ALICE

Neco z Alenky – Tchécoslovaquie, Suisse, Royaume-Uni, Allemagne de l’Ouest – 1988
Support : Bluray
Genre : Conte, expérimental
Réalisateur : Jan Svankmajer
Acteurs : Kristýna Kohoutová,
Musique : Ivo Špajl, Robert Jansa
Image : 1.33 16/9
Son : DTS-HD Master Audio 1.0 Tchèque et Français
Sous-titres : Français
Durée : 86 minutes
Éditeur : Potemkine Films, Malavida
Date de sortie : 2 décembre 2025
LE PITCH
Alice s’ennuie dans sa chambre jusqu’à ce qu’un lapin blanc empaillé s’anime, brise la vitre de sa vitrine et l’emmène dans un monde souterrain par un tiroir. Dans ce monde étrange, Alice doit boire et manger pour changer de taille. Elle rencontre une panoplie de créatures vivantes faites d’objets, d’os et d’insectes.
Les terres obscures du merveilleux
Alice n’aborde jamais son spectateur de front : le film préfère l’entraîner dans un glissement presque imperceptible, entre rêve et inquiétude sourde. Jan Svankmajer, pour son premier long métrage, s’empare du roman de Lewis Carroll en refusant toute lecture édulcorée. Pour lui, l’œuvre originale repose sur une logique onirique, un espace où les impulsions règnent sans frein moral. Son film tente d’en épouser le fonctionnement, quitte à déranger.
Svankmajer a souvent exprimé sa déception face aux adaptations qui réduisent Alice au pays des merveilles à un conte enfantin. Il revendique au contraire une approche plus brute : montrer ce que devient une histoire lorsqu’elle se laisse guider par un inconscient désordonné. Le film s’ouvre dans une pièce chargée d’objets anciens ; un lapin empaillé s’y réveille, se libère de sa vitrine et entraîne Alice dans une succession de lieux sans logique apparente. Chaque passage relève d’un surgissement, comme si l’esprit de l’enfant déroulait une suite d’associations instinctives. Ce parti pris se matérialise dans l’usage mêlé de la prise de vue traditionnelle et de l’animation stop-motion. Les objets semblent posséder une vie propre, parfois hésitante, parfois agressive, toujours imprévisible. Les créatures du film se recousent, se déchirent ou se disloquent avec une liberté déconcertante. Cette organicité étrange, nourrie de matières usées, crée un monde où le charme du merveilleux est constamment fissuré par une inquiétude sourde. Rien n’est fait pour rassurer : Svankmajer cherche la vérité du rêve, pas son adoucissement.
Figures de l’inconscient
À mesure que le récit progresse, Alice elle-même se dédouble. Tantôt petite fille, tantôt poupée articulée, elle traverse ce pays intérieur en se transformant au gré des situations. Cette alternance crée une distance troublante : l’héroïne semble parfois témoin d’elle-même, parfois manipulée par une force qui la dépasse. Le réalisateur voyait dans les rêves le lieu où s’expriment nos désirs cachés, affranchis de toute morale ; cette idée irrigue chaque image, chaque mouvement improbable des créatures, chaque geste sans justification. Seule la voix off (pas totalement “off”, puisque accompagnée d’un gros plein sur la bouche de la jeune actrice déclamant son texte), un brin envahissante, rompt par moments cette logique onirique. Peu nécessaire, elle appuie ce que le visuel exprime déjà avec une force suffisante.
Les traces du roman de Carroll demeurent, mais elles sont absorbées dans une vision plus sombre et plus ambiguë. Les épisodes familiers deviennent des variations étranges, déstabilisantes, qui oscillent entre jeu macabre et imaginaire d’enfant débordé. La fin du film, volontairement abrupte, montre une Alice transformée, capable de formuler des intentions d’une froideur inattendue. Ce renversement souligne à quel point le voyage, loin d’être une fable, s’apparente à une traversée des zones d’ombre du merveilleux.
Plus qu’une adaptation, Alice est une exploration du rêve comme territoire mouvant, où l’on avance sans repères stables. En assumant l’irrationnel et l’ambiguïté, Jan Svankmajer construit un film exigeant, déroutant, mais d’une cohérence interne saisissante. Qui accepte d’y entrer découvre une œuvre rare, façonnée par ce que le merveilleux peut produire lorsqu’il se libère de toute contrainte : un voyage dérangeant, hypnotique, et difficile à oublier.
Image
L’édition française d’Alice proposée par Potemkine reprend le master restauré par le British Film Institute, déjà utilisé sur les éditions blu-ray britanniques et américaines, respectivement en 2011 et 2014. L’image présentée ici, au format d’origine 1.33:1, restitue avec naturel la texture singulière du film : grain discret mais présent, matières palpables, marionnettes et objets qui conservent toute leur rugosité. La restauration offre une définition solide, suffisamment précise pour saisir les détails insolites des créatures comme les subtilités des costumes et des accessoires.
Les couleurs restent sobres et cohérentes avec l’esthétique artisanale du film, sans volonté d’enjolivement artificiel. Quelques variations inhérentes au procédé d’animation image par image subsistent, mais elles s’intègrent harmonieusement à l’ensemble. Le résultat est un rendu organique, fidèle à l’esprit de Švankmajer et parfaitement adapté à la nature hybride du film.
Son
Les pistes sonores DTS-HD Master Audio 1.0, en tchèque comme en français, offrent une restitution propre et fidèle du travail de sound design, élément essentiel de l’univers sensoriel de Švankmajer. La version originale conserve évidemment la rugosité et le charme singulier de la voix de Kristýna Kohoutová et des bruitages, mais la VF, soignée et bien équilibrée, constitue une porte d’entrée pertinente pour un public plus jeune. Elle permet d’appréhender ce film étrange sans en atténuer l’atmosphère ni la précision sonore.
Interactivité
Passée une brève introduction conçue pour le jeune public – initiative pertinente et plutôt rare pour ce type d’édition –, la section des suppléments propose deux contenus particulièrement solides. Dans « Les Adaptations d’Alice au Pays des Merveilles au cinéma », le journaliste Rafik Djoumi (Capture Mag) retrace les grandes étapes des transpositions audiovisuelles du roman de Carroll. Selon lui, Alice appartient au cercle très restreint des figures littéraires les plus adaptées à l’écran, aux côtés de Tarzan, Frankenstein ou Dracula. L’intervention, érudite et menée avec enthousiasme, replace la version de Jan Svankmajer comme la plus stimulante depuis les toutes premières incarnations filmées, de 1903 jusqu’au classique de Disney.
L’autre bonus majeur est le documentaire de 2001, « Les Chimères de Svankmajer », signé Michel Leclerc et Bertrand Schmitt. Il offre un portrait riche du travail de Jan et Eva Svankmajer, artistes surréalistes dont la pratique déborde largement le cinéma pour inclure collages, moulages, céramiques et multiples expérimentations plastiques. Le film montre notamment Svankmajer en train de préparer une exposition et livrant, au passage, sa manière de penser l’acte créatif. Un profil qui, par certains aspects, n’est pas sans rappeler celui de David Lynch.
Liste des bonus
« Les Adaptations d’Alice au Pays des Merveilles au cinéma » : Entretien avec Rafik Djoumi, journaliste et critique de cinéma (2025, 31′), Introduction au film pour le jeune public (à partir de 8 ans, 7′), « Les Chimères de Svankmajer » de Michel Leclerc et Bertrand Schmitt (2001, 80′).






