L’ŒIL DU CHASSEUR

France – 1988
Genre : Thriller
Scénariste : Philippe Foerster
Illustrateur : Philippe Berthet
Pages : 64
Editeur : Anspach
Date de Sortie : 26 mars 2021
LE PITCH
Climby se dessèche dans la poussière d’un pénitencier texan. Il est en butte aux persécutions incessantes du raffiné chef maton, Hunter. Mais Climby s’en fout : il a un jardin secret. Un endroit de rêve, caché au fond d’un bayou louisianais. Et il sait que sa jolie Sally l’aidera à s’évader et à rejoindre son paradis. Mais ce qu’il ne sait pas encore, c’est que, là-bas, les lieux sont devenus le territoire d’un cerbère monstrueux et que l’impitoyable et sadique Hunter ne le lâchera pas.
Paradis perdu
Publication culte de la revue Spirou, le thriller L’œil du chasseur est aujourd’hui réédité par l’indépendant Anspach avec en prime un cahier / dossier de 16 pages. Un superbe volume idéal pour mettre en valeur l’une des très grandes réussites du scénariste Philippe Foerster (Starbuck, Silex Files…) et de l’illustrateur Philippe Berthet (Pin-up, La fortune des Winczlav …).
Malgré son image assez persistante de publication enfantine, Le Journal de Spirou a longtemps été avant tout un formidable terreau créatif pour les artistes de l’école franco-belge. Mais malgré cette dynamique très marquée à la fin des années 80, il faut reconnaître que le premier chapitre de cette série publiée en 1987 aux côtés du célèbre groom ou de Boule et Bill a dû en surprendre plus d’un. Certes le dessinateur Philippe Berthet était un artiste déjà bien intégré au sein de ces pages, séduisant les lecteurs par ses polars aux format courts, par sa mise en scène dynamique et moderne, obtenant même dans la foulée sa propre collection chez Dupuis. Mais clairement L’Œil du chasseur marque un pas notable dans son œuvre et dans son orientation graphique, faisant le pont entre sa première période encore très marquée par les vieux modèles et un trait de plus en plus fin et épuré que l’on découvrira pleinement à partir de la série Pin-Up. Une transition un poil brutale car prenant pour cadre le décor étouffant de l’Amérique sudiste, et le cadre poisseux du bayou pour un découpage tranché, rythmé et colorisé (par Isabelle Beaumenay) comme un authentique film noir.
Les prédateurs
Constamment aux lisières de l’American Gothic, du survival sauvage, voire de l’horreur 70’s, L’Œil du chasseur porte aussi indéniablement la marque de l’excellent Foerster qui faisait alors le bonheur des lecteurs de Fluide Glacial avec ces contes baroques et terrifiants au noir et blanc implacable. Pour sa première histoire longue, il construit une trame puissante et acharnée, mariant habilement le récit d’évasion, le roman âpre à la Faulkner et la folie destructrice d’un film de Tobe Hooper, avec le rythme haletant de 46 planches clef en main. Une sensation d’écrasement prend alors le jeune Climby à la gorge, trop naïf pour son bien, espérant retrouver la liberté et le bonheur au cœur d’un marais presque mythique. Il va devenir la cible d’un gardien de bagne poète et sadique, d’une secte mormone, Les Fils de Gédéon, d’un protecteur des alligators devenu totalement cintré et de son chouchou l’alligator géant Coffin. On n’est jamais loin de la série B dans L’Œil du chasseur, mais le mélange des genres et des inspirations, teinte la chasse à l’homme des contours d’une fable moderne et adulte, féroce et sauvage, où se dessine la part d’ombre des légendes américaines à la manière de La Nuit du chasseur ou En quatrième Vitesse de Robert Aldrich, dont les auteurs retrouvent les atmosphères presque fantastique et le McGuffin apocalyptique. Point d’orgue de ce petit classique oublié de la BD, une ultime planche à l’ironie dévastatrice annihilant d’un même mouvement la place du héros dans le récit et la force d’une nature écrasée sous la botte capitaliste.
A redécouvrir pour sûr, surtout que le volume proposé par Anspach est une fois encore un très bel objet avec ses planches restaurées, son papier granuleux Munken White et ce fameux dossier de 16 pages concocté par Charles-Louis Detournay. Ce dernier compile extraits d’interviews, croquis et les six illustrations hors-textes produites uniquement pour Spirou, pour donner forme à un making of élégant et des pistes analytique pertinentes.