LA BALLADE DES FRÈRES BLOOD

The Blood Brothers Mother #1-4 – Etats-Unis – 2024 / 2025
Genre : Western
Dessinateur : Eduardo Risso
Scénariste : Brian Azzarello
Nombre de pages : 224 pages
Éditeur : Delcourt
Date de sortie : 17 septembre 2025
LE PITCH
Le Far West de la fin du XIXe siècle. Trois enfants traversent la frontière sauvage du Texas pour secourir leur mère, kidnappée par une impitoyable troupe de hors-la-loi, qui ont aussi assassiné leur père, le pasteur du village. Tout au long de leur voyage, nos héros vont affronter l’hostilité d’une nature impitoyable, des animaux mortels, des chasseurs de primes sans foi ni loi et bien pire encore…
Les enfants perdus
Créateurs de la mythique série polar 100 Bullets, Brian Azzarello et Eduardo Risso se retrouvent à nouveau mais explorent, cette fois ci, les frontières plus rares pour eux du pur western. Une chronique âpre et violente d’un monde sans pitié auquel essayent de survivre trois frères seuls au monde. Douloureux comme une balle logée dans les tripes.
Pour une fois le titre français est plus apte à transmettre l’atmosphère de l’album en ramenant l’aventure des trois enfants Blood non pas à la recherche de leur mère (The Blood Brothers Mother) mais engagés dans une longue et terrible ballade. Mélancolique, tragique, inquiétante et surtout brutale, elle les entraine à travers l’ouest sauvage et un pays habité par la violence, l’injustice et la mort. Brian Azzarello ne leur épargnera rien, ou pas grand-chose, dés lors que leur mère leur sera arrachée par un bandit de grand chemin, tout juste sorti de prison qui se révèlera être leur père biologique. Leur père d’adoption, le révérend Blood dont on découvrira que lui aussi a un passé trouble, en sera quitte pour se pendre. Seuls, ils décident de partir à la recherche de leur mère Anna qui ne semble d’ailleurs pas si malheureuse que cela au sein du gang de son amant, plus fataliste et désabusée qu’autre chose. Le récit se construit alors en alternant les points de vue, avec la bande de Carter d’un coté prêt à tout pour se faire un peu d’argent, même à devenir chasseurs de primes, et les bambins de l’autre qui se débattent avec leurs peurs, leur naïveté et leur amours, croisant une galerie de figures volontairement indissociables du genre western : le jeune voleur malin qui les laissera sans cheval et sans argent, le régiment de cavalerie qui les sauvera in extremis du désert, la mystérieuse indienne qui fera office d’ange protecteur…
Trois contre le reste du monde
Eux sont les héros d’un récit initiatique à la dure, tandis que les adultes s’enfoncent déjà dans la fin de leur histoire. Dans les deux cas l’ambiance est constamment lourde, pesante, désespérée et les corps abattus de quelques balles dans la tête (ou toute autre partie du corps) où scalpés, jalonnent impitoyablement le chemin. Puissant mais certainement cruel jusqu’à une note finale d’un déterminisme désespéré qui laisse un gout terriblement amer dans la bouche. Bourreaux et victimes, gangsters et hommes de loi, adultes et enfants, finalement tout le monde ici est emporté dans une fresque humaniste qui se rappe régulièrement en restant trop près du sol, cendreux et rocailleux. Rarement jouasse, Azzarello avait tout de même rarement poussé cette logique aussi loin, surtout en frappant aussi durement l’innocence de trois enfants aussi touchants. Eduardo Risso surprend lui aussi car profitant que l’éditeur américain indépendant DSTLRY (Somna, Gone…) ait affiché une politique ambitieuse et célèbre la liberté des auteurs, il délaisse ici l’habituel ligne encrée de noir et la colorisation infographique pour délivrer un travail entièrement peint en couleurs directes. Des aquarelles qui subliment littéralement son trait, son expressivité, ses constructions, sa dynamique narrative, diffusant des teintes crépusculaires, multipliant les planches sublimes, entre naturalisme et impressionnisme, soulignant l’absurdité de la mort et glissant même parfois vers le fantastique gothique. Magnifique.
On y reconnait parfois l’ombre de Blueberry, des effluves crasseuses du western italien, une sécheresse sanglante à la Peckinpah, mais ce sont dans ces échappées là que La Ballade des frères Blood s’extirpe même de la simple aventure western pour s’envoler vers les grands romans américains sur la condition humaine, excessivement réalistes dans leur noirceur, presque mystique dans leur exploration de la souffrance. Dur mais beau.




