LAST NIGHT IN SOHO
Royaume-Uni - 2021
Image de « Last Night in Soho  »
Réalisateur : Edgar Wright
Musique : Steven Price
Durée : 116 minutes
Distributeur : Universal
Date de sortie : 27 octobre 2021
Film : note
Jaquette de « Last Night in Soho  »
portoflio
LE PITCH
Eloise est passionnée par les années 60, sa mode, sa musique. Apprentie styliste, elle se rend à Londres pour y faire carrière et vit, dès sa première nuit dans une chambre particulière de Soho, une étrange expérience de connexion avec Sandie, une chanteuse en devenir qui aurait vécu là plusieurs dizaines d’années auparavant...
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Fantasmagoria

Si on a longtemps retenu du cinéma d'Edgar Wright l'humour de sale gosse et les généreuses giclées sanguinolentes de sa fameuse trilogie Cornetto, il semble que depuis quelques années le réalisateur anglais ait choisi une autre direction, plus sérieuse, plus mature. Un virage, à l'image du héros de son Baby Driver, négocié avec une dextérité et une classe qui ne ressemblent qu'à lui. Un savant mélange de cinéphilie parfaitement digérée, d'une maîtrise technique frôlant la perfection et derrière lesquelles se tapie encore, en embuscade, une irrévérence prête à bondir. Last Night in Soho est fait du même bois et propose, en plus d'une expérience cinématographique de plus en plus rare sur grand écran, une apnée revigorante dans l'univers foisonnant d'un véritable prodige.

Eloise (Thomasin McKenzie, parfaite) est une jeune provinciale qui ne rêve que de Londres. Son effervescence, ses rues, sa mode. Oui mais voilà, ses fantasmes sont nourris au sein des 60's, une époque certes formidable mais bien loin des réalités d'aujourd'hui. Après avoir dit au revoir à sa grand-mère, sa seule famille depuis le suicide de sa mère, elle se rend à la capitale et déchante rapidement. Ses camarades étudiantes ne sont pas comme elle. Elles raillent sa tenue, se moquent de son amour pour une époque révolue, détestent sa musique, la méprisent. Elle décide alors de prendre une chambre seule à Soho et de financer son loyer en se trouvant un job de serveuse. Sa propriétaire (la légendaire Diana Rigg) est exigeante et ne supportera aucun écart de sa part. Dès sa première nuit dans les lieux, Eloise est transportée dans le passé, simple spectatrice accompagnant Sandie (la toujours aussi fascinante Tanya Taylor-Joy), une jeune chanteuse venue percée dans les cabarets enfumés et dangereux du Soho de l'époque. Une merveilleuse fantasmagorie qui va nourrir son travail d'artiste le jour et l'enivrer jusqu'au vertige durant plusieurs nuits. Mais le destin de la jeune chanteuse, en quête de réussite tout comme elle, se dessine de plus en plus tragiquement au fil de ses aventures nocturnes jusqu'à, probablement, une issue fatale.

 

Body Double


Dès ses premières images, magnifique premier plan d'Eloise dansant en ombre chinoise dans un couloir étroit, le savoir-faire réellement étourdissant de Wright est déjà à l'oeuvre. Le spectateur est embarqué dans un manège qui va lui tourner les sens. Impossible, dès lors, de ne pas penser à la voiture virevoltante du jeune héros de son précédent film, qui d'ailleurs partage énormément de similitudes avec le personnage d'Eloise. Leur fougue et leurs espoirs, armes d'une jeunesse adulte à peine éclose, à qui la vie peut offrir jusqu'à l'impossible. Mais leurs douleurs aussi. Leurs parents à tous deux ont disparus et chacun vit avec le seul être, âgé donc déjà condamné à disparaître, qui lui reste encore. La musique sera leur refuge, leur île. Elle les protégera du monde extérieur, les aidera dans leur art (le pilotage - pour ne pas dire la danse - pour Baby, le dessin pour Eloise). Chacun va trouver l'amour mais va d'abord devoir surmonter plusieurs obstacles, combattre ses fantômes, ses démons.
Wright utilise donc la même glaise pour ses personnages mais aussi les mêmes outils, le même langage, pour raconter leur histoire. Là où Baby Driver était un hommage clairement appuyé au Driver de Walter Hill, on retrouve dans Last Night in Soho plusieurs influences évidentes et majeures. L'arrivée à l'école artistique, dans son introduction, avec toutes ces jeunes filles, renvoie par certains aspects au Suspiria de Argento. Le thème du double, personnifié ici par le personnage de Sandie, à la grande majorité des œuvres de De Palma des décennies 60 à 80. Et on peut même mettre en parallèle les turpitudes qu'Eloise ressent dans cet étrange appartement avec ceux du Locataire de Polanski. Avec autant d'influences prestigieuses, on aurait pu craindre que le film souffrirait d'un manque d'identité. C'est tout le contraire. Parce que Wright ne s'en sert que sous la forme de clins d'oeil n'ayant comme seule utilité que d'embrasser les fantasmes nostalgiques de son héroïne (dans lesquels se retrouvera la mémoire cinéphile de ses spectateurs) et de les ancrer dans l'atmosphère, similaire, de son film. Un tour de force que le réalisateur anglais finit de personnaliser à l'aide de sa caméra et d'un nombre impressionnant de plans magnifiquement composés. Jeux de miroirs étourdissants, plongées vertigineuses, travellings magnifiques, profondeurs de champ... la caméra virtuose de Wright nourrit la psyché de son personnage principal et lui fournit la matière nécessaire à la rendre palpable pour ses spectateurs.

A peine pourra-t-on alors lui reprocher un léger excès à l'explication appuyée et une intrigue au twist finalement un chouia prévisible, mais hormis ces légères et fugaces sorties de route, Last Night in Soho est bien une nouvelle preuve de la maestria technique d'un réalisateur parmi les plus doués de sa génération, qui livre ici un pur moment de cinéma comme le 7ème art ne nous en livre désormais que trop peu et, cerise sur le gâteau, une formidable déclaration d'amour à l'une des plus belles villes du monde, personnage à part entière qui persiste à l'écran durant le générique de fin.

Laurent Valentin










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