ENTRETIEN AVEC FRANK QUITELY
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Talent Visible

Artiste anglais - ou plutôt écossais - ayant fait ses premières classes dans les revues british, Vincent Deighan, plus connu sous le nom de Frank Quitely, est clairement l'un des dessinateurs de comics les plus doués de sa génération. De The Authority à Batman, il a su imposer un style à la fois tremblant et définitif, mais ce sont surtout ses nombreuses collaboration avec Grant Morrison (New X-Men, WE3, All Star Superman) qui l'ont rendu indispensable.  

Premièrement, et c'est important... pourquoi avoir changé de nom ?
[rires] Quand j'ai commencé dans la BD, c'était dans de petites revues underground, contenant surtout un certains humour... très adulte. Je ne voulais pas en fait que mes parents tombent dessus et découvrent ce que je faisais. Mes collègues de Electric Soup avaient tous des noms assez drôles et je leur ai demandé de m'en trouver un qui me correspondait. Je suis donc devenu Frank Quitely (calme). Et puis il me plaisait tant que depuis je ne l'ai pas lâché.

Y a-t-il des artistes en particulier qui vous ont donné envie de devenir dessinateur de comics ?
Franchement étant jeune, je ne pensais vraiment pas que l'on pouvait gagner sa vie en travaillant dans ce milieu. De plus, j'étais certes lecteur assidu de certaines BD, mais c'était l'illustration en général qui m'intéressait. Des posters placardés sur les murs de la ville aux expos de peintures en passant par les couvertures de certaines revues ou les pochettes de disques. Je ne fais aucune distinction entre les différents médias qui utilisent l'art graphique.  Finalement je suis tombé dans le comics comme par accident. Et encore, quand j'étais chez Electric Soup, j'ai mis énormément de temps à réaliser que peut-être c'était « le rêve devenu réalité ».  Je n'ai donc pas eu vraiment de modèle précis en somme. Mais si vraiment je devais choisir l'un de mes artistes préférés, ça serait sans doute Moebius.

Ca se voit !
Oui. [rires] On me le dit souvent.

La minisérie Flex Mentallo a été votre premier travail avec le scénariste Grant Morrison. Manifestement, vu vos nombreuses collaborations par la suite, ça a été un coup de foudre.
On se connaissait déjà un peu socialement. Nous vivions tous deux à Glasgow et avions des amis communs. Mais lorsqu'il a eu cette idée pour une nouvelle série, il s'est souvenu de mon travail sur Electric Soup ou Judge Dredd Comics et a convaincu Vertigo de m'engager. C'est là que nous avons eu notre première vraie conversation. Il m'a appelé et pendant plus d'une heure, il m'a raconté, en parlant très très rapidement et avec une passion débordante, son idée. Il a ce talent d'avoir un enthousiasme très communicatif.  J'avais forcément énormément envie de travailler avec lui.

Mais vous ne connaissiez pas ses œuvres ? Comme Doom Patrol ?
Et non. Je vous l'ai dit, mes connaissances en comics, surtout de ce genre, étaient très limitées. J'avais juste eu des échos sur le fait qu'effectivement c'était quelqu'un de très doué. Et je m'en suis rendu compte par moi-même lorsque j'ai reçu le scénario du premier numéro. Je n'arrêtais pas de le lire et de le relire. Quand j'y repense aujourd'hui, c'est amusant parce que Grant m'a depuis avoué que s'il avait pensé à moi à l'époque c'était surtout parce qu'il était au courant de ma méconnaissance de l'histoire du comics. Et lui qui fait énormément de petit clins d'œil ne voulait pas qu'ils deviennent trop évidents. Du coup je ne comprenais pas forcément tout ce que je dessinais [rires]. Il fallait que je lui demande sans cesse qui étaient ces personnages censés être dans l'arrière-plan.  

Vous avez illustré le dernier épisode des Invisibles, qui est sans doute le chef-d'œuvre de Morrison et l'un des meilleurs comics tout court. Malgré votre amitié, cela a dû être difficile d'apporter votre patte à un univers aussi complexe et justement très installé...
Pour être honnête, je n'ai aucune ambition de scénariste. Il y a tellement d'auteurs qui sont largement plus doués que moi. Parfois je suggère un angle légèrement différent, mais je suis vraiment incapable de toucher aux dialogues ou à ce genre de choses.  Et quand on travaille avec Grant c'est encore plus évident... En particulier sur Les Invisibles. Ce n'est pas une BD que l'on peut recommander à n'importe qui. C'est une œuvre vraiment exigeante, aux multiples niveaux de lecture et aux ramifications hallucinantes. J'étais vraiment très honoré de pouvoir participer au final de cette aventure, mais comme beaucoup de lecteurs je n'étais pas encore sûr de savoir où il voulait aller, de voir l'ensemble du tableau. J'ai vraiment essayé de rester au plus près de ses indications, de rendre hommage à son texte, en espérant faire aussi bien que ceux qui avaient dessiné la série avant moi.

Il y a vraiment une connexion artistique entre vous deux. A tel point qu'on a du mal à vous imaginez séparément.
Grant m'a dit que même s'il y avait beaucoup d'artistes avec lesquels il voulait ou avait travaillé, certains plus doués que moi, il avait toujours l'impression que j'étais le seul à capter sa vision des choses.  Et personnellement je ne suis jamais autant satisfait d'un travail que lorsque je collabore avec lui.

Surtout que lorsque vous dessinez des personnages archi-connus comme les X-Men, Superman, Batman ou la JLA avec lui, c'est toujours dans l'optique d'une réinvention de leur univers, de leur look... D'ailleurs quels sont les éléments qui viennent de vous, de Morrison et de la volonté de l'éditeur ?
Pour All-Star Superman, le personnage en lui-même n'est pas vraiment différent de ce que l'on connaît de lui. C'est surtout un retour aux sources mais à ma sauce. Pour les autres, notre avantage est que les éditeurs, justement, nous appellent pour ce genre de travail et nous laissent donc relativement libres.  Sur New X-Men par exemple, c'est vraiment notre vision à 100%. Pour le nouveau Batman et Robin ça a été un tout petit plus compliqué. Grant, qui dessine plutôt bien, avait déjà effectué quelques croquis, quelques codes couleurs des nouveaux costumes... en général il sait exactement ce qu'il veut. Mais sur ces derniers, il voulait modifier justement la couleur des costumes, en faire quelque chose de plus pop, mais DC a apposé un véto catégorique [rires]. Je voulais aussi donner au costume de Batman un aspect plus « badass » comme une sorte d'armure massive et effrayante... mais ils trouvaient ça justement trop « badass ». Parfois ce n'est pas très évident de comprendre leur logique. [rires]

Interview réalisée le 2 juillet 2010 au French Comic Con
Remerciement à Audrey Bonnemaison (Undergram) et Vincent Dufresne (Laboite Com)

Nathanaël Bouton-Drouard








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