STANLEY KWAN : LE ROMANTISME MADE IN HONG KONG

Amours déchus / 地下情, Rouge / 胭脂扣, Center Stage, Lan Yu / 藍宇 – Hong-Kong – 1986, 1987, 1991, 2001
Support : Bluray
Genre : Drame, Mélodrame, Fantastique, Historique
Réalisateur : Stanley Kwan
Acteurs : Elaine Jin, Tony Leung Chiu-wai, Chin Tsai, Irene Wan, Chow Yun-Fat, Leslie Cheung, Anita Mui, Alex Man, Maggie Cheung, Han Chin, Tony Leung Ka Fai, Carina Lau, Ye Liu, Jun Hu…
Musique : Bing-Lam Chan, Siu-Tin Lai, Johnny Chen, Thio Hugo-Panduputra, Yadong Zhang
Image : 1.85 16/9
Son : Cantonnais DTS HD Master Audio 5.1 et 1.0
Sous-titres : Français
Durée : 98, 98, 155 et 87 minutes
Editeur : Universal Pictures Home Entertainment
Date de sortie : 14 août 2024
LE PITCH
Amours déchus : La vie d’un trio d’amies aux rêves de gloire bascule le jour où l’une d’elles est retrouvée assassinée.
Rouge : La passion amoureuse d’une courtisane et d’un jeune aristocrate, par-delà la mort et les époques.
Center Stage : Portrait de Ruan Lingyu, star du cinéma muet au destin tragique dans le Shanghai des années 1930.
Lan Yu : La liaison passionnée de deux hommes que la société oppose dans le Pékin de la fin des années 1980.
Amours éphémères
Après une rétrospective permettant de découvrir les quatre longs métrages sur grand écran dans leurs toutes récentes restaurations 2K et 4K, Carlotta Films réunit à nouveau Amours déchus, Rouge, Center Stage et Lan Yu, quatre des plus célèbres œuvres de Stanley Kwan, dans un même coffret emprunt d’un romantisme effréné, d’une fine mélancolie et d’un sentimentalisme meurtri.
Ancien assistant de Ronny Yu, Patrick Tam ou Ann Hui, Stanley Kwan n’a cependant jamais totalement investi l’héritage de la fameuse « Nouvelle vague » hongkongaise, ne gouttant manifestement que bien peu les expérimentations visuelles et la frénésie d’une bonne part de ses contemporains. Le réalisateur apporte cependant effectivement un regard nouveau, moderne, en se tournant comme personne avant lui vers la vie sentimentale de ses contemporains. Un cinéaste romantique, spécialiste des errances modernes et des portraits de femmes, fasciné par l’esthétique des années 30, l’androgynie ou l’esthétique du cinéma muet, devançant bien souvent celui auquel on l’a très souvent comparé : Wong Kar Wai. Mais la caméra et la grammaire de Kwan sont beaucoup plus sages, plus « classiques » faisant preuve d’une même élégance, d’un grand sens de la composition, de la capture d’un certains spleens, au service, cette fois-ci, d’une plus grande frontalité, d’une structure moins « expérimentale ». Surtout sa filmographie est constamment jalonnée de personnages aux destins empêchés, aux sentiments interdits, inassouvis et aux finalités dramatiques, venant pour certains rappeler la position toute particulière du peuple hongkongais depuis quelques décennies (entre rétrocession et chapes de plomb successives), mais aussi et sans doute une vision du monde conditionnée par une homosexualité qu’il ne revendiquera publiquement qu’en 1996 avec le documentaire Ying & Yang, et qui reste relativement mal acceptée dans la culture chinoise.
Les Histoires d’amour finissent mal (en général).
Chez lui, les vies rêvées ne peuvent jamais totalement se réaliser comme dans le très contemporain Amours déchus, sorti en 1986, dans lequel un groupe de jeunes gens espérant que leurs carrières décollent ou que leurs histoires d’amours aboutissent quelque part, sera doublement frappé par la mort : une amie assassinée par un cambrioleur manquant de faire glisser le film vers le polar, et la dernière venant marquer l’issue des amitiés distendues. Un film sur l’errance et les ravages de l’indécision, portée par une très belle jeune génération d’acteurs (on y compte tout de même Tony Leung et Chow Yun-Fat) auquel semble presque répondre 15 ans plus tard Lan Yu, autre film à petit budget (pour des raisons évidentes) qui se permet enfin d’aborder ouvertement une histoire amoureuse entre deux hommes au cœur des années 80. On est cependant loin de la passion assouvie, puisque le Golden Boy Chen n’arrive jamais à s’extraire de ses postures, du carcan social et économique de son temps, rejetant constamment son amour pour Lan, espérant se conformer à l’image d’un homme chinois « normal ». Un mélodrame touchant et juste, volontairement réaliste et sans afféterie.
On se sentira cependant plus aisément embarqué justement lorsque Stanley Kwan glisse vers une certaine nostalgie, une élégance feutrée d’autrefois, comme avec le presque « diptyque » Rouge et Center Stage, tout deux hantés par l’âge d’or de Hong Kong et de son cinéma des années 30. Le premier est une histoire de fantôme fascinante dans laquelle la sublime Anita Mui attend désespérément des retrouvailles avec son ancien amant, joué par le grand Leslie Cheung, qui ne peuvent malheureusement pas être à la hauteur de son romantisme exacerbé. Le second un biopic magnétique de l’icône du cinéma muet chinois Ruan Ling-yu, dont la plupart des films ont totalement disparu aujourd’hui, littéralement habité par la prestation profonde et iconique d’une magnifique Maggie Cheung. Mais aussi par cette notion d’une disparition inéluctable, celui d’une femme qui sera conspuée pour son indépendance et son statut. C’est aussi un film sur une période que, malgré l’intégration d’extraits des vrais films de l’actrice et des passages de purs documentaires avec les acteurs, il ne pourra jamais rattraper. Il ne peut là encore en capturer que des images fantômes, des désirs perdus et quelques tableaux fugaces mais toujours éblouissants.
Si Center Stage est indéniablement la proposition la plus aboutie du quatuor, le programme réunit ici par Carlotta Films mérite amplement la redécouverte, portraits croisés d’âmes romantiques éperdues et oubliées, et d’un cinéaste manifestement fasciné par leur évaporation.
Image
Les quatre films présentés dans le coffret ont tous étés restaurés entre Hong Kong et l’Italie avec de remarquables retours à la source, des nettoyages d’envergures et des réétalonnages aussi riches que naturels. Reposant sans doute sur un matériel plus fatigué et une économie plus restreinte, Amour déchus est tiré d’un scan 2K préservant les textures vaporeuses et granuleuses d’origine, là où les trois autres dont les négatifs 35mm ont été scannées en 4K, imposent forcément des images beaucoup plus nettes, pointues et profondes. Des restaurations dans tous les cas admirables et respectueuses des volontés du cinéaste, toujours habitées par de jolis argentiques et des dégradés élégants, mais où on aperçoit encore quelques éléments parfois plus abimés comme certaines scènes sombres de Center Stage aux bords plus fluctuant et aux noirs parsemés de points bleutés.
Son
Tous les métrages sont présentés avec de tous nouveaux mixages DTS HD Master Audio 5.1 venant parfois ajouter un peu de sensations sur les arrières, souligner quelques atmosphères. Des prestations un peu plus convaincantes sur les plus récents, en particulier Lan Yu qui en use avec parcimonie et naturel. Pour les deux premiers on préférera nettement les DTS HD Master Audio 1.0 bien présents, et qui se montrent plus francs, sans rondeurs artificielles ou distances un peu aléatoires.
Interactivité
Comme toujours, Carlotta soigne son coffret thématique avec beaucoup d’amour et de passion. Un boitier en carton dur, un digipack six volets pour réunir les quatre Bluray et les bonus récupérés sur les éditions DVD précédentes, du côté de Chine, ou des anciennes collection HK Vidéo et Asian Cinéma de Mr Dionnet. On retrouve donc les petites interviews tournées par le réalisateur pour les disques asiatiques de Rouge et Center Stage, avec de petites évocations de l’esprit des films, des choix de casting et des atmosphères voulues, un sujet pour resituer pleinement l’actrice Ruan Lingyu par le célèbre historien du cinéma chinois Paul Fonoroff et même un long making of (en SD un peu abimée) de Lan Yu, suivant les coulisses du tournage et la direction d’acteurs.
Les deux interviews tournées par Yves Montmayeur vont beaucoup plus au fond des choses avec en premier lieu une rencontre du cinéaste qui permet d’explorer la romance de Lan Yu, son traitement très particulier au sein du cinéma chinois et les rapprochements avec ses œuvres précédentes. Mais c’est encore et toujours Maggie Cheung qui ravie les cœurs avec une petite interview rétrospective de ses débuts (avec des images du concours de miss Hong Kong) jusqu’à Irma Vep, et surtout un regard plein de franchise et de charme sur ses grands rôles chez Wong Kar Wai ou Stanley Kwan et sa vision du métier d’actrice.
Enfin, on pourrait presque considérer que le coffret contient cinq longs métrages de Stanley Kwan puisqu’il propose en complément de programme sur le disque d’Amours déchus, son documentaire Ying & Yang : le genre dans le cinéma chinois, produit pour la série anglaise « Century of Cinéma », et qui comme son nom l’indique s’intéresse à la représentation de l’homosexualité et des relations homo-érotiques, volontaires ou non, dans l’histoire du cinéma local. Avec en prime des interviews de Chang Che, Chen Kaige, Leslie Cheung, Hou hsiaoo-Hsien, Ang Lee, Tsai Ming-liang, John Woo ou Tsui Hark.
Liste des bonus
Ying & Yang : Le genre dans le cinéma chinois (1987, 79’), Un cinéma des genres made in HK par Stanley Kwan (36’), Maggie Cheung par… Maggie (27’), 2 entretiens avec le réalisateur (24’), Entretien avec le critique et historien du cinéma Paul Fonoroff (13’), Le Making of de Lan Yu (37’), Bandes annonces.