TAKASHI ISHII : AVENTURES ET MÉSAVENTURES DE L’HÉROÏNE NAMI

死んでもいい + ヌードの夜 + 夜がまた来る + 天使のはらわた 赤い閃光 – Japon – 1992 / 1994
Support : Bluray
Genre : Thriller, Drame
Réalisateur : Takashi Ishii
Acteurs : Shinobu Ôtake, Masatoshi Nagase, Hideo Murota, Naoto Takenaka, Kimiko Yo, Jinpachi Nezu, Yui Natsukawa, Toshiyuki Nagashima, Maiko Kawakami, Noriko Hayami…
Musique : Goro Yasukawa
Image : 2.35 16/9
Son : Japonais DTS Master Audio 1.0
Sous-titres : Français
Durée : 117, 110, 108 et 88 minutes
Editeur : Carlotta Films
Date de sortie : 7 octobre 2025
LE PITCH
Original Sin : Une liaison extraconjugale entre la femme d’un agent immobilier et un jeune homme de 22 ans…
A Night in Nude : Lassée d’être l’objet sexuel d’un gang de yakuzas, Nami se réfugie chez Muraki. Entre son protecteur et elle, c’est tout de suite le coup de foudre…
Alone in the Night : Nami apprend la mort de son mari policier, qui appartenait à la brigade des stupéfiants. Mais au lieu d’être enterré avec les honneurs, celui-ci est accusé d’être impliqué dans le crime organisé…
Angel Guts : Red Flash : Nami travaille dans une maison d’édition pornographique. À l’occasion d’une séance photographique où elle rencontre Muraki, un auteur sulfureux, les images de son propre viol l’assaillent brusquement…
Ishii’s Angels
Si son œuvre manga nous reste pour l’instant malheureusement interdite, la filmographie de Takashi Ishii connait enfin de vrais échos en France. Après Angel Gust : Red Classroom et Evil Dead Trap (Le Chat qui fume) pour lesquels il a rédigé les scénarios, le rape & revenge implacable Freeze Me (Extralucid Films), et en attendant les deux Gonins et les deux Black Angel chez Spectrum, c’est aujourd’hui Carlotta qui dégaine un coffret de quatre de ses premières réalisations. Quatre films et autant de portraits d’une femme au visage changeant, mais au nom identique : Nami.
Un prénom déjà omniprésent dans ses nombreuses BD publiées durant les années 70 et qui ont fait une grande part de sa renommée. Des gekika, soit des mangas très noirs à destination de lecteurs plus âgés, mettant toujours en avant une figure féminine terriblement meurtrie, rabaissée, souvent violée, en tout cas confrontée à un monde d’une insatiable violence face auquel elle essaye de survivre. Une figure qui n’est pas un personnage récurent mais qui pourtant porte toujours le même nom, Nami donc, et affiche des traits fin et longiligne très proche d’une nouvelle à l’autre. Avec sa tonalité très particulière, son trait réaliste et son sens, déjà de la mise en scène, Takashi Ishii va attirer l’intérêt du petit monde du cinéma et en particulier de celui de l’exploitation érotique, comme à la Nikkatsu qui lança une célèbre série d’adaptation de ses mangas sous le titre Angel Guts. Il finira d’ailleurs par y faire ses premiers pas comme réalisateur avec le chapitre Red Vertigo en 1988.
4 Femmes
Tournés pour leur part de 1992 à 1994, les quatre films réunis ici ont définitivement pris leur distance avec l’ancienne esthétique pop et sur stylisée des premiers romans pornos. Auteur à part entière, Ishii ne délaisse certainement pas un érotisme omniprésent (avec quelques degrés de variations), mais continue surtout d’imposer un monde cinématographique qui se veut là encore extrêmement réaliste, voir souvent très cru, dans sa description d’un quotidien très loin du romanesque, des décors confortables et de l’exploration de sentiment bien sage. Si souvent l’image se veut grisâtres, perdue dans des appartements froids, des couloirs de béton ou des ruelles glauques où seuls quelques néons viennent colorer le tableau, les sentiments et les pulsions bouillonnent furieusement sous la surface, portés par ces personnages féminins heurtés, bouleversés, abimés mais qui ne cessent de se relever inlassablement afin d’imposer leur existence. Un cri puissant dans une société aussi patriarcale que le Japon et où la culture du viol est depuis longtemps une terrible réalité. D’ailleurs si Ishii filme à plusieurs reprises ce type d’agression, les scènes ne glissent jamais vers le voyeurisme douteux et gênant, mais s’efforce surtout d’en refléter la terrible injustice et la douleur. Comme survivre après l’intolérable, comment rester debout et croire encore à l’existence et aux sentiments ?
Seules contre tous
C’est un peu la question que semblent poser les films de Ishii avec des réponses relativement variées mais jamais aisées. Titre le plus connu et le plus attendu de la sélection, Angel Guts Red Flash (qui est la dernière entrée officielle de la série) prend le parti d’une folie entêtante qui frappe de plein fouet la pauvre héroïne, jeune photographe qui lors d’une séance se remémore sa propre agression sordide, alors qu’elle est délaissée par son amante, à nouveau violée, poursuivie par un tueur et aidée par un romancier lui-même suspecté d’avoir assassiné son épouse. Un thriller paranoïaque halluciné très « De Palma » dans ses mécanismes et qui tient en haleine jusqu’à un final qui n’est pas sans faire directement écho à celui de Basic Instinct.
Le destin de la protagoniste de A Night in Nude n’est pas beaucoup plus aguichant puisque même une fois mort, son amant et tortionnaire, continue de lui pourrir la vie sous la forme d’une valise encombrante et lâchant à ses trousses son acolyte yakuza plus sadique encore. Un film raconté au travers du regard d’un pauvre « homme à tout faire » du milieu, Muraki qui malgré un désespoir omniprésent et des explosions de violences sidérantes, réussit à faire naitre un romantisme mélancolique et tendre qui s’achève sur une petite note fantastique. De romantisme il en était déjà question dans le mélodrame surprenant Original Sin où l’adultère débute dans un viol avant de prendre le cheminement d’un complot plus ou moins consenti pour se débarrasser d’un mari pourtant bien sympathique. La Nami du film, peut-être plus ambiguë qu’à l’accoutumée, est surtout une femme constamment tiraillée entre deux hommes qu’elle dit aimer tout autant et qui regrette amèrement de devoir choisir. Un drame entièrement teinté de gris, sans une once d’innocence mais énormément de fatalité qui ne pouvait s’achever que dans un terrible meurtre sanglant et pathétique (interminable séquence dans la salle de bain) et une amoralité convaincue.
Sans doute l’opus le plus classique sur le papier, Alone in the Night avait tout pour donner naissance à un rape & revenge tétanisant et frontal, faisant de sa Nami une guerrière conquérante et in fine triomphale : il n’en sera rien. Extrêmement cruel et acharné, il refuse l’efficacité basique du cinéma d’exploitation pour dévier vers une lenteur douloureuse transformant la vendetta en laborieux chemin de croix pour une femme que l’on imagine perdre à presque chaque séquence : veuve violée par le gang qui a assassiné son époux policier, poussée vers la prostitution et la drogue, elle n’est sauvée qu’in extremis mais même l’ultime confrontation est loin de tourner à l’épiphanie libératrice. Désespéré et sans fard, mais habité par une réalisation élégante, jouant admirablement des plans fixes et des ambiances urbaines de romans noirs hard boiled, Alone in the Night est certainement l’une de plus grandes réussites de Takashi Ishii.
Image
Les quatre films proposés dans le coffret semblent tous parvenir d’une même opération de restauration 2K. Le travail est manifeste et atteste constamment d’un nettoyage des plus soignés et appuyés, ayant permis de faire disparaitre toutes les petites imperfections connues par les adeptes de l’import (les DVD était souvent assez pauvres) et affirmant une image stable et délicatement creusée. Cela reste tout de même des productions relativement modestes et la photographie légèrement vaporeuse autant que la crudité recherchée de l’image n’en mettent pas forcément plein les yeux. Si parfois les cadres sont un peu trop doux et que la définition peut être légèrement malmenée (apparition légère de bruit sur les bords par exemple) l’ensemble est toujours très appréciable et le piqué tient bon la barre jusqu’au bout.
Son
Les quatre pistes originales sont disposées dans des mono DTS HD Master Audio de très bonne tenue. Sobres forcément, et centrales, mais avec une bonne clarté et un équilibre bien dosé entre les dialogues et les rares ambiances musicales, les pistes font parfaitement leur office.
Interactivité
Reprise plus ou moins complète d’un coffret anglais édité par Third Windows, la proposition de Carlotta Films manque peut-être d’un petit livret français ou d’une présentation plus générale sur la stature et l’univers du cinéaste. Cependant les bonus proposés ici n’en sont pas moins intéressants avec pour chaque opus une interview du réalisateur qui évoque chaque film et même la saga des Angel Gust avec Red Flash, suivi par certains de ses collaborateurs, acteurs, actrices, producteur ou directeur photo qui retracent ses méthodes de travail, leur collaboration et plus généralement leur expérience de tournage. Seul souci, tout ce beau monde est parfaitement japonais et a effectivement tendance à rester très polis et largement évasif. Pour véritablement plonger dans l’univers de Ishii reste donc le sujet analytique enregistré par le critique anglais Matthew E. Carter croisant les quatre films et leurs motifs pour tenter de dresser le portrait de la fameuse Nami.
Liste des bonus
4 entretiens avec Takashi Ishii (62’), 8 entretiens avec les membres des équipes des films (88’), « Les Multiples visages de Nami » : Essai vidéo de Matthew E. Carter (16’), Bandes annonces.








