GEORGE A. ROMERO : CINÉASTE VISIONNAIRE

There’s Always Vanilla, Season of the Witch, The Crazies – Etats-Unis – 1972 / 1973
Support : Bluray
Genre : Drame, Horreur
Réalisateur : George A. Romero
Acteurs : Raymond Laine, Judith Streiner, Jan White, Bill Thunhurst, Lane Carroll, Will MacMillan…
Musique : Jim Drake, Steve Gorn, Bruce Roberts
Durée : 326 minutes
Image : 1.33, 1.37, 1.67 16/9
Son : Anglais et Français DTS-HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Français
Éditeur : ESC Editions
Date de sortie : 02 décembre 2020
LE PITCH
Entre mouvement hippie, féminisme et dérive scientifique, trois films de George A. Romero et trois aspects de la filmographie d’un cinéaste contestataire et en accord avec son temps.
Les démons de la chair
Depuis La Nuit des Morts-vivants, qui le fit connaĂ®tre et lui assura une notoriĂ©tĂ© jamais dĂ©mentie, le nom de Romero rime avec Zombie. Une Ă©tiquette qui lui colla Ă la peau toute sa vie, jusqu’à sa mort en juillet 2017, prĂ©cĂ©dĂ©e d’une seconde trilogie de mangeurs de chair, comme si toute sa carrière, et surtout le succès, ne devaient uniformĂ©ment dĂ©pendre que d’un seul genre. Une sacrĂ©e injustice pour un rĂ©alisateur pourtant pluridisciplinaire, sacrĂ©ment imaginatif et dont la filmographie contient de vĂ©ritables merveilles mĂ©connues que le support bluray, depuis quelques temps, sort enfin de l’ombre. Après le très original Knightriders, Blaq Out s’allie Ă ESC pour sortir trois pĂ©pites dans un très beau coffret qu’il serait de bon ton de trouver sous le sapin.Â
Après le succès phĂ©nomĂ©nal de La Nuit des Morts-vivants, qui Ă©tonne tout le monde Ă commencer par la bande de potes de Pittsburgh Ă l’origine du projet, leur leader, George A. Romero, tente le virage Ă 360°. Le public et la critique ont adorĂ© sa vision de fin du monde en forme d’invasion de zombies ? Ils devront donc faire avec son nouveau projet : une idylle en forme de roman photos hippie entre un guitariste libertaire et une actrice essayant de percer en tournant dans des publicitĂ©s commerciales. Autant dire que personne ne s’attendait à ça. Pourtant, en filigranes, derrière cette drĂ´le d’histoire d’amour on trouve encore cette propension Ă porter un regard Ă©clairĂ© et Ă©clairant sur la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine des 70’s. L’invasion zombies, dĂ©jĂ , n’était qu’un moyen dĂ©tournĂ©, avec son afro-amĂ©ricain en personnage principal, de dĂ©noncer le racisme. Il en sera de mĂªme avec There’s Always Vanilla, drĂ´le de titre qui ne s’expliquera que dans ses toutes dernières minutes oĂ¹, derrière ses personnages (incarnĂ©s de bien belle manière par l’injustement oubliĂ© Raymond Laine et Judith Streiner, nièce du producteur – une bande de potes, on vous dit!) Romero parle de lui-mĂªme, de la difficultĂ© de conserver sa fraĂ®cheur artistique (lui qui tournait aussi des publicitĂ©s pour subsister) et de cette lente progression vers une forme de renoncement. Avec sa forme Ă©voquant la Nouvelle Vague de Godard et Truffaut, ses ambitions auteurisantes oĂ¹ le rĂ©alisateur use et abuse d’artifices pour casser la trame de son histoire Ă tout bout de champ (quatrième mur brisĂ©, apparition d’un clap marquĂ© de son nom qui apparaĂ®t Ă la façon d’une image subliminale…) et la richesse de son sous-texte, pas Ă©tonnant que There’s Always Vanilla fut un Ă©chec cuisant. Est-ce que Romero cèdera pour autant aux sirènes des Mort-vivants pour son prochain film ? NĂ©gatif ! C’est mĂªme tout le contraire.
Femme au bord de la crise de nerf
Pour son troisième film, George A. Romero ne calme pas le jeu, loin de là , et revient avec un film qui, comme les deux premiers, a encore des choses à dire. Cette fois ci, dans Season of the Witch (qui longtemps s’appela Jack’s Wife) il est question d’une femme au foyer enfermée dans sa petite vie bourgeoise sans espoirs ni avenir. Une femme qui vit à l’ombre d’un mari qui passe le plus clair de son temps au boulot (le Jack du premier titre donc) et d’une fille adolescente qui elle n’attend pas de vivre sa vie et s’envoie en l’air avec un jeune prof de fac (Raymond Laine, encore). Au bord de la dépression, hantée par des cauchemars qui commencent à prendre le pas sur la réalité, elle va trouver une porte de sortie vers un bien étrange hobby : la sorcellerie.
Ne cĂ©dant toujours pas Ă un retour au genre horrifique, et malgrĂ© le four de son prĂ©cĂ©dent film, George Romero a en plus le culot d’utiliser une figure emblĂ©matique du cinĂ©ma d’horreur (la sorcière donc) pour raconter un peu plus cette sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, patriarcale, dans laquelle il vit. Il est intĂ©ressant de voir Ă quel point cette fois chacun de ses personnages masculins est Ă ce point dĂ©fini par ses actions castratrices envers les femmes. Le prof de fac use de son savoir et donc de sa supĂ©rioritĂ© intellectuelle pour attirer les femmes dans son lit, il devient littĂ©ralement un envahisseur terrifiant dans les fantasmes de l’hĂ©roĂ¯ne et, durant le gĂ©nĂ©rique d’intro (la plus belle scène du film!), Ă l’onirisme Ă©trange, Jack devient littĂ©ralement un obstacle qui blesse sa femme dans sa chair. MalgrĂ© son manque de rythme et son histoire qui donne l’impression de tourner un peu en rond, Season of the Witch contient donc son lot d’élĂ©ments Ă l’intĂ©rĂªt certain, Ă commencer par le talent de son actrice principale (Jan White, qui tournera finalement peu) et la chanson de Donovan, qui finira par donner son titre au film. Imparfait donc, mais une authentique curiositĂ©.     Â
Le crépuscule des fous
Après deux bides commerciaux, on peut comprendre que Romero voulut renouer un peu avec le succès et surtout avec ses fans. C’est sans doute pour cette raison que son quatrième film fait bigrement penser Ă La Nuit des Morts-vivants. CĂ´tĂ© scĂ©nario, dĂ©jĂ , qui voit la petite ville d’Evans devenir la proie d’un virus rendant ses habitants complètement fous. Sur la forme, ensuite, oĂ¹ la façon qu’a le petit groupe de locaux de fuir l’armĂ©e de militaires qui boucle les lieux ressemble Ă©trangement au jeu du chat et de la souris qui se jouait entre vivants et zombies. Sur l’écriture, enfin, qui trahit assez rapidement le peu d’espoir et de chance de survie qui s’offrent Ă ses hĂ©ros. Une belle et intelligente façon de renouveler le choc de son premier film, mĂªme si, au final, The Crazies (qu’on prĂ©fèrera au titre français de La Nuit des Fous Vivants – n’importe quoi!) n’arrive jamais Ă la cheville de son prĂ©dĂ©cesseur. Mais loin dâ€™Ăªtre ratĂ©, celui-ci offre au contraire une action rythmĂ©e, des acteurs certes moins marquants mais qui font le taf et une atmosphère plutĂ´t rĂ©ussie. Le plus intĂ©ressant se trouvant encore une fois dans le sous-texte, oĂ¹ Romero s’en prend directement aux dirigeants du monde, incapables de rĂ©parer une situation qu’ils ont eux-mĂªmes engendrĂ©e et dans une critique assez ouverte de l’armĂ©e, incapable de rĂ©pondre autrement que par la violence et les armes. Le summum Ă©tant atteint lorsque le scientifique Ă l’origine du virus arrive enfin Ă trouver un dĂ©but d’antidote et se retrouve lui-mĂªme victime de ceux qui sont sensĂ©s le protĂ©ger. Romero questionne clairement le spectateur : qui sont les fous du titre ? Les victimes innocentes du virus ou ceux qui l’ont créé ?
En trois films certes imparfaits (et pas les plus marquants dans sa filmographie) George A. Romero arrive quand mĂªme Ă nous persuader d’un fait indĂ©niable : chacune de ses Å“uvres proposait, derrière son sujet, quel qu’il fut, l’opinion d’un cinĂ©aste concernĂ© et sensible aux problèmes de son Ă©poque. Et qu’il traite de racisme, de fĂ©minisme, de dĂ©rives scientifiques ou de soif d’une libertĂ© utopique en mettant des chevaliers des temps modernes sur des motos, la pertinence de son cinĂ©ma, dans une Ă©poque aussi trouble que la nĂ´tre, nous manque terriblement. Â
Image
ESC ne nous propose rien de moins que les Ă©ditions sorties chez les Anglais d’Arrow Video il y a maintenant quelques annĂ©es. Les restaurations de Season of the Witch et The Crazies profitent d’une image pas exempte de quelques dĂ©fauts mais fourmillant de dĂ©tails et de très beaux contrastes. There’s Always Vanilla a moins de chance mais Ă©cope de la qualitĂ© de ses dĂ©fauts : une image voulue granuleuse Ă la base avec des couleurs saturĂ©es ou dĂ©lavĂ©es qui donnent des rĂ©sultats avec plus ou moins de rĂ©ussite une fois le pinceau numĂ©rique passĂ© mais qui renforcent en mĂªme temps le style docu du film. Dans tous les cas, pour les trois galettes, et malgrĂ© tout ce qu’on pourra en dire, jamais ces trois films (semi oubliĂ©s) de Romero n’auront profitĂ© d’une telle qualitĂ© technique.
Son
Une seule piste mono pour les trois films (en vo autant qu’en vf, avec ou sans sous-titres). Comme pour l’image, There’s Always Vanilla est celui qui en souffre le plus, voix, musique et effets sonores Ă©tant souvent accompagnĂ©s de crachotements (forcĂ©ment moins prĂ©sents en vf) mais c’est aussi, comme pour l’image, ce qui lui donne son cĂ´tĂ© « cinĂ©ma vĂ©rité » voulu par le rĂ©alisateur. Pour les deux autres galettes, les rĂ©sultats sont souvent de meilleures qualitĂ©s, notamment pour Season of the Witch, dont l’univers sonore, portĂ© par la chanson de Donovan, s’incruste durablement dans les enceintes. Â
Interactivité
C’est assez rare pour le noter et insister sur le fait : beaucoup des bonus des Ă©ditions Arrow ont Ă©tĂ© gardĂ©s pour cette Ă©dition française. Ainsi, pour There’s Always Vanilla on retrouve le documentaire « Affaire de Coeur », oĂ¹ la plupart des protagonistes (rĂ©alisateurs, producteurs et acteurs) reviennent sur l’écriture du film (qui devait s’appeler « The Affair »), le tournage et ses consĂ©quences sur leur vie. Si le commentaire audio et l’entretien avec Romero n’ont pas Ă©tĂ© retenus ici, ESC s’est tout de mĂªme offert les services de l’excellente Caroline ViĂ© qui revient, avec le franc-parler qu’on lui connaĂ®t, sur la carrière de Romero, Stephen King et quelques autres anecdotes intĂ©ressantes.
Pour Season of the Witch, c’est encore plus flagrant, puisque tous les bonus ont Ă©tĂ© retenus (l’échange entre Guillermo del Toro et Romero Ă©tant cependant prĂ©sent sur le disque du troisième film). Mais, en prĂ©ambule, MĂ©lanie Boissonneau, jeune doctorante en cinĂ©ma, nous offre une belle analyse des personnages fĂ©minins du ci)’nĂ©ma de Romero en s’appesantissant, bien sĂ»r, sur celui-ci, dont le titre, comme son prĂ©cĂ©dent film, changea Ă plusieurs reprises (« Jack’s Wife » puis « Hungry Wives »). Vient ensuite une version Ă©tendue du film, un entretien avec la comĂ©dienne Jan White (qui pensait que le rĂ´le qu’on lui proposait Ă©tait pour un film porno!), un gĂ©nĂ©rique alternatif qui changeait Ă chaque nouvelle version du film (trois en tout) ainsi qu’une galerie de photos. Enfin, The Crazies n’est pas moins loti puisque l’ensemble de ses bonus anglais sont eux aussi repris : un entretien avec la comĂ©dienne Lynn Lowry, les coulisses du tournage (en fait une vidĂ©o prise sur le vif durant le tournage et n’offrant finalement que peu d’intĂ©rĂªt), un gĂ©nĂ©rique d’ouverture alternatif (avec le titre non retenu du film : «Code Name : Trixie »). En plus de tout ça, le toujours loquace Gilles Penso revient sur le film avec la gĂ©nĂ©rositĂ© en anecdotes et informations Ă©clairantes qu’on lui connaĂ®t.
Liste des bonus
There’s Always Vanilla : Entretien avec Caroline Vié (9’54), Affaire de Coeur (29’42), Galerie Photos (11’29).
Season of the Witch : Entretien avec Méanie Boissonneau (12’26), La Vie Secrète de la Femme de Jack (17’16), Générique d’ouverture alternatif (7’11), Galerie photos (2’31).
The Crazies : Entretien avec Gilles Penso (12’03), Quand Romero rencontre del Toro (55’39), Romero était ici (12’23), Fou de Lynn Lowry (15’53), Coulisses du tournage (6’25), Générique d’ouverture alternatif (0’37).







