LES FILMS MAUDITS D’ALEJANDRO JODOROWSKY

Tusk, Le Voleur d’Arc En Ciel / The Rainbow Thief – France, Royaume-Uni – 1980, 1990
Support : Bluray
Genre : Aventure, Fantastique
Réalisateur : Alejandro Jodorowsky
Acteurs : Cyrielle Clair, Anton Diffring, Christopher Mitchum, Serge Merlin, Peter O’Toole, Christopher Lee, Omar Sharif, Jude Alderson…
Musique : Jean-Claude Petit, Guy Skornik, Martin St. Pierre, Jean Musy
Image : 1.33 et 1.78 16/9
Son : Anglais DTS Master Audio 5.1 et 2.0
Sous-titres : Français
Durée : 68 et 74 minutes
Editeur : Nour Films
Date de sortie : 20 août 2025
LE PITCH
Tusk : Elise Morrison, jeune anglaise, vit auprès de son père dans l’Inde colonisée, pays dont elle adopte très vite la spiritualité et la culture. Elle se prend d’affection pour Tusk, éléphanteau qu’elle sauve de l’esclavage lors d’une grande chasse. Un lien extraordinaire va bientôt les unir.
Le Voleur d’arc-en-ciel : Meleagre, héritier présumé de la considérable fortune de son oncle Rudolf, octogénaire excentrique, est obligé de se réfugier dans les égouts de la ville pour échapper à sa famille qui veut le faire interner pour toucher le magot. Dima, un clochard, lui sert de serviteur mais convoite également sa fortune.
Les enfants estropiés
Souvent écartés de sa filmographie par les amateurs et par leur auteur même, Tusk et Le Voleur d’Arc en ciel ont toujours fait office de vilains petits canards dans la filmographie hallucinée d’Alejandro Jodorowsky (El Topo, Santa Sangre…). Deux œuvres de commandes, abimées par les désidératas du système traditionnel et des producteurs invasifs, que le cinéaste après des années de bouderies et de rejet a fini par remodeler, plus, à son image. Des Director’s Cut salvateurs mais pas miraculeux.
Alejandro Jodorowsky auteur de BDs cultes et cinéaste culte, créateur d’œuvres délirantes et mystiques, oniriques et insaisissables, qui ne peut s’exprimer pleinement que dans un environnement créatif totalement libre. Le chantre d’un cinéma indépendant, personnel, mêlant réflexions philosophiques, rêveries, fantasmes et élucubrations fascinantes qui pourtant s’essaya par deux fois aux films de studios, ou du moins à un circuit plus traditionnel. Tusk donc produit par Eric Rochat (Histoire d’O) qui devait aboutir à un grand film d’aventure à la Kipling, familial mais étrange contant l’histoire d’amour entre un éléphant géant et puissant et une jeune anglaise dévouée à la culture indienne, et Le Voleur d’arc en ciel tourné dix ans plus tard sous l’égide d’Alexander Salkind (Superman, Les Trois Mousquetaires) et surtout de sa femme également scénariste qui s’octroya tranquillement un rôle inutile au milieu des pointures que sont Peter O’Toole, Omar Sharif (les héros de Laurence D’Arabie) et Christopher Lee. A chaque fois Jodorowsky dû apprendre à ronger son frein, à accepter les choix imposés par d’autres (dont le casting de « vieilles stars » du second), à s’immiscer dans une histoire et un univers qui n’étaient pas le sien.
Une tâche particulièrement ardue manifestement sur Tusk où au-delà des promesses d’un budget confortable et d’une créature digne de King Kong, le producteur aurait même pris en otage le passeport du réalisateur pour l’empêcher de quitter un projet chaotique et dont le récit partit rapidement dans tous les sens. Une oeuvre pachydermique de presque deux heures, laborieuse et assez ennuyeuse que, désormais détenteur des droits, Jodorowsky a considérablement réduit à un peu plus d’une heure seulement. Un nouveau montage qui taille méchamment dans le gras, use de quelques plans alternatifs et de visions du fameux Tusk retravaillées en post-production (une augmentation notable de sa taille accompagné d’une sorte d’aura blanche) et permet malgré de nombreux défauts toujours très présents, permet recentrer véritablement le projet sur une vision métaphorique du colonialisme en Inde et sur la « magie » qui entoure l’éléphant et sa connexion avec la jolie Elise, entièrement dévouée à cette âme orientale. Un film plus « bricolé » que jamais, mais plus cohérent sans doute.
Poésie achevée
Le travail de réhabilitation fut nettement plus simple pour Le Voleur d’Arc en ciel, tourné alors dans la foulée du succès du sidérant Santa Sangre, qui profitait déjà d’un confort de production bien plus appréciable. De superbes décors baroques et souterrains signés Alexandre Trauner (La Garçonnière, L’Homme qui voulut être roi, Subway…), une photographie envoutante due aux talents de Ronnie Taylor (Tommy, Ghandi, Opera…) et un casting de pointures (même si la collaboration avec O’Toole ne fut pas de tout repos), imposent d’amblé une certaine tenue au film. Surtout, même si le scénario n’est pas de lui, le film est constamment traversé par des schémas et des obsessions du cinéaste comme cette retraite volontaire au sein des égouts de la ville qui rappelle l’illumination vécus par El Topo dans sa grotte, cette omniprésence du monde du cirque et des freaks et une certaine poésie étrange et macabre amenée par ce chien empaillé rendu à la vie comme une marionnette ventriloque. L’ouverture montrant un Christopher Lee délirant en milliardaire libidineux et capricieux chevauchant une vache électrique, témoigne aussi de l’humour souvent potache de l’auteur. Une sorte de film de Jodo plus mainstream, plus accessible sans doute, qui approche dès lors les frontières de celui d’un autre franc-tireur : Terry Gilliam.
Pour sa nouvelle version du film Alejandro Jodorowsky s’est alors essentiellement contenté de resserrer un peu le montage et d’évacuer totalement le rôle imposé de la scénariste Berta Dominguez D., très mauvaise actrice, décrite dans la fiction comme une figure de poétesse mystique et visionnaire (une gourou qui fait concurrence au réalisateur ?) plaquée sur le reste du récit. Un Voleur d’Arc en ciel amélioré qui s’il n’a toujours pas la force des autres œuvres majeurs du bonhomme, garde toute de même une atmosphère plus que séduisante et délivre une belle histoire d’amitié improbable entre un rentier allumé et un clochard débrouillard et sensible (Omar Sharif dans ses grands moments) dans un univers un peu fou et bariolé. A redécouvrir forcément.
Image
Les deux films ont été entièrement retravaillés à partir des scans des négatifs originaux pour le remontage et la restauration. Plutôt rares et de toute façon présentés dans des copies souvent fatiguées, ternes ou brumeuses, les deux métrages retrouvent leur éclat avec des accents 4K qui assurent une définition pointue, des cadres stables et surtout des plans finement ciselés entre la profondeur et le grain d’origine. Tusk cependant montre encore quelques signes de faiblesses avec des scories du temps (points blancs, restes de griffures…) encore visibles et des variations de densités, conséquences sans doute des modifications numériques effectuées par le réalisateur pour son Director’s Cut.
Son
Tous deux sont proposés avec des pistes anglaises DTS Master Audio 2.0 et 5.1. Les premières sont conformes aux sensations d’origine avec des prestations frontales sobres et claires, tandis que les secondes accompagnent un peu plus généreusement la reprise des montages par Jodorowsky, également « concepteur sonore » qui ajoute volontairement dissonances et autres sensations chaotiques supplémentaires aux projets.
Interactivité
Nour propose Tusk et Le Voleur d’Arc en ciel sous la forme d’un joli Mediapack avec un livret de photo (et quelques notes de l’éditeur) piqué en son centre. De chaque côté les Bluray des films avec un contenu éditorial en miroir. A chaque fois donc le métrage est accompagné d’un document d’époque, reportage sur le tournage pour Tusk et interviews au Cercle de Minuit pour le second, ainsi que de l’enregistrement de la présentation publique des films à L’Étrange festival (2019 pour l’un et 2024 pour l’autre) avec quelques questions du publique. Des moments plutôt sympathiques, et même très chaleureux pour les rencontres avec les spectateurs, mais les deux interviews de Jodo enregistrées par Philippe Rouyer se montrent beaucoup plus pertinentes et précises. On y revient sur les origines de chaque film, les difficultés rencontrées avec les producteurs, la direction du fameux éléphant ou des fameux acteurs (deux types d’animaux récalcitrants) et bien entendu les modifications opérées pour les nouveaux montages.
Quel dommage d’ailleurs de ne pas avoir disposé ici les premières versions des œuvres (restaurées ou non) question de pouvoir comparer sur pièce. Le DVD de PVB pour Le Voleur d’arc en ciel est aujourd’hui introuvable et la dernière diffusion de Tusk remonte à une présentation au sein de l’émission Cinéma de Quartier de Mr Dionnet. Ça date.
Liste des bonus
Tusk : Entretien exclusif avec Alejandro Jodorowsky, mené par Philippe Rouyer (20’), « Tusk l’éléphant » Reportage Gaumont inédit sur le tournage (10′), Alejandro Jodorowsky à l’Etrange Festival 2024, pour la première du film dans sa version Director’s Cut (30′).
Le Voleur d’Arc en ciel : Entretien exclusif avec Alejandro Jodorowsky, mené par Philippe Rouyer (20’), Emission Le Cercle de Minuit avec Alejandro Jodorowsky et Omar Sharif 1982 (5′), Alejandro Jodorowsky à l’Etrange Festival 2019, pour la première du film dans sa version Director’s Cut (40’).








