COFFRET NAGISA OSHIMA
La Pendaison, Le Petit Garçon, La Cérémonie, Carnets Secrets des Ninjas, Le Journal de Yunbogi, Journal du Voleur de Shinjuku, Le Piège... - Japon - 1961/1972
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Réalisateur : Nagisa Oshima
Image : 1.85 16/9
Son : Japonais DTS-HD Master Audio 1.0, Japonais Dolby Digital 1.0
Sous-titre : Français
Durée : 849 minutes
Distributeur : Carlotta
Date de sortie : 11 mars 2015
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
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LE PITCH
Fer de lance de la Nouvelle Vague japonaise avec son compatriote Kijû Yoshida, le réalisateur Nagisa Oshima reste l’une des figures les plus contestaires et visionnaires du cinéma nippon. Après avoir réalisé quatre films avec la Shochiku, Oshima prend progressivement son indépendance financière et artistique : la décennie 1961-1972 est celle des expérimentations formelles et narratives, considérée comme l’apogée de son oeuvre. Ce Coffret Collector 6 DVD + 3 Blu-ray™ présente ...
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Courant alternatif

Auteur essentiel du cinéma japonais, Nagisa Oshima a donné corps à une œuvre intense marquée par le goût du scandale, l'indépendance créative et les expérimentations formelles. Le commun des mortels se souviendra surtout de l'homme en tant que réalisateur du sulfureux Empire des Sens, ode à l'amour fou et brûlot érotique suprêmement transgressif, et de Furyo, sublime film-duel à l'ambiguïté extrasensorielle confrontant la rock-star David Bowie au compositeur culte Ryuichi Sakamoto.

Seulement voilà, le travail d'Oshima ne se limite bien évidemment pas à cela. Et ce coffret inédit, subtilement pensé et calibré par la fine équipe de Carlotta Films, nous le rappelle vigoureusement en se focalisant sur les années militantes d'un cinéaste inclassable. Axé sur la décennie 1961-1972 durant laquelle Oshima s'éloigne définitivement des grands studios nippons de la Shochiku pour se lancer dans le circuit indépendant (via la création de la Sozosha, sa propre structure de production), le coffret est l'occasion rêvée de se plonger dans l'art si subversif d'Oshima ; un art libre, farouche, à tout jamais hanté par la mort et l'autodestruction. Un art majuscule, porté par l'intransigeance thématique et l'avant-garde protéiforme.

 

trinité profane


Premier des trois Blu-ray présents dans le coffret, La Pendaison constitue l'un des sommets du lègue cinématographique d'Oshima. Tourné en 1968 au format Vistavision (procédé technique très en vogue à Hollywood pendant les années cinquante), ce film au noir et blanc extrêmement stylisé s'inspire d'un fait-divers survenu dix ans plus tôt : R, un Coréen résidant au Japon, est reconnu coupable de meurtre puis condamné à mort par pendaison. Or, le jour de son exécution, R perd la mémoire... Peut-on décemment tuer un homme qui n'a plus conscience de ses actes ? Sur ce postulat surréaliste, Oshima opte pour l'épure stylistique et dresse un réquisitoire implacable contre la peine de mort. En cinéaste sécessionniste, lanceur d'alarme et dénonciateur de l'injustice, Oshima livre un film-théorème à la fois symbolique, polémique, subversif et graphique (les murs de la salle du condamné sont recouverts de papiers- journaux). Le lieu de l'exécution se meut en théâtre de l'absurde où la culpabilité, floue et imprécise, slalome constamment entre le condamné et ses bourreaux. Construit sous la forme d'un huis-clos oppressant et distancié (les plans regorgent de messages typographiques au rendu visuel magnétique), La Pendaison insiste sur la discrimination dont étaient victimes, à l'époque, les apatrides coréens et dénonce l'influence néfaste des médias de masse sans jamais se départir de sa puissance évocatrice.

Homme de gauche, Oshima ne cessera de se dresser contre l'ordre établi et de diffuser avec plus ou moins de véhémence un message politisé tout au long de sa carrière. Ce sous-texte politique, voire carrément engagé, imprègne chacune des séquences du second Blu-ray, à savoir Le Petit Garçon, l'une des pièces maîtresses du somptueux coffret Carlotta. Lui-aussi adapté d'un fait-divers, le film suit l'épopée désespérée d'un arnaqueur à la petite semaine et de sa famille à travers le Japon. Afin de gagner sa vie, l'homme oblige quotidiennement sa femme et son fils ainé à faire semblant de se jeter sous les roues des voitures pour extorquer un dédommagement à leur conducteur. Jusqu'au jour où... De facture plus classique que La Pendaison, Le Petit Garçon constitue une véritable rupture chez Oshima. Suivant une ligne narrative en apparence conventionnelle, le cinéaste scrute la dérive urbaine de laissés-pour-compte et propose un road-trip initiatique à l'ironie noire, pessimiste et comme qui dirait salement pervertie. Réalisé en 1969 à l'époque où le Japon était soumis à de violentes émeutes sociales, Le Petit Garçon retranscrit la propre désillusion d'Oshima. L'auteur y illustre certains principes d'enfermement et y compare son pays à une sorte de pénitencier où les frontières sont imposées et où les barrières sociétales ne laissent aucune échappatoire. D'une beauté formelle à la pureté minérale très proche de la peinture (chapeau bas au magnifique transfert haute-définition), Le Petit Garçon nous fait traverser du sud au nord un Japon provincial totalement méconnu. Mixant couleurs flamboyantes et inserts en noir et blanc, le film diffuse une atmosphère proche de la tragédie. La famille nucléaire y devient piège dysfonctionnel et l'enfance s'y voit sacrifiée sur l'autel des conventions et des archétypes sociaux. Un coup de maître.

Assurément aussi marquant et pertinent, La Cérémonie constitue le troisième et dernier Blu-ray du coffret. Empreint d'un classicisme lui-aussi revisité, le film scrute le (dis)fonctionnement d'un clan que l'on pourrait comparer à une version exponentielle de la famille déséquilibrée dont on suivait les pas dans Le Petit Garçon. Plein de mystères, de non-dits et de secrets glaçants voire inavouables (dont certains incestueux), La Cérémonie constitue une sorte d'arbre généalogique au sein duquel les liens de filiation sont en désordre, archétypes de l'incertitude familiale chère à Oshima. D'une grande complexité relationnelle, le film dispose bien entendu d'un second niveau de lecture et l'on ne peut s'empêcher d'y déceler des rapprochements symboliques avec l'histoire perturbée du Japon de l'après-guerre. Rythmée par une série de flashbacks qui accentuent le décalage, l'intrigue de La Cérémonie oscille perpétuellement entre modernité et tradition. Elle traite des liens qui unissent ou désunissent des individus pour mieux insister sur les bouleversements sociopolitiques du début des années soixante-dix. Oshima y délivre sa version acerbe et caustique de la famille, ce ciment ancestral de la contrée du soleil levant, qu'il pulvérise avec force et cynisme.

 

Itinéraires bis


Réellement passionnant, le coffret Carlotta propose également, en version DVD, une série de longs-métrages et de court-métrages inédits en Europe et plutôt éclairants quant à la compréhension des inspirations de Nagisa Oshima. On s'intéressera d'abord au rarissime Carnets Secrets des Ninjas, « film-strip » composé à partir de croquis originaux du mangaka Sanpei Shirato, alors très populaire auprès de la jeunesse nippone. Oshima organise un montage virtuose d'images fixes, qui se veut l'écho de l'énergie révolutionnaire dont était traversé le Japon de 1966. A la fois fable politique, laboratoire de montage et expérimentation graphique, ce puissant film d'animation diffuse un parfum naissant de révolte en usant de la métaphore historique. En effet, le script retranscrit une guerre de clans au XVIème siècle, durant laquelle un jeune seigneur tente de venger la mort de son père avec l'appui d'une mystérieuse escouade de ninjas. La réussite est flamboyante et fait écho à un autre film, Le Journal de Yunbogi, réalisé deux ans plus tôt. Librement inspiré de La Jetée de Chris Marker (dont, soit dit en passant, s'inspire également L'Armée des Douze Singes de Terry Gilliam), ce Journal de Yunbogi s'articule à la manière d'un montage photographique de clichés statiques, accompagnés d'une voix-off. Témoignage déchirant, instantané d'une époque, ce court-métrage de 24 minutes traite de la misère qui sévissait à l'époque dans les quartiers populaires de Séoul. En artiste engagé devenu reporter sur le terrain, Oshima braque un coup de projecteur sur cette Corée balbutiante, longtemps convoitée et humiliée par le Japon, en y suivant la destinée tragique d'un jeune enfant, symbole ô combien pertinent d'un peuple coréen alors tiraillé entre désirs progressistes et coutumes rétrogrades. Une fois de plus, l'œil contestataire d'Oshima s'y exprime avec fougue et précision. Une fois de plus, il frappe dans le mille.

 

contre culture & tradition


Le cinquième DVD comprend quant à lui le doublon Journal du Voleur de Shinjuku et Le piège. Le premier item réalisé en 1969, date éloquente, souffle un vent libertaire d'avant-garde. Oshima pose sa caméra dans le quartier tokyoïte de Shinjuku, cœur vibrant du mouvement underground et carrefour des cultures pop, folk et clandestines. Hommage au poète français Jean Genet, le film est un brouhaha créatif et discussif, sorte de cousin asiatique des manifestes hippies américains, de la nouvelle vague européenne et de l'esprit de Mai 68. Hommage bordélique et fortement sexualisé aux arts et aux contestations de toutes natures, Journal du Voleur de Shinjuku frappe par son immédiateté, sa contemporanéité, sa liberté de ton et de parole. Etonnement enjoué et optimiste dans l'œuvre d'Oshima, le film est un labo à ciel ouvert ; une petite bombe pour tout adepte de contre-culture. Le cinéaste façonne un objet hybride, sophistiqué à l'extrême, qui capte un peu de « l'air du temps » et triture constamment les codes de la narration (tantôt classique, tantôt chaotique). Le metteur-en-scène mixe épisodes fictionnels, passages documentaires, débats filmés, intermèdes musicaux, couleur et noir&blanc. On croirait du Jarmusch avant l'heure... C'est frais, rock'n'roll, imprévisible, en effervescence permanente.

Beaucoup moins radieux (et souvent qualifié de film mineur dans la filmo du maître), Le Piège traite quant à lui des heures sombres de l'après-guerre. Il y est question d'un pilote afro-américain fait prisonnier, en 1945, par des villageois au cœur des montagnes. Placé sous la garde du chef de village, ce « métèque » mâtiné d'étrangeté ne tarde pas à susciter la sympathie des enfants, tandis que d'autres le considèrent avec mépris... avant d'en faire leur bouc-émissaire. Tout premier film indépendant de Nagisa Oshima, Le Piège s'impose comme un film coup de gueule : On y traite pêle-mêle du racisme, de la xénophobie, des conflits de générations. Réalisé en 1961, le film détonne encore par son audace thématique. Certes, on sent ici qu'Oshima s'essaie à l'indépendance. Il tâtonne, le message n'est pas encore très clair et la forme hésite entre le classicisme et l'expérimentation. Mais grâce au format Cinémascope et un sens certain du plan-séquence, le cinéaste sait parfaitement faire grimper la tension jusqu'à un achèvement inéluctable. Véritable curiosité cinéphilique, manifeste altruiste et humaniste, Le Piège a tout a fait sa place dans le coffret.

 

mise en abyme


Les deux derniers opus sélectionnés, à savoir Il Est Mort Après La Guerre et Une Petite Soeur Pour l'Eté, s'inscrivent quant à eux dans la mouvance Oshima telle qu'on la connait. Le premier opus peut être considéré comme une tentative du réalisateur de questionner le cinéma et son positionnement. Oshima y suit le parcours d'un jeune activiste-cinéaste militant, témoin du suicide de l'un de ses camarades. Très vite, des doutes apparaissent quant à l'identité du « disparu », dont même la mort semble hypothétique... La seule manière de faire éclater la vérité, c'est de récupérer les images que le suicidé était en train de tourner. Œuvre en forme de point d'interrogation, Il Est Mort Après La Guerre se visionne tel un corpus théorique. Oshima remet en question l'idée même de militantisme. Il y dissèque ses dix années d'activisme cinématographique comme pour se libérer, une nouvelle fois, de l'oppression généralisée qu'il a toujours dénoncée en son pays. D'un point de vue formel, le film est l'un de ses plus avant-gardistes : le cinéaste use du hors-champs et des mouvements de caméra pour mieux semer le doute et brouiller les pistes. Enfin, Une Petite Sœur Pour l'Eté peut être considérée comme la suite officieuse de La Cérémonie. Tandis que les Etats-Unis viennent de rétrocéder au Japon l'Ile d'Okinawa, une jeune tokyoïte s'y rend accompagnée de la maîtresse de son père, afin d'y rencontrer un frère dont elle ne sait rien... Une fois de plus, Oshima malaxe petite et grande histoire pour mieux insister sur l'aspect symbolique. Les liens familiaux parasités sont comme des métaphores des politiques impérialistes japonaises de l'époque. On peut également y voir une mise en abyme « arty » et stylisée du propre engagement politique du metteur-en-scène. Quatre ans plus tard, il délaissera un temps l'activisme pur et dur pour accéder à l'immortalité cinéphilique en réalisant L'Empire des Sens. La boucle sera bouclée.

Gabriel Repettati































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Image :
Les trois titres proposés en Blu-ray sont trois DCP issus de restaurations effectuées au Japon en 2008 par Imagica Corps. En 2014, l'Immagine Ritrovata de Bologne a réalisé quelques travaux complémentaires à partir des restaurations japonaises. Le rendu s'avère extrêmement précis, surtout pour Le Petit Garçon. La restauration est exemplaire avec un piqué incisif et une colorimétrie vraiment picturale. La Pendaison bénéficie d'une compression excellente, avec un noir et blanc particulièrement nuancé. Le transfert de La Cérémonie est peut-être le moins flamboyant, avec un manque évident de nuances dans les noirs. Mais ça reste anecdotique. Dans l'ensemble, c'est un sans faute. Du côté des DVD, les masters se révèlent très corrects et respectueux. Bon d'accord, le résultat est peut-être un peu moins étincelant, la faute souvent à des copies d'origine un peu fatiguées. Le grain est légion, les impuretés abondent, mains nous n'en avons que faire. Les films restent des raretés inestimables que l'on pourrait visionner les yeux fermés.

 


Son :
Une fois de plus, c'est Le Petit Garçon qui s'en sort avec les honneurs. La version japonaise en DTS-HD Mono a vraiment de l'ampleur. Tout comme celle de La Cérémonie proposée au même format et bénéficiant d'un mixage particulièrement affuté. Concernant le master audio de La Pendaison, en revanche, le résultat est un peu moins glorieux. Le son a tendance à tendance à tressauter à la moindre contrariété et manque pas mal de cœur. Au niveau des DVD, les rendus sont plutôt convenables, voire très corrects. Dans la plupart des cas, il s'agit d'un mono d'origine. Alors gare, parfois, au manque de souffle et à une qualité fluctuante.

 


Interactivité :
Tous les Blu-Ray et DVD son préfacés par l'universitaire Mathieu Capel, spécialiste de Nagisa Oshima et du cinéma japonais. Ses commentaires et éclaircissements jouent un rôle essentiel dans l'attrait du coffret. Ils nous permettent de mieux appréhender cette série de films dont l'extrême densité thématique et stylistique pourrait rebuter les spectateurs les moins courageux. Chacune de ses interventions tombe à point nommé et nous ouvre pour ainsi dire la voie.

Liste des bonus : Préfaces de Mathieu Capel, spécialiste du cinéma japonais, bandes-annonces d'époque (VOST).

 
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