BENEDETTA

France – 2021
Genre : Drame historique
Réalisateur : Paul Verhoeven
Acteurs : Virginie Efira, Charlotte Rampling, Daphne Patakia, Lambert Wilson…
Musique : Anne Dudley
Durée : 127 minutes
Distribution : Pathé Film
Date de sortie : 07 juillet 2021
LE PITCH
Toscane, XVIIe siècle. La jeune Benedetta Carlini, Ă©levĂ©e par sa mère dans l’idĂ©e qu’elle est l’Ă©pouse de JĂ©sus, entre au couvent de Pescia suite Ă une dotation consĂ©quente de son père. Devenue adulte, ses « miracles » vont la rendre aussi attractive que dangereuse – mais sa relation avec une jeune nonne, la peste qui fait rage et la venue d’un nonce intraitable vont parachever sa destinĂ©e.
Éloge du féminin
Le plus gĂ©nial et insoumis des cinĂ©astes hollandais, une histoire de nonne blasphĂ©matrice qui parvient Ă retourner comme un gant toute l’institution religieuse, une formidable comĂ©dienne issue de la tĂ©lĂ©vision sur qui personne n’aurait pariĂ© d’avance : Benedetta est un miracle en Ă©quilibre qui ramène aux plus belles heures du dĂ©but de carrière de son rĂ©alisateur !
Paul Verhoeven n’est pas nĂ© de la dernière pluie. C’est pourtant toujours un jeune loup. Peu regardant sur l’Ă©conomie, le genre ou le pays dans lesquels il s’installe, il aura taillĂ© de Turkish Delight en 1973 jusqu’Ă Benedetta cette annĂ©e (en passant par Spetters, RoboCop, Soldier of Orange ou Total Recall, faisant Ă©merger Rutger Hauer, dirigeant Denise Richards, Jeroen KrabbĂ©, Isabelle Huppert, Arnold Schwarzenegger et bien d’autres) la filmographie la plus insaisissable et cohĂ©rente en mĂŞme temps qui se puisse concevoir – Ă©chappant Ă toute frontière, aspirant tous les sujets qui se prĂ©sentent Ă lui dans le mĂŞme entonnoir lucide et subversif au mĂ©pris des règles et des diktats du lieu ou du moment. Il est Ă©tonnant de remarquer Ă quel point ni le rĂ©alisateur, ni les rĂ©actions publiques Ă son travail n’ont vraiment Ă©voluĂ© en une quinzaine de films : lui trace toujours le mĂŞme sillon, magnifiant la complexitĂ© des consciences au dĂ©triment de tout manichĂ©isme, fustigeant les dogmes, portant au pinacle la force fĂ©minine et se dĂ©solant de la mĂ©diocritĂ© des hommes ; les critiques et le grand public se divisent constamment sur les mĂŞmes questions, se cassent les dents sur les mĂŞmes pierres d’achoppement, condamnant Ă chaud, réévaluant Ă froid, soufflant sur les braises et refaisant partir l’incendie trente ans après chaque bataille. Pendant ce temps, Verhoeven virevolte, gambade, impose sa vision d’europĂ©en aux financiers yankees sur La Chair et le Sang, parvient Ă embobiner plusieurs fois les grands studios hollywoodiens sur leur propre terrain en filmant les spectacles les plus rentre-dedans de son Ă©poque (Showgirls, Starship Troopers…), s’en retourne faire un drame historique aux atours de vrai film hollywoodien classique dans son pays d’origine – Black Book – puis s’empare, contre toute attente, du cinĂ©ma français avec une adaptation de Philippe Djian dans le plus pur style du Claude Chabrol des annĂ©es 1990 – Elle – et dont la plus grande qualitĂ© (ce qui n’exclut pas les autres !) est peut-ĂŞtre la dĂ©couverte inattendue de Virginie Efira et la possibilitĂ© pour les deux larrons de rebondir immĂ©diatement avec le film qui nous intĂ©resse ici.
Tous les ingrĂ©dients sont lĂ , qui titillent rĂ©gulièrement les dĂ©tracteurs ou aficionados de Verhoeven depuis toujours : la religion, le sexe, les effusions de sang, les jeux de pouvoirs divers… Cette histoire donnĂ©e comme vĂ©ridique semble taillĂ©e sur mesure pour celui qui rĂ©alisa Le Quatrième Homme (oĂą un personnage rĂŞvait de fellations christiques) et Basic Instinct (oĂą les faux-semblants font loi et l’ambiguĂŻtĂ© est reine jusqu’au tout dernier plan). S’il fallait dĂ©crire au mieux le contenu de Benedetta, il faudrait sans doute revenir Ă Katie Tippel, sa peinture très moderne (quoiqu’en costumes, lĂ encore) de l’asservissement Ă©conomique et sexuel des femmes qui luttent pour leur libertĂ© avec des armes insidieuses, et bien sĂ»r Ă Showgirls, chef d’Ĺ“uvre avec lequel tant de spectateurs n’auront jamais totalement rĂ©glĂ© leurs comptes, qui analyse les frictions entre les tempĂ©raments, les sexes et les classes sociales dans le milieu interlope, vulgaire et superficiel des shows dĂ©nudĂ©s de Las Vegas. C’est dans cette continuitĂ© que s’inscrit le nouveau film d’un homme qui aura passĂ© sa vie Ă faire des femmes et de leurs luttes l’un de ses sujets fĂ©tiches, mais jamais sous un angle fĂ©ministe revendiquĂ©, Ă coups de concepts sociologiques et de sincère contrition (comme dans le Thelma et Louise de Ridley Scott) ni en faisant de ses personnages fĂ©minins des nanas plus mecs que les mecs qui dament le pion aux machos dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s (ça, c’est chez James Cameron) : les femmes de Verhoeven ambitionnent de tenir le rĂ´le principal de leur propre vie, elles sont traĂ®nĂ©es dans la boue (soumises, instrumentalisĂ©es, violĂ©es, montrĂ©es du doigt par des hommes malfaisants… et par des femmes d’expĂ©rience tenant le haut bout de la table et qui refusent de cĂ©der une libertĂ© chèrement acquise et accordĂ©es seulement Ă quelques-unes), elles se relèvent, salies, sans s’apitoyer, et pulvĂ©risent Ă leur manière les règles sordides d’un monde sans pitiĂ© en utilisant la ruse, la sĂ©duction, la duperie, la mĂ©canique sournoise des rapports humains – tous les moyens dont elles disposent contre la loi du muscle qui entendait les maintenir Ă genoux. Il faut entendre le cinĂ©aste dĂ©fendre le personnage de Carmen Ibanez campĂ© par Denise Richards (conspuĂ©e Ă l’Ă©poque par le public de façon rĂ©flexe pour cause d’infidĂ©litĂ© et de carriĂ©risme) dans le commentaire audio dĂ©jĂ lointain de Starship Troopers : elle ne fait que quitter un homme qui serait restĂ© accrochĂ© Ă elle comme un boulet et l’aurait tirĂ©e vers le bas [Johnny Rico, le « hĂ©ros » du film] ; ce faisant elle s’Ă©mancipe et s’accomplit elle-mĂŞme, explique-t-il – ajoutant que s’il s’Ă©tait agi du personnage masculin, le public aurait probablement eu moins de problèmes avec cette idĂ©e. Et tout est dit.
La vérité du mensonge
Il faut en parler malgrĂ© tout – mĂŞme si cet aspect sera sans doute bien plus dĂ©battu qu’il ne le mĂ©rite en rĂ©alité : Benedetta prend pour cadre un milieu religieux rigoriste. L’inverse de Showgirls, donc. Pour la mĂŞme histoire. Un milieu dont on sait qu’il favorise le mensonge dans toutes ses acceptions – mensonge aux autres mais aussi Ă soi-mĂŞme, mensonge envers Dieu lui-mĂŞme pour autant qu’on accepte son existence, « pieux » mensonge selon une expression bien commode… Milieu de duplicitĂ© mais aussi de contraintes invraisemblables propres Ă brider toute libertĂ© du corps et toute Ă©mancipation de l’esprit. Milieu parfait pour Verhoeven, donc, qui se passionne depuis longtemps pour l’histoire (rĂ©elle, fantasmĂ©e ou mythifiĂ©e) de JĂ©sus Christ et pour qui la lutte de la pulsion de vie contre le caractère ordonnĂ©, arbitraire, de la sociĂ©tĂ© humaine a toujours Ă©tĂ© l’un des thèmes souterrains. Comme toujours, le rĂ©alisateur Ă©vite de jouer la carte de la reconstitution surannĂ©e et sentencieuse qui sous-tend la plupart des films en costumes : si la musique, les dĂ©cors et la photographie assument pleinement le faste de l’iconographie chrĂ©tienne et ne jouent de leurs libertĂ©s stylistiques que pour surexposer l’atmosphère théâtrale du mĂ©trage et amplifier la thĂ©matique des faux-semblants (postes-clĂ©s tous attribuĂ©s ici Ă des femmes, soit dit en passant – Anne Dudley compose pour Verhoeven depuis Black Book et son exil de Hollywood ; Katia Wyszkop est une habituĂ©e d’Ozon et de Bonello ; Jeanne Lapoirie est nantie d’un très beau curriculum depuis ses dĂ©buts dans Les Roseaux Sauvages de TĂ©chinĂ©), l’Ă©nergie de la mise en scène et la direction d’acteurs, eux, refusent le solennel et foncent tĂŞte baissĂ©e dans le contemporain dĂ©complexĂ© – notamment via une Virginie Efira qui semble se balancer totalement du contexte dans lequel s’inscrit le rĂ©cit mais apporte gĂ©nĂ©reusement toutes les nuances de sa personnalitĂ© au caractère complexe et retors de son personnage, crĂ©ant un superbe contraste avec le jeu beaucoup moins empathique, plus retenu et plus hypnotique de la jeune Daphne Patakia et de la toujours fascinante Charlotte Rampling.
Loin d’ĂŞtre le brĂ»lot complaisant et ultra-provocateur qu’on en fera certainement, comme d’habitude, il serait bon de remarquer au contraire Ă quel point Verhoeven retient ses coups lorsqu’il s’agit d’aborder la torture, la sexualitĂ© explosive sur laquelle dĂ©bouche forcĂ©ment les interdits absolus du dogme, ou mĂŞme la condition de jeune paysanne seule au milieu d’une famille d’hommes dans cette pĂ©riode incertaine qui sĂ©pare la fin de la Renaissance de l’Ă©mergence des Lumières – mais qui Ă©voque malgrĂ© tout, quoi qu’il en soit, les heures les plus sordides du Moyen-Ă‚ge ! Benedetta, Ă l’instar des prĂ©cĂ©dents opus du rĂ©alisateur, ne montre pas « trop » ou « trop fort » : il montre simplement dans sa nuditĂ© et sans fard ce qu’il a Ă montrer (chose tellement rare que le bourgeois en reste choquĂ© encore aujourd’hui). L’aspect le plus fascinant et rĂ©ussi du film, c’est la circulation du rĂ©cit et de ses personnages entre toutes les teintes et tous les degrĂ©s du mensonge – qui en perdrait d’ailleurs presque son nom, car il est des mensonges auquel on croit, d’autres qui aboutissent Ă des vĂ©ritĂ©s, et tout le discours du film porte sur ces nuances. Jusqu’Ă quel point la foi est-elle mensonge ? Jusqu’Ă quel point Benedetta croit-elle profondĂ©ment ou ne croit-elle pas Ă ce qui, dans ses actes, passe pour mensonge aux yeux des autres ? Verhoeven s’amuse de ces ambivalences jusqu’Ă filmer (courageusement – c’est sans doute l’une des choses qui perdra le plus de spectateurs en route) les visions et les rĂŞves de son hĂ©roĂŻne dans lesquelles apparaĂ®t un Christ pour le moins inhabituel parmi ses autres reprĂ©sentations cinĂ©matographiques. Ni parodiques ni ridicules, constamment sur le fil du rasoir, ces visions font tout de mĂŞme montre de l’humour et du second degrĂ© qui pointent toujours chez le rĂ©alisateur de RoboCop (qui, de son propre aveu, a construit ce dernier film comme si son policier futuriste Ă©tait un Christ version amĂ©ricaine !) et donnent autant d’indices sur son propre rapport – Ă©rudit mais iconoclaste – au culte et Ă ses dĂ©rives.
On se croirait donc revenus en Hollande, vers la fin des annĂ©es 1970, et c’est tant mieux ! Benedetta est le resurgissement d’un cinĂ©ma qui paraĂ®t de plus en plus lointain, dans lequel on met la femme au centre sans se prĂ©valoir de quelque nouveau dogme que ce soit, oĂą l’on bouffe gentiment du curĂ© sans en faire un sujet de sociĂ©tĂ©, oĂą la libertĂ© est celle de l’âme et du corps de chacun – absolue, sans compromis, durement gagnĂ©e envers et contre tous – et non celle d’un collectif ; un cinĂ©ma oĂą tout ce qui Ă©mane du « collectif » n’est justement que malice, procĂ©dures malsaines, fausses vĂ©ritĂ©s, Ă©changes de bons procĂ©dĂ©s propres Ă limiter l’Ă©lan vital de tout un chacun, et oĂą l’on observe la protagoniste de très haut sans jamais la juger pour autant – ni encore moins la condamner. Bref : on est bien chez Paul Verhoeven !







