SUSPIRIA DE LA COUR DES TÉNÈBRES T.1 : LA PETITE MORT

Suspiria del regno oscuro : La piccola morte – Italie – 2019
Genre : Horreur, Erotique
Dessinateur : Andrea Bulgarelli
Scénariste : Luca Laca Montagliani
Nombre de pages : 96
Éditeur : Tabou BD
Date de sortie : 6 novembre 2025
LE PITCH
Ilona, jeune femme, prend soin de sa vieille mère restée au village. Depuis la mort de son père, et la maladie de sa mère, elle tente d’échanger quelque nourriture contre de menus services. Méprisée de tous, même du prêtre, Ilona n’a pour seul ami que Marek, le porcher. Mais alors qu’elle se morfond de cette vie pitoyable et envisage de mettre fin à ses jours, un personnage démoniaque apparaît. C’est Suspiria, une sculpturale diablesse qui murmure dans l’obscurité et a le pouvoir de séparer le physique et l’esprit. Elle accompagnera Ilona à la découverte des mystères et des plaisirs de la vie et l’emmènera par-delà de la petite mort, vers un monde dont nul n’imagine l’étendue.
Un soupir dans la nuit
Voilà un titre qui résonne forcément de manière bien distincte aux oreilles des amateurs de films d’horreur et d’expériences visuelles traumatisantes. Même si quelques couvertures variantes existent et que l’essence même du titre et du personnage ont été puisés aux mêmes sources mythologiques, ce Suspiria là n’a cependant (presque) rien à voir avec le chef d’œuvre de Dario Argento.
Ici la mère des soupirs n’est pas une vielle sorcière oubliée dans un internat de jeune fille, mais encore une belle et vile démone, régnant en enfer avec ses sœurs et son père, s’amusant des malheurs des pauvres humains et en particulier des déboires de pauvres jeunes filles. Ilona est la première d’entre elles, sorte de Causette aux formes plantureuses, subsistant difficilement dans sa cabane branlante frappée par les vents. Orpheline de père (on apprendra pourquoi), ayant à charge une mère terriblement malade, elle est obligée de subir les pires affronts (viols divers, prostitution et coups de fouet à foison) et les assauts sadiques des hommes du village en échange de quelques légumes. On se demande même parfois s’il lui reste quelques vêtements pour affronter le froid tant elle passe le plus clair de son temps les fesses à l’air d’une pièce à une autre. Mais alors qu’elle décide de se suicider, Suspiria en personne apparait, bien décidé à lui faire découvrir les véritables plaisirs du sexe, et ce jusqu’à un orgasme (la fameuse petite mort) qui lui offrira une forme de transcendance vers un nouveau stade de l’existence.
Le corps et le fouet
Le scénariste Luca Laca Montagliani passe alors curieusement d’une petite BD cul et gentiment perverse (on est plus dans l’érotisme que dans le porno) rappelant certaines publications petit format d’Elvifrance, à une œuvre qui se voudrait beaucoup plus profonde, confrontation entre le sacré et le païen, la chair et la pourriture. Le long monologue final, bien pompeux et à grand renfort de citations classiques, plombe clairement l’ambiance qu’on aurait rapidement pris au second degré avant cela. Pas forcément des plus convaincants, le récit hésite entre le fantasme et le misérabilisme, entre la fable pour adulte et l’exposé quelque-peu scolaire et ne réussit donc pas totalement à définir précisément son univers et ses ambitions. Heureusement que l’illustration de ce vaste programme a été confiée à Andrea Bulgarelli, que l’on a déjà pu largement apprécier dans la récente reprise de Ramba (dispo chez le même éditeur). Il y a bien entendu un peu quelque chose de rétro dans son exploration des courbes des héroïnes, dans les visages plus ou moins caricaturaux des mâles, le noir et blanc tranché, renvoyant tout autant aux fameux fumetti sexy de la grande époque qu’aux planches barbares de Sal Buscema. Bulgarelli est clairement très doué et offre des planches précises, finement composées, célébrant autant les formes féminines que les paysages sulfureux d’un enfer peuplé de succubes lubriques. Les échanges saphiques entre la belle Ilona et la tentatrice Suspiria sont clairement sublimés par ses pleins et ses déliés, son utilisation des ombres et sa représentation ouvertement théâtrale. Au moins c’est effectivement très beau.



