JULIETTE OU LA CLÉ DES SONGES

France – 1951
Support : DVD
Genre : Conte fantastique
Réalisateur : Marcel Carné
Acteurs : Gérard Philipe, Suzanne Cloutier, Jean-Roger Caussimon, Yves Robert…
Musique : Joseph Kosma
Image : 1.37 16/9
Son : Français Mono
Sous-titres : Anglais
Durée : 106 minutes
Éditeur : Doriane Films
Date de sortie : 28 septembre 2020
LE PITCH
EmprisonnĂ© pour un larcin commis au nom de sa bien-aimĂ©e Juliette, Michel est rĂ©veillĂ© au beau milieu de la nuit par l’ouverture magique de sa cellule. Ă€ peine s’Ă©chappe-t-il que le voici parachutĂ© dans un village oĂą tous les habitants sont amnĂ©siques et errent sans but au grĂ© de petits Ă©vĂ©nements qui ne font pas sens pour eux. Michel, errant Ă son tour parmi ces personnages hauts en couleur, se met en tĂŞte d’y retrouver sa Juliette…
Du réalisme merveilleux
Marcel CarnĂ©, sacralisĂ© d’un cĂ´tĂ©, symbole de dĂ©suĂ©tude de l’autre, est connu pour 50% de sa filmographie qui jette une ombre colossale sur l’autre moitiĂ©. Juliette ou La ClĂ© des Songes est Ă peu près au centre de cette balance en dĂ©sĂ©quilibre : mal connu, mal-aimĂ©, souvent passĂ© sous silence, il contient pourtant les Ă©lĂ©ments les plus marquants gĂ©nĂ©ralement attribuĂ©s Ă son auteur, et la quintessence de son style.
Dans l’inconscient collectif des cinĂ©philes, CarnĂ© est d’abord – et presque uniquement – le fer de lance d’une esthĂ©tique pompeusement baptisĂ©e « rĂ©alisme poĂ©tique ». Cependant, on n’a heureusement pas oubliĂ© son incursion dans un cinĂ©ma fantastique assumĂ© avec Les Visiteurs du Soir (bĂŞtement rĂ©duit Ă son allĂ©gorie finale sur la rĂ©sistance Ă l’Occupation, certes puissante mais dont on aurait du mal Ă faire la clĂ© de comprĂ©hension de tout le film, sauf Ă en forcer l’interprĂ©tation avec un brin de malhonnĂŞtetĂ©). Le rĂ©alisme poĂ©tique embrasse une stylisation très sophistiquĂ©e pour dĂ©peindre le triste quotidien. Il use de dĂ©cors reconstituĂ©s en studio, de lumière artificielle, de dialogues très « écrits », le tout portant les situations vers une Ă©motion, un sens, une sublimation de tous les instants. On pourrait se contenter de dire que ça s’appelle tout simplement du cinĂ©ma, et s’en tenir lĂ , Ă peu de choses près ! Toutefois, le terme ainsi que le maniĂ©risme qui s’y rattache sont rĂ©trospectivement un bon outil pour dĂ©finir plus nettement le parcours de Marcel CarnĂ© en particulier, et de quoi il se nourrit exactement.
Faire du cinĂ©ma, pour un rĂ©alisateur formaliste, c’est injecter dans le rĂ©el soit le rĂŞve, soit l’ordre, soit les deux. L’essentiel du cinĂ©ma populaire (hollywoodien, mais pas seulement) transforme la rĂ©alitĂ© en y mettant de l’ordre, du sens, des trajectoires claires qui font office de repères pour les spectateurs. Un cinĂ©ma plus expĂ©rimental « dĂ©couvre » le rĂ©el en surexposant sa part de mystère, d’inconnu, d’abstraction poĂ©tique dans lesquels le sens reste cachĂ©, Ă dĂ©couvrir ; ce cinĂ©ma – celui de David Lynch, de Guillaume Nicloux, d’Alejandro Jorodowsky… – prend les atours du rĂŞve et laisse les spectateurs libres de combler ou pas les manques selon leur propre sensibilitĂ©. CarnĂ© fait partie de ceux qui n’ont jamais Ă©prouvĂ© le besoin de choisir, attirĂ©s par les deux pĂ´les Ă la fois, et pour qui la logique insaisissable du rĂŞve et le dĂ©sir d’organiser le chaos du rĂ©el ne s’opposent pas – et sont mĂŞme parfaitement conciliables. Le rĂ©cit des Visiteurs du Soir est trop terre-Ă -terre pour relever de la fantaisie pure ; l’univers du Quai des Brumes trop nĂ©buleux pour ĂŞtre naturel… Quelle que soit la matière qu’il travaille, CarnĂ© fixe son attention sur des problĂ©matiques assez triviales, les ordonne de manière Ă les rendre exemplaires (aidĂ© en cela, le plus souvent, par d’Ă©minents scĂ©naristes qui ont autant le sens de la poĂ©sie que celui de la construction), et leur donne par sa mise en scène la puissance d’Ă©vocation d’un songe propre Ă enflammer notre imaginaire. Dans cette perspective, son onzième film est une intersection.
L’Ă©criture ou la vie
« Juliette », c’est le rĂ©alisme : un jeune homme assez pauvre connaĂ®t son premier grand amour, absolu, immature, irrĂ©flĂ©chi, et prisonnier de ce fantasme adolescent il se sert dans la caisse du marchand qui l’emploie afin d’offrir Ă sa dulcinĂ©e des vacances Ă la mer. IncarcĂ©rĂ© pour ce mĂ©fait, il croupit dans une cellule obscure. « La clĂ© des songes », c’est le poĂ©tique : un rĂŞve dont il est le hĂ©ros s’offre au jeune prisonnier. Un rĂŞve dans lequel, sur le mode du conte de fĂ©es, il part en quĂŞte d’une Juliette qui ne le reconnaĂ®t pas, dont il faudra reconquĂ©rir l’amour, et qu’il s’agira de tirer des griffes d’un vil seigneur au pays de l’Oubli. Ce vil seigneur – dont l’identitĂ© secrète, parfaitement cohĂ©rente, sera finalement rĂ©vĂ©lĂ©e par le hĂ©ros – prend les traits du savoureux Jean-Roger Caussimon – acteur prolifique, auteur gĂ©nial d’innombrables chansons, futur Lord MacRashley de Fantomas contre Scotland Yard et que l’on reverra chez le mĂŞme CarnĂ© vingt ans plus tard dans Les Assassins de l’Ordre. Ă€ l’intersection du rĂ©alisme et de la poĂ©sie (ou disons du songe, du rĂŞve…) il y a le fantasme, cette propension Ă se nourrir des contes et des fictions « ordonnĂ©es » pour rĂ©organiser et sublimer une rĂ©alitĂ© personnelle dĂ©faillante. C’est dans cette mĂ©canique que se situe le film de CarnĂ© et, peut-ĂŞtre, de manière plus ou moins dĂ©guisĂ©e, toute sa filmographie.
L’amour juvĂ©nile est toujours un fantasme en soi : il recompose, pour l’amoureux, un monde oĂą l’ĂŞtre aimĂ© est magnifiĂ© jusque dans ses pensĂ©es intimes, oĂą le reste du monde n’est qu’adjuvants et opposants Ă la cĂ©lĂ©bration du couple, oĂą le dĂ©cor prend la couleur des sentiments, l’architecture des Ă©motions… C’est ainsi que filme CarnĂ©. Juliette ou La ClĂ© des Songes montre d’emblĂ©e comment l’idĂ©al de Michel (GĂ©rard Philipe, pĂ©tri d’innocence) se heurte Ă la rĂ©alitĂ© brutale, plurielle, alĂ©atoire d’une sociĂ©tĂ© qui n’est Ă©videmment pas bâtie sur son amour obsessionnel, mais le contraint comme tout le monde Ă s’adapter Ă des règles. L’amour n’Ă©tant pas raisonnable, il a besoin pour s’Ă©panouir d’un ailleurs impossible, d’un fantasme dans lequel rien ni personne n’a d’importance, sinon Juliette (Suzanne Cloutier – tantĂ´t poupĂ©e de cire, tantĂ´t d’une fĂ©brilitĂ© dĂ©sarmante) et la reconnaissance de son propre amour, qui doit sans cesse exploser, irradier, ĂŞtre remis en jeu et se rĂ©affirmer tant et plus. C’est cela que filme CarnĂ©. Le rĂ©alisateur des Enfants du Paradis, des Portes de la Nuit et de Le Jour se lève ne peut qu’ĂŞtre attirĂ© par le genre merveilleux, le conte, la fable, sans quoi filmerait-il les prolĂ©taires dĂ©sĹ“uvrĂ©s de son Ă©poque comme de grandes figures tragiques, enveloppĂ©es par la lumière enchantĂ©e de Hubert ou d’Agostini, dans les dĂ©cors expressionnistes et plombants d’Alexandre Trauner ? Un esthĂ©tisme qu’on lui a tant reprochĂ© (les critiques amĂ©ricains n’en font pas grand cas lorsqu’il s’agit des mĂ©lodrames de Stevens ou de Sirk !) mais qui contient pourtant ce que le rĂ©alisateur avait Ă dire de plus essentiel au sujet de son art. Par bonheur, il est toujours temps de revoir ses films, et donc toujours possible de les laisser s’exprimer pleinement, aujourd’hui.
PlutĂ´t que de borner, comme on l’a trop souvent fait par le passĂ©, Juliette… Ă sa surface de conte merveilleux, prĂ©tendument naĂŻf, inoffensif, et aux ambitions minuscules (j’exagère Ă peine les propos !), reconnaissons-lui cette particularitĂ© qui n’a rien d’un dĂ©tail anodin : le rĂŞve et la rĂ©alitĂ© censĂ©s s’opposer, dans deux cadres si diffĂ©rents, y sont filmĂ©s de la mĂŞme manière. C’est parce qu’il est permis Ă la rĂ©alitĂ© de se transcender et au rĂŞve de se montrer prosaĂŻque que le pont du fantasme est possible. En conclusion du film, une question, abrupte et pourtant prĂ©parĂ©e depuis le dĂ©but : est-il prĂ©fĂ©rable de vivre dans un monde dĂ©cevant ou dans un idĂ©al qui n’est qu’un songe ? Ă€ chacun d’y rĂ©pondre selon sa complexion mais CarnĂ©, quant Ă lui, a son idĂ©e sur la question, pas si lĂ©gère ou naĂŻve qu’on a bien voulu le dire… Il filme symboliquement la dĂ©chirure finale du fantasme – qui correspond (osons le parallèle) Ă la fin de la projection du film sur l’Ă©cran.
Image
Le dvd est un format qu’il devient difficile de regarder une fois qu’on s’est habituĂ© aux prouesses miraculeuses de la haute dĂ©finition – et Ă l’heure des Ă©ditions 4k. NĂ©anmoins, nous n’Ă©chapperons sans doute jamais Ă des transferts en haute dĂ©finition mĂ©diocres voire indignes qui ne surpassent qu’Ă peine une excellente Ă©dition dvd. On est tentĂ© de ranger celle de Juliette…, qui jouit d’une très honnĂŞte restauration, parmi ces dernières : il faut rĂ©habituer son Ĺ“il Ă une dĂ©finition qui s’appauvrit dans les plans les plus larges et Ă un petit bruit numĂ©rique qui fait lĂ©gèrement tressauter la lumière lorsqu’elle est très blanche et très vive – tout ceci n’Ă©tant pas aidĂ© par le travail sur l’image typique de CarnĂ©, extrĂŞmement complexe et contrastĂ© avec des noirs envahissants et des silhouettes diaphanes – mais la grâce et l’extrĂŞme poĂ©sie qui suintent de la composition des plans taillent leur chemin sans problème au sein de ce bel effort, qui n’a que la mauvaise fortune de ne pas ĂŞtre un bluray.
Son
D’une bonne tenue sur le plan du transfert dvd, la bande-son n’accuse que de lĂ©gers souffles qui s’effacent plus ou moins en fonction des sĂ©quences, discrets voire imperceptibles dans les moments les plus chargĂ©s en bruitages et en musique. Le tout manque cependant de relief et, entre la musique souvent Ă©touffĂ©e de Kosma et les Ă©chos et sifflements de certains dialogues (dĂ©fauts d’origine, rĂ©currents pour les enregistrements et mixages mono de cette Ă©poque), le rĂ©sultat donne malheureusement une petite impression de confusion.
Interactivité
Aucun bonus n’est proposĂ© sur la galette en complĂ©ment du film.
Reste le livret reproduisant un texte passionnant de Marcel CarnĂ© dans Le Film Français d’avril 1951, et dont la plus grande partie est constituĂ© d’un excellent retour de Philippe Morisson sur la genèse du film, sa conception, sa sortie catastrophique, sa beautĂ© et sa richesse que n’ont pas su percevoir la plupart des critiques Ă l’Ă©poque. Une très bonne introduction au travail de CarnĂ© dans son ensemble.
Liste des bonus
Livret illustrĂ© de Philippe Morisson, spĂ©cialiste de l’Ĺ“uvre de Marcel CarnĂ©, 28 pages.





