood et sa culture du grand spectacle, Ă la fois populaire et exigeant.
La genèse esthĂ©tique de ces Dix Commandements remonte Ă 1923 lorsque le cinĂ©aste, dĂ©jĂ bien installĂ© dans le milieu, rĂ©alise un premier film muet qui porte ce titre mais qui, pour autant, ne correspond pas exactement au genre qu’on imagine. Il s’agit en fait d’un drame moraliste qui voit s’opposer deux frères dans un contexte contemporain, l’un suivant Ă la lettre les prĂ©ceptes moraux transmis par leur mère sur la base des dix commandements de MoĂŻse, l’autre vivant dans l’athĂ©isme et le pĂ©chĂ© jusqu’Ă l’irrĂ©parable. Pour introduire cette histoire typique du style et des prĂ©occupations de DeMille, ce dernier effectue un geste grandiose qui consiste Ă ouvrir le film par une Ă©vocation de la Bible, principalement axĂ©e sur le retour du prophète en Égypte et sur l’Exode, occupant pas moins de cinquante minutes de mĂ©trage sur un film qui dure un peu plus de deux heures. Imaginons, encore aujourd’hui, une production qui s’ouvrirait par trois quarts d’heure de Gladiator ou de Seigneur des Anneaux dans ce qu’ils ont de plus spectaculaire, et laisserait brutalement la place Ă une heure trente de chronique sociale naturaliste situĂ©e dans quelque ghetto actuel. Combien de spectateurs accepteraient a priori un tel film ? Et surtout : quel studio le financerait ?… On ne dira jamais assez combien l’Ă©poque du muet aura permis des audaces invraisemblables au regard d’une industrie qui eut tĂ´t fait, par la suite, de verrouiller les genres et les esthĂ©tiques envers et contre les artistes eux-mĂŞmes.
De fait, la seconde version des Dix Commandements ne se concentre plus que sur MoĂŻse, mais la personnalitĂ© gourmande et expĂ©rimentale de DeMille ne s’en trouve pas battue pour autant : tirant partie du parlant, de l’Ă©cran large et du Technicolor, le metteur en scène gargantuesque rĂ©itère et amĂ©liore ses visions de 1923, les Ă©largit, ouvre encore l’espace des possibles. Son cinĂ©ma est un univers en perpĂ©tuelle expansion. Un commencement Ă©tant un moment très dĂ©licat, on sait que chez lui cela commence souvent dès le logo. Historiquement liĂ© Ă la firme Paramount, il obtient une variante de la fameuse montagne qui Ă©voque Ă prĂ©sent le mont SinaĂŻ sur lequel seront gravĂ©es les tables de la loi mosaĂŻque, rougeoyant au milieu de sa fameuse arche Ă©toilĂ©e avant que ne soient dĂ©clamĂ©s les premiers mots de la Genèse en voix-over, accompagnĂ©s de plans figurant la lumière (solaire et/ou divine) perçant des cieux obscurs. Au commencement, pour le cinĂ©ma, est toujours la lumière, qui engendre formes et mouvements et donne vie peu Ă peu Ă l’univers du film. Steven Spielberg s’en rappellera souvent lorsqu’il fera surgir la lumière en ouverture de Rencontres du troisième type ou de La Liste de Schindler, pour ne citer que ceux-lĂ , ou dans ses propres rapports avec le logo Paramount au dĂ©but de ses quatre Indiana Jones (on reconnaĂ®tra lĂ certains de ses films parmi les plus chargĂ©s d’inspiration biblique). Cette superposition sĂ©mantique de la crĂ©ation du Monde et de la crĂ©ation d’un film est au cĹ“ur de la dĂ©marche de DeMille ; elle n’est pas sans s’accompagner en filigrane d’un parallèle, certes remâchĂ© mais qui prend tout son sens chez lui, entre le crĂ©ateur de films et Dieu lui-mĂŞme.
« Que cela soit Ă©cris… et accompli ! »
Sa position est aussi humble vis-Ă -vis du Dieu dont il entend porter la parole, que prĂ©somptueuse vis-Ă -vis de tout le reste : si, au commencement, il y a Dieu et la lumière, alors avant mĂŞme Dieu il y a le prologue filmĂ© d’un Cecil B. DeMille qui, mettant le rideau du théâtre en abĂ®me, s’adresse directement Ă nous comme sur une scène et nous prĂ©sente son projet-phare en louant le travail de recherche et de reconstitution effectuĂ© par son Ă©quipe en complĂ©ment du rĂ©cit biblique, trahissant une volontĂ© de réécrire plus exactement, plus complètement, une lĂ©gende qu’il ne saurait pour autant remettre en question, au motif que la transmission de son contenu reste le but sacrĂ© de son travail. Un Cecil B. DeMille dont le nom – fait rarissime ! – est inscrit en aussi gros caractères que celui de la maison de production, sur le mĂŞme intertitre, devant l’image du SinaĂŻ inaugural ! C’est dire que le rĂ©alisateur du Signe de la Croix et de Samson et Dalila a pleine conscience de sa position au sein de Hollywood : il sait avoir orientĂ© la tonalitĂ© de tout le cinĂ©ma produit sur la cĂ´te ouest (au mĂŞme titre que John Ford a canonisĂ© et rĂ©inventĂ© plusieurs fois les thèmes, codes et principes esthĂ©tiques du western). Les Dix Commandements nous montre, encore aujourd’hui, Ă quel point. Peu sensible au modernisme, aux Ă©volutions du ton propre aux rĂ©cits Ă©piques, DeMille se fait le chantre de la permanence contre l’air du temps. Charlton Heston et Yul Brynner, avec leur physique par lui-mĂŞme iconique et leur parfaite maĂ®trise du phrasĂ© (tant celui du dialogue que des mouvements du corps) sont les vecteurs parfaits pour cette coloration sentencieuse que le cinĂ©aste continue d’adopter Ă l’intĂ©rieur d’Ĺ“uvres qui se veulent universelles et fĂ©dĂ©ratrices, embrassant la solennitĂ© du théâtre afin de sacraliser chaque moment du script, chaque confrontation des personnages.
La première partie du film, avant l’entracte, relate tout ce que la Bible a « oublié » ; de fait, c’est la plus dramatique, la plus libre et la plus porteuse de sens en ce qui concerne la trajectoire des protagonistes et le discours humaniste que DeMille se propose de dĂ©fendre. Le rĂ©alisateur y recycle la frange documentarisante de sa version de 1923, avec l’Ă©rection d’une nouvelle citĂ© Ă la gloire du pharaon SĂ©thi Ier qu’il situe pendant les jeunes annĂ©es de MoĂŻse et qui donnent dĂ©jĂ aux aventures du « prince d’Égypte » un cadre visuellement Ă©poustouflant. La seconde partie, directement tirĂ©e du livre de l’Exode, est pour l’Ă©ternitĂ© un modèle de ce qu’aura Ă©tĂ© la feuille de route hollywoodienne classique : en faisant intervenir la miraculeuse puissance de Dieu lors des plaies infligĂ©es au peuple de Ramsès II, de la fuite des hĂ©breux dans le dĂ©sert et du châtiment contre le veau d’or, DeMille dĂ©chaĂ®ne Ă©galement la puissance de la machinerie cinĂ©matographique dans toute sa dĂ©mesure (figuration plĂ©thorique, effets spĂ©ciaux Ă couper le souffle, magnificence des dĂ©cors, perfection symboliste de la photographie, ampleur titanesque des mouvements et des axes de prise de vue qui cherchent toujours Ă saisir « plus grand que nature »). Alors Heston/MoĂŻse devient alter ego du cinĂ©aste lui-mĂŞme. Chacune de ses injonctions Ă Ramsès ou Ă son peuple afin qu’ils reconnaissent la grandeur de Dieu dans les Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂ®nĂ©s, est injonction aux spectateurs de se prosterner devant la grandeur du spectacle sur pellicule. Les regards Ă©bahis des figurants devant les actes divins, que DeMille se plaĂ®t Ă filmer très rĂ©gulièrement, sont comme des reflets de nos propres regards. Le sublime du divin devient celui de sa reprĂ©sentation. La confiance dans Dieu et dans le CinĂ©ma se confondent ! Ce que cĂ©lèbre la partition grandiose d’Elmer Bernstein, c’est autant l’ouverture de la mer Rouge par le Tout-Puissant que la magie des trucages et les tours de force techniques, ainsi que l’Ă©merveillement qu’ils suscitent sur le public.
Les Dix Commandements est, par-dessus tout, l’un des efforts les plus mĂ©morables et rĂ©ussis pour transformer l’Écrit en Images destinĂ©es Ă emplir notre imaginaire, pour mĂŞler l’Histoire et la LĂ©gende en une mĂŞme glaise indissociable et significative, pour façonner Ă partir de cette glaise une Mythologie picturale et narrative propre et, finalement, Ă©lever cette Mythologie – celle du grand spectacle populaire – Ă la dimension du SacrĂ©. Ce n’est pas un hasard si le son de la corne annonçant l’aube de la libertĂ© pour le peuple hĂ©breu rĂ©sonne Ă©ternellement dans les oreilles de tout fan de Star Wars qui se respecte, empruntĂ© Ă DeMille par George Lucas pour devenir le signal de rassemblement du peuple Ewok dans Le Retour du Jedi – conclusion d’une trilogie elle-mĂŞme pharaonique, devenue phĂ©nomène universel, qui rĂ©pond si bien au dĂ©sir Ă©ternel de synthèse, de grandeur et de mythologie revendiquĂ© par Hollywood.
Image
Pour prendre la mesure de l’objet en présence, il suffit de revenir à la sortie Bluray d’il y a déjà dix ans, déjà particulièrement marquant, spectaculaire et incroyablement beau. Le master utilisé pour le nouveau support UHD est tout simplement le même. Oui le même. Scandale ?
Du tout puisque en 2011 la Paramount avait effectué un scan 6K du négatif Vistavision (une sorte de 35mm puissance 2) auquel s’était ajouté plus de 150 heures de restaurations images par images. Du lourd, dont le résultat est encore plus d’actualité avec le Bluray 4K auquel a été ajouté un traitement des couleurs en Dolby Vision. Même source et pourtant le passage de l’un à l’autre est renversant, la définition se montrant encore quelques crans au-dessus avec des contours et une profondeur plus dessinée que jamais, tandis que la colorimétrie se montre d’une amplitude jamais vu avant. Au passage les noirs gagnent en intensité et l’éditeur en a profité pour homogénéiser, adoucir, un peu plus les éléments qui composent les différents plans composites (toujours très visibles) du film. Grain léger, délicat et naturel, reflets argentiques à tomber… Les 10 Commandements est plus que jamais un monument, une toile de maître.
Son
Moins de surprise ici puisque la galette propose ni plus ni moins que les pistes déjà présentes sur le/les Blurays. Un pauvre Dolby Digital mono pour un doublage français, de qualité, mais qui commence à sérieusement souffrir, et un DTS HD Master Audio 5.1 impeccable qui clarifie constamment les dialogues et laisse les élans dynamiques à la bande sonore d’Elmer Bernstein.
Interactivité
Si désormais le film n’est proposé que sur un seul et unique disque, il propose à nouveau les mêmes bonus croisés sur l’édition Bluray précédente. Soit un commentaire audio très intéressant de la spécialiste du cinéma épique Katherine Orrison qui délivre de nombreuses anecdotes sur les coulisses du film et un mini reportage lors de la première du film à New York.
Toujours aucune trace pour les pauvres français du fameux Bluray de bonus exclusifs distribués aux USA avec le long Making of de plus d’une heure « Making Miracles » et la version restaurée du film de 1923 accompagné en suppléments de ses séquences colorisées. Triste.
Liste des bonus
Commentaire audio de Katherine Orrison, Archives de la Première à New York (2’).







