DOCTEUR MABUSE : TROIS FILMS DE FRITZ LANG

Dr. Mabuse, der Spieler – Ein Bild der Zeit + Das Testament des Dr. Mabuse + Die 1000 Augen des Dr. Mabuse – Allemagne – 1922, 1933, 1960
Support : Bluray
Genre : Policier, Thriller, Fantastique
Réalisateur : Fritz Lang
Acteurs : Rudolf Klein-Rogge, Aud Egede Nissen, Gertrude Welcker, Alfred Abel, Otto Wernicke, Oscar Beregi Sr., Theodor Loos, Dawn Addams, Peter van Eyck, Gert Fröbe, Wolfgang Preiss…
Musique : Konrad Elfers, Robert Israle, Michael Klubertanz, Aljoscha Zimmermann, Hans Erdmann, Gerhard Becker
Image : 1.33 et 1.6616/9
Son : Allemand Dolby TrueHD 2.0 mono
Sous-titres : Français
Durée : 261, 121 et 103 minutes
Editeur : Potemkine Films
Date de sortie : 2 juin 2026
LE PITCH
Dr. Mabuse, le joueur : Dr Mabuse et son organisation criminelle sont sur le point d’achever leur dernier projet : voler des informations afin de faire des profits énormes à la Bourse. Par la suite, Dr Mabuse assiste déguisé au show des Folies Bergère où Cara Carozza, la vedette du show, lui fournit les informations sur sa prochaine victime, le jeune millionnaire Edgar Hull…
Le Testament du Dr. Mabuse : Le Dr Mabuse dirige, de l’asile psychiatrique où il est interné, un gang de malfaiteurs et le docteur Baum, directeur de l’établissement, grâce à ses pouvoirs hypnotiques. Le commissaire Karl Lohmann et le bandit repenti Kent parviendront-ils à démanteler le réseau ?
Le Diabolique Docteur Mabuse : Le commissaire Kras est informé d’un drame par la vision du docteur Conelius, un informateur de la police aveugle. Sa prémonition avérée, l’enquête mène à la découverte d’une nouvelle arme d’origine américaine, dérobée plusieurs mois avant les faits. La ressemblance avec une affaire étouffée du IIIe Reich fera émerger un nom : Mabuse, un génie maléfique.
Les maîtres du mal
Cas unique dans la carrière de l’immense Fritz Lang (M Le maudit, Métropolis…), le maitre du crime nommé Docteur Mabuse sera revenu par trois fois habiter sa filmographie. Trois opus séparés par une ou deux décennies et des bouleversements historiques et cinématographiques flagrants, qui rendent ces rencontres toujours aussi passionnantes.
1922, 1933, 1960. Trois œuvres qui accompagnent, voir qui cristallisent trois grandes époques dans la carrière du cinéaste allemand. Le premier, Docteur Mabuse, dit Le Joueur, apparait ainsi en plein âge d’or du cinéma muet et après le serial Les Araignées et la fable fantastique Les Trois lumières, et vient définitivement entériner les talents d’un inventeur de formes, d’un artisan pointu et exigeant dans un grand serial criminel aussi spectaculaire qu’haletant. Très marqué par la figure de Fantômas (le vrai), le film fait naitre à l’écran un authentique génie du mal, adepte des maquillages et des manipulations hypnotiques, capables de séduire les femmes et les hommes, d’orchestrer des meurtres en pleine rue sans jamais être inquiété et même, déjà, de jouer avec les cordons de La Bourse comme un magnat des futurs 80’s. La traque du procureur Von Wenk est absolument passionnante, jalonnée de poursuites, de twists et d’explosions, dans un Berlin semi-réaliste dont la richesse des décors n’a d’égale que dans l’inventivité constante d’une mise en scène cherchant l’efficacité, le grand spectacle.
La voix incarnée
Tourné un peu plus dix ans plus tard, alors que Lang est certainement le cinéaste le plus important du pays, Le Testament du Docteur Mabuse fait renaitre le personnage mais dans un cinéma désormais parlant. La mise en scène est donc forcément plus rigide, plus épurée, délaissant les dernières traces du surréalisme allemand au profit d’une dramaturgie justement totalement habitée par le son. Mabuse n’y est plus qu’une sorte de fantôme, malade enfermé en asile, apparaissant parfois comme un esprit, mais aussi et surtout comme une voix qui donne ses directives à ses hommes ou semble prendre le contrôle de son psychiatre. Lang glisse volontiers vers les rives du fantastique et joue à merveille de ce nouvel outil (bruitages, hors champs…) et l’inclue à son dispositif de thriller toujours aussi rigoureux et particulièrement spectaculaire pour l’époque. Le film sera censuré par le régime Nazi fraichement arrivé au pouvoir, ne gouttant que peu les monologue anarchiques et précipitera la fuite de Lang vers la France puis les États-Unis.
Les 1000 yeux du Dr
Presque trente ans plus tard, le cinéaste est de retour en Allemagne après une grande carrière Hollywoodienne désormais déclinante. Sorti de l’éblouissant diptyque Le Tigre du Bengal / Le Tombeau hindou, il est poussé par le producteur Artur Brauner à reprendre une dernière fois son personnage le plus célèbre. Le maitre n’aura jamais le contrôle total sur son tournage (considéré par beaucoup comme vieillissant et caractériel), ne se passionnant de toute façon jamais vraiment totalement par l’opus. Pourtant, malgré une forme sans doute moins percutante qu’autrefois, Le Diabolique Docteur Mabuse, où quelques nouveaux maitres du crime se réclament de ce grand nom d’avant-guerre, est une jolie réactivation des codes du serial marié au bien plus modernes contours du film noir. Tout en s’inscrivant dans une modernité de film d’espionnages, le cinéaste qui signe là sans le savoir son ultime long métrage, semble s’amuser à rejouer certaines grandes séquences d’autrefois (la séance de médium, l’explosion à la bombe…) comme pour parachever la boucle.
Crimes d’état
En outre les trois Mabuse sont aussi d’importantes radiographies de l’Allemagne au cœur même du 20eme siècle. Si Fritz Lang n’a jamais hésité à embrasser les multiples analyses faites à postériori sur ses films, et en particulier à y voir régulièrement un antinazisme avant l’heure, il capturait surtout l’essence de son époque et scrutait les inquiétudes et les atmosphères sombres qui l’entouraient. Le premier Mabuse est ainsi le portrait d’un pays embourbé dans la récession et le désespoir de l’après Première Guerre Mondiale où les classes bourgeoises s’oublient dans les soirées mondaines, la fascination pour le spiritisme et surtout les jeux d’argents sous toutes leurs formes (cartes mais boursiers tout autant), laissant fleurir le crime et un mal nettement plus profond. Le Testament du Docteur Mabuse, comme le précédent M Le Maudit, assiste à la montée en puissance de ce dernier, rampant, impalpable, presque indéfinissable mais définitivement omniprésent qui semble prêt à plonger le monde dans le chaos. Tourné dans le monde de l’après Seconde Guerre Mondiale et la victoire du monde libre sur le fascisme, Le Diabolique Docteur Mabuse est moins un film célébrant un monde plein d’espoir qu’un film inquiet où l’on ne cesse de craindre le retour des vieux démons. C’est aussi un film profondément paranoïaque qui prendre pour cadre un hôtel caviardés de vitre sans teint, caméra et de micro, où tout le monde est filmé, enregistré, surveillé et contrôlé par des hommes de l’ombre, reflet d’une Guerre Froide qui faisait rage dans une Allemagne scindée en deux et devenue ennemie d’elle-même.
Presque une traversé du vingtième siècle ou en tout cas de certaines de ses années les plus sombres et les plus changeantes, les trois Mabuse de Fritz Lang jalonnent la grande œuvre d’un cinéaste toujours maitre de ses outils cinématographiques et lucide sur l’état de son pays natal.
Image
Les trois films avaient été restaurés au début des années 2010 à partir de scans 2K des meilleures copies disponibles. Forcément quinze ans plus tard ces dernières se montrent un peu moins impressionnantes et par exemple le nettoyage partiel des cadres (quelques taches, griffures et instabilités persistent de manière variable) pourrait sans doute être largement amélioré avec les techniques habituelles. Celui qui paraît le plus propre et solide est tout logiquement Le Diabolique Docteur Mabuse qui affirme une définition plutôt belle et des contrastes noirs et blanc assez maitrisés. Les deux films précédents sont certainement plus compliqués avec des segments très abimés pour Le Testament du Docteur Mabuse et manifestement quelques bidouillages numériques pour policer le tout, et naturellement des fluctuations assez nombreuses pour le film de 1922. Comme souvent avec les films muets restaurés en 2K, on est tout de même très impressionné par une copie qui, en plus d’être la plus complète existante (compilant deux sources, l’une allemand, l’autre russe), est incroyablement précise, définie et texturée et venge les cinéphiles de décennies de visionnages opaques et flous. Les argentiques en particulier sont superbes.
Son
Le premier film est proposé avec un accompagnement musical essentiellement au piano très agréable et qui nourrit à merveille le rythme et les atmosphères du film. Les cartons sont comme ils se doit en allemand sous-titré français.
Les deux autres métrages sont proposés uniquement en version sonore allemande, Le Diabolique Docteur Mabuse perdant malheureusement le doublage français proposé autrefois sur le disque d’ESC Films. Pour ce dernier la partition est sobre et claire. Pour Le Testament c’est une fois encore un peu plus compliqué : nous étions aux premières années du parlant et la captation autant que la préservation n’étaient pas encore optimale. Malgré les efforts de stabilisation le son y est oscillant, parfois saturé, parfois plus distant, mais l’éditeur a fait au mieux.
Interactivité
Potemkine Films réunit enfin les trois Mabuse sous son égide et dans un même coffret Bluray. Un fourreau cartonné avec trois digipack dédiés où chaque métrage est accompagné d’une présentation érudite et très complète de l’historien du cinéma Bernard Eisenschitz. Contexte historique et cinématographique, place dans la carrière de Lang, échos de l’actualité et des changements techniques, diverses anecdotes sur la production et le tournage : ses interventions sont à chaque fois très complètes et éclairantes.
On retrouve aussi deux suppléments en provenance des Britanniques d’Eureka avec une rencontre d’Alice Brauner, fille du producteur Artur Brauner, qui revient sur ce grand héritage, les plus grandes productions de son père et forcément le revival des Mabuse entamé par le troisième film de Lang, mais aussi sur quelques ambitions plus contemporaines. Sans doute plus informatif, et incontournable pour les cinéphiles, le documentaire en trois parties accompagnant Le Joueur aborde en ouverture la nouvelle composition sonore imaginée par Aljoscha Zimmermann pour la version désormais connue du film, puis brosse le portrait du romancier Norbert Jacques, créateur du personnage de Mabuse. C’est enfin la troisième partie qui se tourne véritablement sur les secrets de ce classique du cinéma muet, explorant ses coulisses, ses archives, ses thèmes avec des segments d’interviews du grand Fritz Lang en personne.
Dommage cependant que les suppléments déployés sur des éditions précédentes pour Le testament et Le Diabolique n’aient pas été repris ici.
Liste des bonus
Le contexte du film par Bernard Eisenschitz (3×30’), Les métamorphoses du Docteur Mabuse (52’), Interview d’Alice Brauner (16’).









