LE LOCATAIRE

France – 1976
Support : UHD 4K & Bluray
Genre : Thriller
Réalisateur : Roman Polanski
Acteurs : Isabelle Adjani, Melvyn Douglas, Jo Van Flett, Bernard Fresson, Shelley Winters, Roman Polanski…
Musique : Philippe Sarde
Image : 1.85 16/9
Son : Anglais et Français DTS Master Audio 1.0
Sous-titres : Français
Durée : 125 minutes
Editeur : Carlotta Films
Date de sortie : 21 octobre 2025
LE PITCH
Trelkovsky, un homme timide et réservé, occupe un appartement au passé sinistre – l’ancienne locataire, une jeune femme, s’est suicidée en se jetant d’une fenêtre. Ses affaires, qui sont restées dans la demeure, nourrissent l’obsession grandissante de Trelkovsky envers la jeune femme. Ou attisent-elles sa folie ?
Home Sweet Home
Profitant de la réussite majeure de son Chinatown et de la confiance absolue de la Paramount, Polanski s’envole pour la France et fait aboutir son vieux projet d’adapter le roman de Roland Topor : Le Locataire chimérique. Un retour, et un point final, à une trilogie informelle de l’enfermement constituée avec les déjà terrifiants Répulsion et Rosemary’s Baby.
Dans Le Locataire, tout se joue une nouvelle fois dans le cadre clos et écrasant d’un appartement. Celui de Trelkovsky immigré « mais naturalisé » dont la précédente occupante vient de se suicider en se jetant par la fenêtre. Voilà qui aurait dû mettre la puce à l’oreille de ce monsieur, tout comme les regards de biais, les sous-entendus nombreux et les jugements déjà à peine voilés de la concierge et du propriétaire. Les autres habitants de l’immeuble ne sont pas beaucoup plus chaleureux, reprochant au protagoniste de faire trop de bruit, de recevoir des invités, de se faire remarquer ou de ne pas avoir signé la pétition pour se plaindre d’une pauvre dame et sa fille. Un petit monde de défiance, de mépris et d’oppression auquel Trelkovsky, trop timide et poli à l’instar de Carole dans Répulsion et Rosemary, finit par se plier tristement, subissant jusqu’à se refermer sur lui-même et provoquer son propre effondrement psychologique. Un cheminement pathétique accompagné par une étrange propension de l’entourage, voisins mais aussi collègues, tenancier du bar et passants dans la rue, à le renvoyer constamment à une figure de « l’étranger ». De la même manière tout le monde semble d’ailleurs bien décidé à le faire rentrer dans la silhouette, le comportement et la projection qu’ils avaient justement de la précédente Simone Choule, quitte à perturber considérablement l’identité sexuelle du bonhomme jusqu’au passage à un travestissement qui tient moins de la remise en question que de l’acceptation d’une identité « monstre », d’un corps presque mutant.
Escalier B, Porte Gauche
A ce titre, et malgré l’apparition d’un humour absurde et cruel, Le Locataire est un film absolument terrifiant, remettant en cause constamment psychologie et perception, par un envahissement progressif d’un onirisme inquiétant, usant d’images récurrentes et obsédantes (les personnages fixes à la fenêtre des toilettes, la fausse affiche publicitaire peinte par Topor…), de pures chutes dans les perceptions paranoïaques du protagoniste (avec destructions des perspectives et transformations du réel), le tout en s’inscrivant dans un Paris sordidement ordinaire et somptueusement glauque. Un théâtre (l’utilisation du décor y renvoit régulièrement) nourri à la fois par les souvenirs d’un Polanski adolescent trouvant difficilement sa place dans la communauté parisienne, qu’il perçoit comme méprisante et dotée d’un fond raciste, mais aussi par les traumas plus lourds encore d’une enfance en Pologne occupée. Assez logique alors que Roman Polanski ait choisit lui-même d’incarner le rôle principal de ce projet de toute façon hors-norme dans son croisement d’un casting international combinant des voisins essentiellement américains (Melvyn Douglas et l’immense Shelly Winters en tête) avec une impressionnante galerie de seconds rôles picorés dans la jeune garde émergente française allant de la sublime Isabelle Adjani en amante bien compréhensive à Bernard Fresson en passant par Romain Bouteille, Claude Piéplu, Rufus et quelques têtes du Splendide (Balasko, Jugnot et Michel Blanc). Les variations de langages, d’accents et de doublages, que ce soit dans la version anglaise ou française, ne font à leur tour qu’ajouter à l’étrangeté d’un film dissonant et littéralement habité par les expérimentations musicales d’un Philippe Sarde intensément mélancolique.
Un grand délire kafkaïen sidérant d’inventions visuelles (on voit d’ailleurs ici la première véritable utilisation de la fameuse grue dîte Louma) et d’étrangetés viscérales qui reste l’une des plus grandes réussites cinématographiques de Roman Polanski. Presque une mise à nue parfois, particulièrement troublante pour les spectateurs d’aujourd’hui et qui marquait, sans le savoir, les adieux du cinéaste à un versant plus intime de sa création. Un film hanté et qui ne quitte pas l’esprit si facilement que cela.
Image
Longtemps très mal distribué, en particulier par chez nous avec un DVD très tardif et une absence de sortie bluray avant celle-ci, Le Locataire nous parvient enfin dans des conditions optimales. Il faut dire que la restauration est signée Vinegar Syndrome et a été effectuée à partir des négatifs 35mm. Le résultat est admirable comme toujours avec un respect évident et chaleureux de la source, restituant avec minutie le grain marqué de la pellicule, les reflets argentiques mais aussi une photographie volontairement terne, presque éteinte, aux gris épais et aux noirs terriblement profonds. Le piqué est pour sa part impeccable, accompagnant fibres et textures, particularités de chaque visages et reliefs du décors avec une très grande finesse. Excepté un générique d’ouverture malheureusement abimé par les cartons titres et donc affichant une image plus lisse, le reste est parfait.
Son
Les deux pistes sonores restent définitivement ancrées dans leur mono d’origine, frontal, froid, presque rustique, mais néanmoins toujours en cohésion avec l’atmosphère particulièrement lourde du film. La version « originale » anglaise, censée être celle de la langue de tournage, perturbe parfois les petits français avec des acteurs locaux qui ne se sont pas doublés eux-mêmes (particulièrement notable pour Adjani), mais le mixage est légèrement plus subtil et harmonieux que le français qui a un peu tendance à délivrer des échanges aux niveaux de clarté variable. Mais par l’ambiance de la langue et la présence de toute une bande de jeunes acteurs bien connu aujourd’hui, elle nous semble bien plus naturelle.
Interactivité
En plus d’éditions single UHD ou Bluray, Le Locataire est proposé par Carlotta dans son excellente collection de coffrets collectors reprenant donc l’élégant boitier cartonné au design sobre, contenant une reproduction de l’affiche du film et d’un jeu de 10 photos promotionnelles ainsi qu’un fac-similé du dossier de presse français d’origine (tout en noir et blanc et sans grand-chose de bien intéressant dedans malheureusement). Les deux disques sont regroupés pour leur part dans un digipack.
Chacun est composé des mêmes suppléments essentiellement repris de l’édition américaine et où seul manque étonnement une interview de l’acteur Andre Penvern. Mais l’essentiel et le plus intéressant est là à commencer par la rencontre avec le réalisateur qui revient sur sa première découverte du monde parisien, sa découverte du roman de Topor, l’adaptation, le tournage et les questions techniques liés à l’utilisation des décors des studios d’Epinay sur seine et la prise en main de la fameuse Louma. Questions techniques, artistiques et thématiques sont abordés avec franchise. On retrouve la même qualité d’interviews avec celle de François Catonné, assistant opérateur sur le film et qui ne tarie pas d’éloge sur le travail du cinéaste, et la très grande scripte Sylvette Baudrot (de Tati à Besson) qui évoque quelques petites prises de bec saines avec ce dernier. On y trouve aussi une analyse audio d’une critique anglaise des contours gothiques du métrage. Le voyage du côté des anciens lieux de tournages (avec le avant / après) est surtout intéressant sans doute pour nos camarades anglo-saxons, en revanche les interviews audios d’archives avec Topor et Gérard Brach, bien que très courtes, sont des petits trésors d’informations et respirent là aussi le franc parlé.
A tout cela, Carlotta a tout de même décidé d’ajouter un supplément maison avec la présentation du film enregistrée par l’historien / critique Samuel Blumenfeld qui explore comment l’utilisation des décors réels de la capitale de l’époque et les reconstitutions en studio, créen un Paris quasi-imaginaire et angoissant, et comment Polanski y inscrit son propre univers et ses obsessions propres. Très intéressant comme toujours avec le monsieur.
Liste des bonus
L’affiche du film (38 x 53,5 cm), Fac-similé du dossier de presse français d’époque (44 pages), Jeu de 10 photos, Marque-page, « Paranoïaque à Paris » avec Roman Polanski (23’), « L’Artiste invisible » avec François Catonné, assistant opérateur sur le film (15’), « Assurer la continuité » avec Sylvette Baudrot, scripte en chef du film (5’), « Étranger » avec Samuel Blumenfeld, journaliste au monde et critique cinéma (32’), Entretiens audio dirigés par Frédéric Albert Lévy avec Roland Topor (1980, 6’) et Gérard Brach (1986, 5’), « Le Locataire » : analyse audio de Samm Deighan (20’), Visite des lieux de tournage (11’), Bande-annonce originale.







