KILL BILL : THE WHOLE BLOODY AFFAIR

États-Unis – 2004
Genre : Action, Chambara, Western
Réalisateur : Quentin Tarantino
Acteurs : Uma Thurman, David Carradine, Lucy Liu, Vivica A. Fox, Michael Madsen, Daryl Hannah, Sonny Chiba, Gordon Liu, Bo Svenson, Michael Parks, Samuel L. Jackson…
Musique : The RZA, Robert Rodriguez, Divers.
Durée : 275 minutes
Éditeur : StudioCanal
Date de sortie : 8 juillet 2026
LE PITCH
Ancienne tueuse du Détachement International des Vipères Assassines, la Mariée (alias Black Mamba) échappe de peu à la mort lorsque Bill, son ancien mentor, fait massacrer son mariage. Réveillée après quatre années de coma, privée de l’enfant qu’elle attendait, elle entreprend une traque implacable. Pour atteindre Bill, elle devra éliminer un à un les anciens membres de son escadron.
Sans coupe ni pitié !
À leur sortie, en 2003 et 2004, les deux volumes de Kill Bill ont été un choc. Quentin Tarantino sortait de sa zone de confort — celle des longues séquences dialoguées — pour livrer une œuvre en perpétuel mouvement, nerveuse, sauvage, lyrique et profondément cinéphile. Le découpage en deux films répondait alors à une nécessité : préserver l’intégrité de son projet sans sacrifier des scènes entières. Pourtant, un regret persistait. Celui de ne jamais avoir découvert Kill Bill sous sa forme originelle, telle qu’elle avait été pensée avant les contraintes de durée et de distribution.
Dès le Festival de Cannes 2004, où Tarantino préside le jury, The Whole Bloody Affair existe déjà. Cette version intégrale bénéficie alors d’une projection exceptionnelle qui nourrit instantanément sa réputation. Peu de spectateurs y assistent, aucun circuit commercial ne suit et le film entre presque aussitôt dans le domaine du mythe. Les récits de cette séance unique circulent pendant des années, alimentés par ceux qui jurent avoir vu le véritable Kill Bill, celui imaginé avant son découpage suggéré (imposé ?) par Harvey Weinstein. Chaque témoignage renforce l’idée qu’une œuvre fantôme dort quelque part dans les cartons de son auteur. Les attentes grandissent sans qu’aucune sortie ne vienne confirmer ce que raconte la légende.
Les années suivantes entretiennent cette fascination avec une régularité presque frustrante. En 2011, Tarantino ressort son montage au New Beverly Cinema de Los Angeles, la salle qu’il possède et transforme régulièrement en sanctuaire de sa cinéphilie. Les projections restent rares, événementielles et parfois soumises à des conditions d’accès particulières. Pendant que les copies “bootleg” – en vérité, des fan edits – circulent au compte-gouttes, les collectionneurs comparent chaque différence de montage. Chaque projection nourrit un bouche-à-oreille passionné, où les détails les plus infimes deviennent des objets de comparaison et d’obsession.
Puis vient enfin le dénouement attendu depuis plus de vingt ans. En 2025, Tarantino annonce avoir récupéré l’intégralité des droits de Kill Bill, ouvrant enfin la voie à une véritable exploitation de The Whole Bloody Affair. Lionsgate prépare une sortie officielle accompagnée de nouvelles copies 35 mm et 70 mm, comme si le film retrouvait enfin la dimension de grand spectacle pour laquelle il avait été conçu. Cette annonce referme un feuilleton devenu presque aussi célèbre que le film lui-même : le fantasme cesse d’être une légende de cinéphiles pour devenir une œuvre enfin accessible. L’événement prend la valeur d’une restitution historique autant que d’une sortie de prestige pour les salles et les spectateurs.
Pour une poignée de plans
La première promesse de ce nouveau montage tient dans une réparation attendue depuis longtemps. Le public occidental découvre enfin les séquences censurées du premier volume alors qu’elles étaient visibles depuis des années sur le mythique DVD japonais. Le massacre de la Maison des Feuilles Bleues retrouve sa durée intégrale, en couleur, avec tous ses inserts gore restaurés. Le résultat dépasse largement la curiosité historique. Cette séquence apparaît comme l’un des plus grands morceaux de bravoure du cinéma d’action moderne. Chaque plan possède une énergie propre, chaque variation de rythme relance le spectacle, chaque éclaboussure participe à une chorégraphie où la violence devient langage cinématographique (merci Yuen Woo Ping !). Tarantino pousse son sens de la composition jusqu’à transformer un bain de sang en véritable ballet.
L’autre révélation concerne la séquence animée réalisée par Production I.G. Son développement intégral modifie profondément sa portée dramatique. Une nouvelle scène de violence dans un ascenseur dure à elle seule plus longtemps que l’ensemble du segment découvert en 2003. L’ironie veut que Tarantino lui-même ait reconnu que cette partie aurait probablement disparu si Kill Bill était sorti en un seul film à l’époque. Aujourd’hui, ces ajouts semblent pourtant parfaitement à leur place. Ils enrichissent la tragédie d’O-Ren Ishii et donnent davantage de souffle à un passage qui comptait déjà parmi les plus audacieux du film. Cette version intégrale brille aussi par un retrait : la disparition du cliffhanger qui clôturait le premier volume. Le retournement de situation n’est plus annoncé avant l’entracte mais surgit au moment où notre héroïne le découvre elle-même, redonnant à cette révélation toute sa force émotionnelle.
Reste Yuki’s Revenge, proposé après le (très long) générique de fin. Son origine est intéressante : une première version du scénario comportait ce chapitre supplémentaire consacré au personnage de Yuki, abandonné parce qu’il allongeait excessivement le film tout en ajoutant près d’un million de dollars au budget. Cette idée a finalement été adaptée sous la forme d’un court métrage animé, conçu avec Unreal Engine 5 à partir de modèles issus de Fortnite. L’expérience ressemble davantage à un supplément de Blu-ray – et à un beau coup marketing – qu’à une véritable extension du récit. L’idée amuse quelques minutes, mais sa place après le générique confirme son statut : un bonus très, très… très dispensable.
…Et pour quelques battements de plus
Après un entracte de quinze minutes, le second volume reprend presque exactement le chemin que nous connaissions déjà. Le basculement fonctionne toujours aussi bien. La frénésie du premier mouvement laisse place à une respiration plus ample, nourrie par le western européen, les silences hérités de Sergio Leone et une émotion qui irrigue progressivement toute la dernière ligne droite. Cette partie demeure le cœur battant de Kill Bill. La relation entre La Mariée (Uma Thurman) et Bill (David Carradine) gagne encore en intensité lorsque les deux films ne sont plus séparés par plusieurs mois d’attente. Le parcours de notre héroïne devient une seule trajectoire, continue, où chaque vengeance rapproche autant de la confrontation finale que de la reconstruction d’une identité perdue.
Certaines séquences du second volume auraient gagné à être légèrement resserrées pour préserver l’élan construit pendant les deux premières heures. Le rythme ralentit davantage qu’il ne le faisait lorsqu’un générique venait naturellement conclure le premier film. Cette réserve reste modeste tant l’ensemble conserve une cohérence impressionnante. Cette continuité met surtout en évidence l’ambition profonde de Tarantino. Son projet dépasse largement l’exercice de citation.
Kill Bill parle une langue commune au chambara japonais, au wu xia pian hongkongais et au western spaghetti. Ces traditions dialoguent naturellement parce qu’elles partagent les mêmes figures héroïques, les mêmes affrontements rituels et la même fascination pour la mise en scène du duel. Cette ambition formelle apparaît d’autant plus remarquable que Tarantino reconnaissait lui-même avoir voulu se mesurer aux plus grands réalisateurs de films d’action. Plus de vingt ans après sa sortie, cette prise de risque conserve une fraîcheur intacte.
Kill Bill: The Whole Bloody Affair ressemble enfin au film que son auteur portait depuis le début. Cette version ne bouleverse pas l’œuvre, elle l’accomplit. L’attente était longue, mais elle trouve aujourd’hui une récompense à la hauteur du mythe. C’est le magnum opus de Tarantino, celui où toutes ses aspirations se rejoignent enfin : le goût des dialogues qui sculptent les personnages, la mise en scène comme pur spectacle de cinéma et une brutalité exacerbée qui devient une véritable écriture visuelle.







