RACKET, DU SANG SUR LA TAMISE

The Long Good Friday – Royaume-Uni – 1980
Support : 4K Ultra HD & Bluray
Réalisateur : John MacKenzie
Acteurs : Bob Hoskins, Helen Mirren, Eddie Constantine, Derek Thompson, Bryan Marshall, P.H. Moriarty…
Musique : Francis Monkman
Durée : 114 minutes
Image : 1.85 16/9
Son : Français & Anglais DTS-HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Français
Editeur : ESC Films
Date de sortie : 3 décembre 2025
LE PITCH
Parrain régnant sur la pègre londonienne, Harold Shand, en quête de respectabilité, tente de s’associer avec Charlie, un businessman américain véreux. Mais alors qu’il lui déroule le tapis rouge, avec l’assistance de sa séduisante compagne Victoria, une série noire d’assassinats et d’attentats vient le fragiliser, compromettant le projet de développement des docks qu’il cherche à mettre sur pied…
London Calling
Récit impitoyable de la chute d’un caïd de la pègre, The Long Good Friday se hisse sans peine dans le peloton de tête des films de gangsters made in England. Interprétation remarquable, narration au cordeau et mise en scène nerveuse et violente : le film de John MacKenzie est un modèle de film noir envers lequel Quentin Tarantino et Guy Ritchie ont une dette non négligeable. Et on en profitera pour remercier ESC de nous proposer ce petit joyau dans un écrin 4K de tout premier ordre.
Les pubs enfumés qui sentent la bière et la sueur, les ruelles sombres détrempées par la pluie, les cadavres mal lestés régurgités par la Tamise sur les rives des docks, l’accent cockney et la sauvagerie des règlements de comptes au couteau et à mains nues : le cinéma anglais, comme tant d’autres, trimballe sa propre mythologie de la pègre. Pourtant, jusqu’à la fin des années 70 et à l’exception notable des formidables Brighton Rock (réalisé par John Boulting en 1947) et Get Carter (réalisé par Mike Hodges en 1971), le genre ne fait pas franchement recette, les producteurs préférant faire la part belle aux histoires de flics. C’est en refermant un script de Barrie Keeffe intitulé « The Paddy Factor » (que l’on pourrait traduire par « la variante irlandaise ») qu’un certain Barry Hanson, producteur associé pour Thames TV, sent le vent tourner. Après avoir tenté en vain de concrétiser le projet sur petit écran, Hanson use de ses propres deniers pour porter cette histoire de caïd londonien en chute libre au cinéma. Il engage l’écossais John MacKenzie, ancien assistant de Ken Loach, très actif à la télévision, pour en signer la mise en scène, avec à la clé un budget plutôt modeste de 900 000 £. Craignant que le titre original imaginé par Barry Keeffe ne révèle trop tôt le fin mot de l’histoire, MacKenzie insiste pour en changer. « The Paddy Factor » devient The Long Good Friday et aligne un casting crédible et solide. Jouant de son physique de pitbull, Bob Hoskins trouve l’équilibre idéal entre la menace et la tragédie, entre les origines modestes du personnage d’Harold Shand et sa quête perdue d’avance de respectabilité. À ses côtés, Helen Mirren enrichit considérablement le rôle pourtant ingrat de la petite amie du gangster, projetant une image à la fois digne et sophistiquée d’une quasi-femme d’État. Autour du couple gravitent de vrais « gueules » de cinéma telles qu’Eddie Constantine (le Lemmy Caution de Godard dans Alphaville), P.H. Moriarty (tueur à gages dans le Outland de Peter Hyams et assistant de Simon MacCorkindale dans Les Dents de la Mer 3!), Paul Freeman (le méchant Belloq dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue) ou encore un jeune Pierce Brosnan dans son tout premier rôle à l’écran.
Les promesses de l’ombre
À défaut de remporter un succès suffisant en salles, The Long Good Friday impressionne la critique et lance la carrière de son réalisateur à l’étranger. Un tremplin amplement mérité. Propulsé par le score disco-jazz de Francis Monkman, The Long Good Friday est un film qui avance comme un rouleau compresseur, avec une assurance étourdissante. Passé une ouverture cryptique qui dissémine des indices que le spectateur se doit de garder à l’esprit afin de déchiffrer les tenants et les aboutissants du dernier acte, MacKenzie n’a de cesse de coller aux basques d’Harold Shand, observant l’effritement de son emprise sur Londres tel un château de cartes. Si l’interprétation de Bob Hoskins, boule de charisme et de rage contenue, captive, c’est surtout la mécanique implacable de l’intrigue qui fascine et emporte le morceau. Plutôt que de porter un jugement moral sur la criminalité et sur ses liens étroits avec la police, la politique et le monde de la finance, MacKenzie met en lumière la fragilité du pouvoir et la vanité. Même le plus puissant des empires, le plus stable (« 10 ans de paix ! » ne cesse de répéter Harold Shand, dépassé par la situation), peut disparaître en raison d’un minuscule grain de sable dans un rouage dont on ignorait jusqu’à l’existence. Par sa mise à l’honneur du détail, The Long Good Friday est une œuvre d’entomologiste, une œuvre d’horloger.
Tout en injectant à ses œuvres une bonne dose d’humour noir et d’effets de style clinquants là où The Long Good Friday demeure sérieux et ultra-réaliste, Guy Ritchie ne s’est jamais privé de rendre hommage au chef d’œuvre de John MacKenzie, truffant ses péripéties foutraques de gangsters haut en couleurs de coups du sort et de croche-pieds du hasard, s’amusant du destin de caïds trop sûrs d’eux, vacillant sur leurs trônes par un simple excès de malchance. Ironie du 7ème Art, Quentin Tarantino, autre influence maousse de Guy Ritchie, ne s’est pas non plus privé de piller dans les malheurs d’Harold Shand, ses trois premiers films (Reservoir Dogs, Pulp Fiction et Jackie Brown) reproduisant à bonne dose les plus beaux effets de manche de John MacKenzie. C’est dire l’influence, tout à fait insoupçonnée pour le public contemporain, de ce film, méconnu dans nos contrées.
Image
Il y a du grain, c’est sûr. Et un peu de fourmillement dans une poignée de scènes sombres. S’il n’est donc pas totalement irréprochable, ce master 4K se situe néanmoins dans la moyenne haute avec une copie propre, à la colorimétrie irréprochable et au niveau de définition élevé. En se procurant la restauration proposée l’année dernière au public anglais par l’éditeur Arrow (et validée par le directeur de la photographie Phil Meheux), l’équipe d’ESC a clairement fait le bon choix.
Son
Là, c’est un peu plus compliqué. C’est un peu l’éléphant au milieu de la pièce mais la version française, faiblarde, pas à la hauteur en termes de doublage et gratifiée d’un souffle que personne pourtant n’avait invité, est à fuir. Ne reste que la version originale en 2.0 DTS-HD. Propre et dynamique, celle-ci ne souffre d’aucun reproche et parvient à offrir des conditions d’écoute optimales sans pour autant trahir le moindre bidouillage. On regrettera seulement l’absence du Dolby Atmos du disque Arrow, quelques crans au-dessus en dépit d’une spatialisation quelque peu exagérée.
Interactivité
On retrouve ici deux suppléments venus du disque Anchor Bay (ça ne nous rajeunit pas) et qui ont ceci d’indispensables qu’ils donnent la parole au réalisateur John MacKenzie, décédé en 2011. D’abord par la grâce d’un commentaire audio captivant et riches en anecdotes précises. Ensuite, c’est un making of de près d’une heure qui revient sur toutes les étapes de la production du film. Outre le réalisateur, on peut y voir Bob Hoskins (décédé, pour sa part, en 2014), Helen Mirren, le directeur de la photographie, le producteur et même Pierce Brosnan. C’est assez complet et passionnant. Et pour ceux qui auraient aimé retrouver le reste des suppléments et entretiens du disque Arrow, point de frustration car l’analyse de près d’une heure proposée et animée par l’incontournable Jean-Baptiste Thoret est une vraie pépite, replaçant l’œuvre dans son contexte d’époque et mettant en lumière le soin apporté à l’écriture et à la mise en scène de ce film de gangsters, novateur à plus d’un titre. Le même Thoret se fend également d’une petite intro de 3 minutes que l’on peut visionner au lancement du film. Il en faut parfois peu pour qu’une interactivité tutoie les cimes. Ajoutez à ce beau programme, un superbe digipack illustré par Tony Stella et un livret de 32 pages.
Liste des bonus
Introduction du film par Jean-Baptiste Thoret (3’), Commentaire audio de John Mackenzie, Entretien avec Jean-Baptiste Thoret (49’), « Bloody Business » : Documentaire sur la production et le succès du film (55’), Bande-annonce d’époque.






