ENTRETIEN CARRIèRE AVEC GUY DAVIS
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Marquis du macabre

Illustrateur du fendart Les Zombies qui ont mangé le monde, Guy Davis a accepté de poursuivre un peu plus loin la discussion pour évoquer quelques unes de ses plus grandes œuvres à l'instar du décadent Marquis (publié chez Les Humanoïdes Associés). Mais aussi le fameux spin-of d'Hellboy, BPRD (publié chez Delcourt) dont le dernier tome, Le Jardin des souvenirs, est disponible depuis le 8 avril 2009 en France.

 

Dans votre carrière, vous vous êtes spécialisé dans la bande dessinée d'horreur, ou en tout cas ayant des univers très "gothiques". Est-ce par choix ou parce que justement les éditeurs vous ont vite catalogué comme ils aiment le faire si souvent ?
Franchement, c'est par choix. Au début les éditeurs ne voulaient jamais m'offrir ce genre de boulot. Après Sandman Mystery Theatre, ils avaient décidé que j'étais uniquement capable d'illustrer des récits très littéraires avec des gens portant des chapeaux ! J'ai eu beaucoup de mal à retrouver du boulot après cette série. Vertigo ne me proposait que le même et unique genre de comics ou alors quelques rares « fill-ins ». Dark Horse a été le premier à me donner la chance de m'exprimer sur un genre tout à fait différent avec la minisérie Aliens Survival. Un vrai bol d'air frais. Et puis par la suite lorsqu'ils m'ont proposé BPRD, cela m'a permis de vraiment renouer avec l'horreur que j'aime.

Parmi vos travaux les plus anciens, le premier qui a marqué les esprits est sans nul doute Baker Street, un hommage très moderne à l'œuvre de Conan Doyle...
Ca me paraît si lointain... j'avais plus de cheveux à l'époque ! Je me souviens que c'était une époque genre « artiste affamé ». On ne peut pas dire que je gagnais beaucoup d'argent avec mes quelques planches, mais j'étais assez naïf pour croire que j'arriverais à en vivre. J'ai beaucoup appris sur cette série et surtout c'était la première fois que je m'occupais de toutes les étapes. Avant cela j'avais déjà dessiné une série de fantasy appelé The Realm, j'avais fait un peu d'encrage, scénarisé quelques numéros... mais jamais tout à la fois. En dehors de la toute première partie de Baker Street, où je collaborais avec Gary Reed, j'étais même aux commandes du scénario. Ca a été un très bon échauffement pour la tonne de boulot que représente ma série Le Marquis.

En 1993, vous êtes donc devenu l'artiste indispensable de la renaissance du Sandman « classique ». Etiez-vous un fan de la série originale ?
Non, je ne connaissais pas vraiment le personnage. Je me souvenais tout juste de quelques vieilles couvertures que j'avais aperçues chez le libraire. En fait, c'est simplement Matt Wagner qui m'a demandé si je voulais dessiner une nouvelle série dont il serait le scénariste. Il avait beaucoup aimé mon travail sur Baker Street et la toute jeune collection Vertigo était en train de naître... Tout ça s'est fait très naturellement. Il m'a juste demandé de jeter un coup d'œil dans les archives DC pour voir quel personnage serait marrant à ramener d'entre les morts. Je me souviens avoir fouillé dans les pulps (je n'ai jamais été très « super héros ») et avoir adoré justement le look du Sandman version « golden age », celui avec le masque à gaz. Mais Vertigo venait de publier le Sandman de Neil Gaiman, qui utilisait en partie le même personnage et j'étais persuadé qu'ils refuseraient. Mais Matt Wagner a trouvé que c'était une bonne idée et que l'on pourrait même profiter de l'engouement autour du travail de Gaiman. Et finalement ce « remake » du premier Sandman leur a plu.

Ca fait un petit moment que vous travaillez dans l'industrie du comics, mais on a l'impression que vous évitez le plus possible les histoires de super-héros. C'est presque contre-productif...
C'est vrai que je n'en suis pas très fan. Je n'ai pas grandi en lisant comme beaucoup de gamins les aventures de Spiderman ou Batman. J'ai n'ai aucun problème avec le genre, mais ça ne m'attire pas plus que ça. Et puis je ne suis pas sûr que mon style graphique soit assez « grand public » pour correspondre aux BD de super-héros.

Même votre Batman Nevermore avec le scénariste Len Wein ressemble moins à du héros costumé qu'à une histoire de détective à l'ancienne avec une bonne dose d'Edgar Alan Poe dedans.
Faire d'Edgar Alan Poe un combattant du crime était franchement une idée complètement folle. Et c'était très agréable à dessiner. Le plus dur là-dedans a été d'essayer de dessiner un Poe qui ressemble à Poe. Super dur. Et je ne suis pas vraiment sûr d'avoir réussi mon coup.

Il paraît évident du coup que si vous avez accepté Fantastic Four: Unstable Molecules, ce n'est pas vraiment pour votre amour des personnages mais surtout pour la vision particulière de James Sturm.
Je dois avouer que je n'ai jamais vraiment lu Les Quatre Fantastiques. Je connais à peu près les grandes lignes de leurs origines, mais c'est tout. James Sturm a effectivement eu une idée géniale pour Unstable Molecules, et c'était passionnant à illustrer. Surtout, c'était un travail inédit pour moi, parce que j'ai dû me baser sur les esquisses de James et respecter son style tout en apportant le mien. Et ses esquisses étaient vraiment magnifiques. Je suis persuadé que le résultat aurait été plus spectaculaire s'il l'avait dessiné lui-même.

De la même façon, votre autre participation chez Marvel, Deadline, n'utilise l'univers des super-héros qu'en toile de fond. C'est une nouvelle fois un thriller, avec ici un journaliste et un étrange fantôme...
Je ne sais pas vraiment ce que je peux raconter sur cette expérience. J'ai vraiment abordé cela comme une simple commande. J'ai fait quelques designs pour le personnage du juge, mais mon style ne s'intégrait pas très bien à l'univers Marvel. Du coup, Joe Quesada a tout refait à sa manière. Y a quand même mes recherches pour Kat et quelques vilains qui ont été préservées... j'ai même eu l'occasion de dessiner Spiderman et quelques autres personnages bien connu de Marvel. Franchement c'était sympa, ça me changeait un peu et l'ambiance de la BD était intéressante. Mais je n'ai pas vraiment eu le désir d'en faire plus et ça ne m'a pas non plus vraiment réconcilié avec les super-héros.

A côté forcément, vous paraissez largement plus à l'aise sur Nevermen. Ce mix entre Jack Kirby, Dick Tracy, Lovecraft et Bosh, c'est une vraie déclaration d'amour à la pulp culture ?
Certainement. Dick Tracy était vraiment ma référence principale pour la création de la galerie de vilains. Les Nevermen eux-mêmes étant relativement simples dans le design, je voulais que les méchants soit aussi étranges et fous que possible. J'ai bien aimé aussi le fait de ne pas me prendre la tête avec le passé des méchants. Personne ne se demande pourquoi l'un deux a une tête de poulpe et les autres pas. C'est juste une bande de gangsters, un peu zarbs certes, avec juste ce qu'il faut de méchanceté.

Les Nevermen vous ont plutôt bien préparé à ce qui vous attendait sur le BPRD. Etiez-vous déjà un lecteur de Hellboy ?
Bien sûr. Hellboy et L'Homme à la tête de vis sont mes personnages préférés de Mignola. J'ai commencé à suivre son travail à l'époque où il planchait sur The Chronicles of Corum (adaptation des romans de Michael Moorcock, ndlr). C'était il y a bien longtemps déjà, mais j'ai tout de suite aimé son approche visuelle. En plus d'être l'un des meilleurs illustrateurs existants, il a en plus une imagination incroyable. Il est très inspirant.

Comment s'organise votre collaboration avec Mike Mignola et John Arcudi, le scénariste ?
C'est vraiment très agréable et très facile. Je les connaissais déjà depuis un bout de temps avant que l'on travaille concrètement ensemble, ça nous a donc paru très naturel.

Cela n'a pas du être facile de s'intégrer ainsi dans un univers aussi marqué par le style Mignola ?
C'était très intimidant. Je ne voulais vraiment pas foutre en l'air ma chance de participer à cette aventure et j'avais peur de rendre ses personnages moins beaux qu'ils ne le sont. Cela m'a pris quelques numéros quand même avant que je me sente à mes aises lorsque je les dessine. Heureusement, Mike n'a jamais cessé de m'encourager à me les approprier plutôt que de singer son propre style.

Il parait évident que vous avez amené quelques uns de vos sujet de prédilection dans BPRD. Vous avez suggéré quelques idées aux scénaristes ?
Et bien non, pas du tout. Tous est écrit pas John et Mike. Ma seule participation à ce niveau consiste à préciser quelques images déjà présentes dans leur histoire. De tous petits détails comme dans le récent Black Goddess (inédit en France, ndlr) où j'ai proposé que la langue des grenouilles gonflent jusqu'à devenir des dragons, plutôt que ces derniers apparaissent dans la fumée qu'elles expulsent en toussant, comme il était prévu au départ. Mais même ce genre de modifications est très rare. Il y a très peu de reproches à faire aux scénarii de Mike et John, et leurs délires sont toujours un pur plaisir à dessiner. On s'amuse comme des fous dessus et en plus les ventes sont excellentes. On a vraiment beaucoup de chance. On a encore quelques très bonnes histoires à raconter et j'espère que je pourrais travailler sur cette série, de longues années encore.

Mais comment trouvez-vous le temps d'écrire et d'illustrer le troisième volume du Marquis ?
Je suis clairement un drogué du travail. Ca me fait toujours bizarre quand je me retrouve temporairement sans travail. Peu importe que ce soit Les Zombies qui ont mangé le monde, BPRD, Le Marquis ou un petit one-shot à côté... il me faut du boulot. Je pense que c'est dû en partie aux mauvais souvenirs que je garde de l'après Sandman Mystery Theatre où plus aucun éditeur ne me proposait de série. Et puis peut-être que c'est dû tout simplement au fait que je suis vraiment heureux devant ma planche à dessin. En plus, depuis que Le Marquis a été récupéré par Dark Horse (les deux premiers volumes ont été publiés chez Oni Press pour les USA, ndlr) je peux facilement prendre un peu de retard à cause du BPRD : c'est le même éditeur. Du coup, j'en profite pour bien soigner le futur The Marquis and the Midwife entre deux autres commandes. Il ne faut pas s'attendre à le voir débarquer avant 2010 !

C'est tout de même votre œuvre la plus personnelle. Et c'est aussi votre premier « creator's own ».
En dehors de Baker Street que j'ai crée avec Gary Reed, Le Marquis est la première série que j'imagine et confectionne entièrement seul. C'est vraiment un titre sur lequel je peux m'exprimer en tout liberté. Ca permet aussi d'avoir un bon équilibre avec les autres séries sur lesquelles je collabore avec une ou plusieurs personnes.

Comment vous est venue cette idée d'un inquisiteur qui peut voir les âmes des damnés et poursuit maladivement les démons dans les rues d'une étrange Venise ?
Il me semble que tout cela est venu lentement, comme un puzzle. Par exemple le fait qu'il puisse voir les damnés est venu de ma nécessité de trouver une excuse pour dessiner des dizaines de démons. De la même façon, tout la trame d'arrière plan autour de la folie et de la foi de Vol, je l'ai simplement ajoutée pour pas que Le Marquis deviennent un comics avec un nouveau monstre à combattre chaque mois, comme une mauvaise série télé.

Finalement cette série est un grand terrain de jeux pour vous ?
Je cherchais juste une excuse pour dessiner toutes les choses que j'aime mais que je n'avais pas encore la chance d'explorer : les paysages enneigés, les costumes du XVIIIème siècle, les perruques blanches, les démons... étaient dans les premiers de la liste.

Remerciements à Louise Rossignol et Aude Bourcier (Les Humanoïdes Associés)
Nathanaël Bouton-Drouard









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