POSSESSION

France, Allemagne – 1981
Support : UHD 4K & Bluray
Genre : Fantastique
Réalisateur : Andrzej Żuławski
Acteurs : Isabelle Adjani, Sam Neill, Heinz Bennent…
Musique : Andrzej Korzynski
Image : 1.66 16/9
Son : Anglais et Français DTS HD Master Audio 2.0 mono
Sous-titres : Français
Durée : 127 minutes
Editeur : Le Chat Qui Fume
Date de sortie : 18 janvier 2021
LE PITCH
De retour à Berlin-ouest après une longue et mystérieuse mission professionnelle à l’étranger, Marc voit sa vie de couple avec Anna se dégrader à vitesse grand V : adultère, rupture, déchirement à propos de la garde de leur fils, et cetera. Pensant qu’elle est partie rejoindre son amant, Marc apprend finalement qu’Anna entretient une troisième relation avec… autre chose !
La créature qui venait de l’est
Spécialisé dans le film de genre culte et le cinéma « bis » qui tache, Le Chat qui Fume (lui-même éditeur culte) passe une nouvelle vitesse en se diversifiant de façon toujours plus surprenante : au menu deux films inclassables d’Andrzej Żuławski, et la sortie prochaine du premier Coline Serreau ! Cette nouvelle étape s’enclenche avec l’un des objets les plus excitants de l’année, pas moins.
Certes on imaginait davantage Le Chat qui Fume sur le terrain de Possession que sur celui de L’important c’est d’aimer – autre chef d’œuvre d’ores et déjà annoncé par l’éditeur et qu’on attend avec impatience. Prenons cela comme une transition « douce ». Le drame fantastique de Żuławski, qui contribua largement à installer le mythe Isabelle Adjani, fait partie de ces expériences miraculeuses qui agrègent autour d’elles des publics fervents d’horreur, de gore et de cinéma extrême aussi bien que de films dits « d’auteur » ou de réalisme à tout crin, juxtaposant avec virtuosité plusieurs strates de sens. L’option esthétique, constamment en équilibre sur différent créneaux, est susceptible de rassembler comme de diviser les spectateurs (gageons que Possession pourrait être la véritable référence secrète de Luca Guadagnino pour son récent remake de Suspiria, atmosphère glaciale, ambitions auteurisantes et contexte géographique en sus – sans parler du parallèle avec le cours de danse asséné par Adjani à une jeune élève dans le film de Żuławski). Une fois n’est pas coutume, un peu de name-dropping en vrac : la caméra de Żuławski évoque celle d’un John Woo qui filmerait un mélodrame lorsqu’elle balaye des espaces confinés avec autant de frénésie que de fluidité, épousant les bouleversements intérieurs de ses personnages ; celle de Dario Argento lorsqu’elle traque, enferme, bouscule sauvagement lesdits personnages et crée par elle-même l’extrême tension des séquences ; celle de son compatriote Roman Polanski, celui du Locataire ou de Rosemary’s Baby, lorsqu’il filme les grandes cités étrangères en insufflant son regard polonais, morne, kafkaïen, désenchanté, pour distiller l’angoisse ; celle du Stanley Kubrick de Shining qui embrasse, sans chercher à le sur-expliquer, le mystère d’un fantastique « chirurgical » en cadrant symétriquement de grands décors vidés d’humanité et meublés par la seule névrose des protagonistes ; celle du David Cronenberg de La Mouche ou Chromosome 3 chez qui les monstres, dépouillés de toute tonalité « fun », sont filmés avec une gravité à toute épreuve et métaphorisent crûment les consciences en perdition.
Żuławski n’aurait probablement pas apprécié ces comparatifs – lui qui se défiait de toute comparaison avec le cinéma occidental de son temps et qui, surtout, tenait à la reconnaissance de ses propres spécificités. Du reste il n’est évidemment pas réductible à un mélange de ces autres grands noms du septième art. Lorsqu’on parlait d’hystérie pour caractériser ses films, il répondait avec orgueil que leur rythme vieillirait moins vite que la moyenne des autres. C’est particulièrement frappant pour Possession, paradoxalement avare de rebondissements et cultivant un côté froid dans son traitement visuel, mais heurtant constamment les spectateurs par la nervosité de ses mouvements, son montage pas toujours chronologique, son script étranger à tout compromis qui fait voler les barrières entre les genres et les écoles – passant du drame domestique au film de monstre avec de nombreux appels de phares du thriller paranoïaque –, et bien sûr cette direction d’acteurs d’une intensité à couper le souffle (il faut voir l’implication physique d’Adjani, notamment dans la célébrissime séquence du métro, mais également celles de Heinz Bennent en gourou illuminé et surtout de Sam Neill avec ses nombreux pétages de câble et cette chute à moto qu’il a lui-même effectuée !). Exigeant au-delà du raisonnable, Żuławski a connu par le passé les privations, la propagande, la pression professionnelle et même l’exil imposés par le bloc soviétique, et aura indéfiniment reporté sa rancœur, sa colère et ses fêlures dans ses rapports avec ses équipes de tournage ainsi que dans la substance même de ses films, sauvages, excessifs, sans concession. C’est très palpable dans ses œuvres les plus apaisées comme La Fidélité ; c’est absolument dévastateur dans un film halluciné comme Possession !
Deux régimes de communautés
Utilisant – ou exorcisant – sa propre biographie à l’occasion de ce script, le réalisateur ne trahit pas certaines obsessions de sa carrière : Żuławski aura souvent été le cinéaste du couple en crise, du déclin amoureux, de la jalousie maladive, des scènes de ménage, traquant spécifiquement ce moment de déconnexion où l’être humain se met à déraisonner, à perdre les pédales, déclarant et commettant des choses dont il aura forcément honte après coup… à condition d’y survivre ! Le titre (qui s’inscrit dans une certaine tradition du thriller psychologique – Répulsion, Obsession, etc.) est au moins à triple-sens : on a tout de suite envie de penser à la possession démoniaque, qui attesterait de l’appartenance du film au genre horrifique, et se rattacherait à la double-séquence de l’église et du couloir de métro où Anna / Adjani s’atomise littéralement. C’est l’interprétation « MacGuffin », celle qui a vocation d’accrocher les spectateurs. Le deuxième sens a à voir avec la jalousie, la mécanique du couple et plus généralement tout un contexte social et familial : vouloir posséder l’autre ; se sentir possédé(e) par l’autre ; être possédé(e) par un mode de vie dont le carcan nous rend fous, etc. Ce n’est plus la possession de l’âme au sens mystique mais celle, liberticide, du corps. Nous ne sommes plus du tout dans le fantastique, mais dans une étude de mœurs prosaïque et brutale. Néanmoins l’un peut toujours se plaquer sur l’autre : lorsque la jalousie nous procure un sentiment de trahison ou lorsqu’on se sent prisonnière d’autrui, on peut adopter momentanément un comportement de « possédé » : les mouvements répétitifs de Marc qui se contorsionne sur son matelas ou se balance comme sous hypnose dans son rocking-chair, et l’extrême nervosité d’Anna lorsqu’elle cuisine sa viande en regardant dans le vague ou déblatère confusément devant la caméra de son amant Heinrich, nous en fournissent deux exemples concrets.
Le troisième sens du titre ne concerne plus vraiment la promiscuité du couple, mais plutôt le corps social au sens large. Il ne concerne pas non plus le comportement excessif, « hystérique » si cher à Żuławski ; comportement qui a tout de même pour lui de s’orienter vers la pulsion de vie, voire l’urgence de la survie et qui – soyons francs – est loin de sonner faux en résonance avec les pertes de contrôle dont tout un chacun fait l’expérience au cours de son existence. Nous sommes ici du côté de la vraie pulsion de mort au sens żuławskien : l’apathie ! Il faut prendre beaucoup plus de hauteur et envisager la possession de tous les individus par un totalitarisme tout-puissant. C’est là le versant politique du film. Il n’est pas exprimé par les corps des protagonistes qui se débattent, mais par les « doubles » (tout à fait dans la lignée du fameux Double de Dostoïevski) absolument calmes, polis, dévitalisés et… inhumains interprétés en parallèle par les comédiens principaux. Le réalisateur avait déjà expérimenté ce motif dès son premier film La troisième partie de la nuit et le réitère à des fins plus pessimistes encore. Marc, en plein cauchemar conjugal, fait tardivement la connaissance de la maîtresse d’école de son fils, véritable clone de son épouse aux yeux d’extra-terrestre qui n’est pas sans évoquer le malaise des « body snatchers » filmés successivement par Don Siegel, Philip Kaufman, Abel Ferrara et Oliver Hirschbiegel avec plus ou moins de bonheur. Le rêve d’un communisme d’état bien connu du cinéaste, de transformer tous les individus en animaux dociles, disciplinés, heureux de leur sort, inaptes à la contestation du système (en quoi il rejoint en bout de course le fascisme le plus décomplexé) se trouve personnifié par cet étrange personnage, par le retour obsessionnel du mur coupant la ville en deux, par cette milice / police mal définie qui viendra régler le problème à sa manière… et par une improbable paire de chaussettes roses ! Les corps en souffrance de Żuławski, d’abord répulsifs, deviennent alors des corps révoltés bataillant dans un enfer glacial. Et les trois niveaux de lecture de se superposer dans un brillant contrepoint au contenu inépuisable.
Sans issue, sans espoir, mais pas totalement dénué d’idéal et de transcendance pour autant, pétri d’une science fascinante de l’image (la remarquable photo de l’éclectique Bruno Nuytten – futur réalisateur de Camille Claudel –, les décors déchirants par eux-mêmes des alentours du mur de Berlin, la déconcertante facilité avec laquelle Żuławski passe de longs travellings virtuoses à des séries de plans fixes parfaitement calculés sans jamais casser l’unité de son rythme ni l’énergie de ses acteurs…), Possession n’a pas fini, loin de là, d’obséder ses spectateurs passés, présents et futurs.
Image
Le Chat qui Fume se distingue entre autres par son désir scrupuleux de traiter avec le même perfectionnisme, quand c’est possible, un petit classique de l’horreur et une péloche oubliée de Claude Mulot. Ici, on n’a pas lésiné sur les moyens avec la création d’un scan 5k tiré du négatif 35mm (faisant l’objet d’un bonus essentiel aux fétichistes tardifs du celluloïd, qui passe en revue les opérations techniques successives de la restauration). Le résultat saute évidemment aux yeux dès les premiers plans : piqué impeccable, colorimétrie ultra précise, extrême propreté de la copie (Żuławski qui louait la qualité du dvd en son temps tomberait probablement de sa chaise !), les très fines bouches n’auront à redire que sur certains noirs peu profonds et légèrement granuleux dans les moments les plus sombres – ne cherchez pas : un passage numérique sur ce minuscule défaut natif finirait par dénaturer la pellicule 35 et le travail photographique. En l’état, tout est superbe et rien n’est trahi !
Son
Quatre alternatives entre version originale en anglais et doublage français, tous deux proposés en versions mono d’origine ou 2.0. Pour la netteté des dialogues et la qualité générale on préférera le mix anglais – néanmoins la vf est plutôt fréquentable et les ambiances sonores et musicales n’y passent pas trop à la trappe. Pour le reste, la propreté des versions mono n’est pas en reste, mais la stéréo bénéficie logiquement d’une dynamique et d’un relief infiniment plus grands dont on ne saurait se priver pour un film aussi immersif !
Interactivité
Très très gros morceau que cette édition en termes de bonus vidéo, parfaitement complétés par le recueil de propos Une histoire orale d’Andrzej Żuławski qui revient sur toute la filmographie du cinéaste à travers de nombreux entretiens avec ses collaborateurs. Un certain nombre d’éléments sont repris, répétés d’un module à l’autre (un making of assez complet, trois interventions du réalisateur dans des contextes et des époques différents – quatre si l’on compte le commentaire audio non sous-titré mais très instructif pour les anglophones) mais tout comme le livre, loin de faire bêtement double-emploi, ils génèrent plutôt un grand portrait polymorphe, multipistes, parfois contradictoire (et c’est tant mieux !) de l’œuvre et plus généralement de son créateur et de sa carrière. Une partie de ces modules sont d’époque (un document belge dans lequel Żuławski revient notamment sur le dossier de presse dont une superbe reproduction attend les acquéreurs de la « box »), d’autres ont été créés en 2009 pour la sortie dvd du film (généralement supervisés par Daniel Bird – Żuławski y parle tantôt de morale, tantôt de technique, tantôt d’anecdotes plus légères…) et certaines nouveautés viennent s’ajouter – comme « Petite anatomie de la rupture », analyse bien sentie qui, sans faire l’impasse sur le contenu politique du film, insiste plus qu’à l’accoutumée sur sa façon de figurer la passion amoureuse. On pourra aussi accéder pour la forme, dans une version en basse définition, au montage américain très raccourci qui entendait donner au film un look horrifique plus « commercial » (assorti d’un module qui détaille par le menu les différences entre les deux versions, et d’une bande-annonce racoleuse au possible qui ne laisse aucun doute sur le but de l’entreprise). Enfin, le cd du score composé par Korzynski clôt impérialement ce festival exhaustif disponible dans l’édition la plus complète du film. Un seul regret – minime parce qu’attendu : Isabelle Adjani, icône inoubliable du film, définitivement rétive à revenir sur cette expérience qui lui a manifestement tant coûté, brille toujours par son absence ; n’existant que dans le discours des autres intervenants, son spectre hante avec d’autant plus de persistance les alentours du film.
Liste des bonus
De l’autre côté du mur, Possession : histoire d’un film (making of, 52′) ; Commentaire audio (non sous-titré) ; Interview d’Andrzej Żuławski (36′) ; Interview d’époque de Żuławski et des acteurs (25′) ; La musique de Possession avec le compositeur Andrzej Korzynski (19′) ; Notre ami de l’Ouest avec le scénariste Christian Ferry (10′) ; La cité divisée : les lieux de tournage de Possession (7′) ; Repossédé : le remontage de Possession (13′) ; Basha, une héroïne méconnue parmi les affichistes polonais (6′) ; Petite anatomie de la rupture : analyse du film Possession (15′) ; Scènes coupées (3′) ; Rencontre avec la productrice Marie-Laure Reyre, Dominique Schneidre et Daniel Bird ; « Leçon de cinéma » avec Andrzej Żuławski (100′) ; Le remontage de Possession en version intégrale (non sous-titré, 77′) ; La restauration de Possession (25′) ; Films-annonces ; la BOX Possession contient également : CD de la bande originale (16 titres) + reproduction du dossier de presse d’époque (40 pages) + Une histoire orale d’Andrzej Żuławski par François Cau et Matthieu Rostac (264 pages).