PLANÈTE HURLANTE

Screamers – Etats-Unis, Canada, Japon – 1996
Support : Bluray
Genre : Science-fiction
Réalisateur : Christian Dugay
Acteurs : Peter Weller, Jennifer Rubin, Roy Dupuis, Andrew Lauer, Charles Edwin Powell, Ron White…
Musique : Normand Corbeil
Durée : 108 minutes
Image : 1.85 16/9
Son : Français & Anglais DTS-HD Master Audio 2.0 et 5.1
Sous-titres : Français
Éditeur : ESC Éditions
Date de sortie : 21 avril 2021
LE PITCH
En 2078, sur la planète Sirius 6B, le conflit qui oppose le Nouveau Bloc Économique (ou N.B.E.) à l’Alliance, un groupement de colons et de mineurs, prend une tournure inquiétante. Les « Screamers », des armes intelligentes utilisées par l’Alliance, échappent désormais à tout contrôle et prennent une nouvelle apparence…
La plume et l’épée
Publiée en mai 1953, la nouvelle de science-fiction Second Variety (« Nouveau modèle », dans sa traduction française) est l’une des plus belles réussites de Philip K. Dick. En une vingtaine de pages au style incisif et implacable, l’auteur d’Ubik y regroupent l’essentiel de ses obsessions. Son adaptation au cinéma, petite série B en apparence disgracieuse, parvient à en capturer l’essence pour un résultat dont la noirceur et le nihilisme nous laissent carrément sur le cul.
Dan O’ Bannon est le premier à s’intéresser à Second Variety et en tire un scénario dès 1981. Comme ce fut le cas de bon nombre de manuscrits de l’auteur d’Alien et Dead & Buried, il finit dans un tiroir, victime d’un development hell classique après une série de faux départs. Et c’est un producteur canadien qui s’en empare finalement au début des années 90 et qui monte le projet en coproduction avec le Japon et avec les américains de Columbia-Tristar. Parce qu’il ne s’en est pas trop mal sorti avec les suites du Scanners de Cronenberg, qu’il est doué à la steadycam, qu’il travaille bien et qu’il n’est pas cher, c’est le québécois Christian Dugay qui est engagé pour réaliser le film qui s’appelle désormais Screamers, en référence au hurlement strident que poussent les robots en passant à l’attaque. Passé à la postérité pour son rôle dans le Robocop de Paul Verhoeven, Peter Weller signe pour la tête d’affiche sur la base d’un script auquel s’est ajouté un nom relativement obscur, Miguel Tejada-Flores. Officiellement, Tejada-Flores ne s’est occupé que des dialogues à la demande de Duguay, sans rien changer à la version de Dan O’Bannon dont le nom sert d’ailleurs d’argument marketing sur toutes les affiches (sans qu’O’ Bannon n’ait été prévenu !). Officieusement, … c’est tout bonnement impossible à vérifier.
Mises à jour
On peut néanmoins s’amuser à lister les différences entre la nouvelle de K. Dick et le produit fini. Si le déroulement de l’intrigue reste le même dans les grandes lignes, ce sont les détails qui changent, avec un impact significatif. La guerre est transposée de la Terre à la planète fictive Sirius 6B et n’implique plus le Bloc Soviétique et les Nations Unies mais un conglomérat financier et une coalition syndicale. Le politique cède la place à l’économique, dans une vision qui annonce déjà les tensions provoquées par la mondialisation et le néo-libéralisme. Weller apporte sa pierre à l’édifice en faisant du commandant Hendricksson (Hendricks chez K. Dick) un officier cultivé, fin mélomane et numismate. Le scénario lui adjoint un second en la personne du soldat Jefferson, histoire de creuser l’écart entre l’enthousiasme d’un jeune combattant et le cynisme fatigué d’un homme ayant vu mourir les siens les uns après les autres. Quant aux noms des survivants du N.B.E., ils sont débarrassés de leurs consonances russes ou slaves. C’est à la toute fin que Screamers se démarque réellement de Second Variety. Dans la nouvelle, la dernière étape de l’évolution « morale » des robots est d’apprendre à s’entretuer, Philip K. Dick prédisant à la fois la fin de l’humanité et l’autodestruction de son fléau synthétique. Chez Duguay, c’est l’amour et le sacrifice de soi qui achèvent de rendre les machines plus humaines que leurs créateurs. Et le commandant Hendricksson de s’envoler au lieu de rester sur le plancher des vaches, certains de laisser l’enfer derrière lui. Un espoir douché avec sadisme par l’image d’une peluche qui s’anime, promesse d’une nouvelle apocalypse.
La menace qui venait du froid
Tourné dans des carrières de béton par un froid si intense qu’il faisait geler la pellicule, Screamers cultive une imagerie sale, grise et froide. Budget limité oblige, la direction artistique, des costumes aux décors, est austère, simplifiée à l’extrême. Doux euphémisme que de constater que le film ne flatte jamais le regard. On pourrait y voir une faiblesse, une forme bâclée. En réalité, si les effets numériques font effectivement un peu peine à voir, même pour l’époque, Duguay reste très fidèle à la charte visuelle des écrits de Philip K. Dick où le futur n’est jamais séduisant et s’inspire d’une esthétique soviétique, avec des lignes dures, massives, tranchantes et grossières. Les pannes informatiques sont fréquentes et certaines idées simples renforcent encore le sentiment de délabrement général. Comme ces bracelets qui brouillent les signes vitaux pour ne pas être la cible des machines et qui s’éteignent au pire moment, la faute à la radioactivité ambiante. Un air pollué qui force les habitants de Sirius 6B à fumer des cigarettes rouges que l’on imagine plus dégueulasses encore que du tabac de contrebande. Screamers suinte la tristesse et le désespoir par tous les pores et la caméra prend un malin plaisir à s’attarder sur des visages à la peau marquée par le gel et les radiations.
Sans les moyens pour rivaliser avec des blockbusters du calibre de Total Recall, Christian Duguay mise tout sur le rythme avec une caméra très mobile, développe habilement la paranoïa qui gangrène peu à peu les relations entre les personnages et se révèle un excellent directeur d’acteurs, offrant au passage un très beau rôle à la trop rare Jennifer Rubin (la punk bad ass de Freddy 3). La fin des frontières entre l’humain et l’artificiel, les manipulations politiques, la question de l’identité au sein d’un collectif indissociable, les poisons et les illusions que l’on s’injecte pour grappiller quelques secondes de bonheur, un monde qui plonge dans la nuit et sans espoir de retour, tout Philip K. Dick est là, dans un long-métrage faussement anonyme et dont la laideur transperce le cœur et refroidit l’âme.
Image
Si ESC n’est pas le premier à éditer Screamers sur support haute-définition, gardons à l’esprit la difficulté de la tâche. La photographie brute de décoffrage et très crue de Rodney Gibbons nécessite un équilibre fragile entre définition, profondeur de champ et compression pointue. Quelques rares plans sont un peu à la ramasse, avec un soupçon de bruit numérique (l’arrivée du soldat du N.B.E. au tout début du film, le dernier plan) mais l’éditeur relève le défi avec brio dans la majorité des cas. Les visages et leurs teintes abîmées s’offrent un rendu très convaincant et les matte-paintings sont enfin traités avec le respect attendu. La fluidité de l’image s’accompagne d’un regain de détails lors des attaques des machines tandis que les décors enneigés ne souffrent jamais du mélange délicat entre blancs immaculés et pourriture grise.
Son
Très frontale et un peu brouillonne, la stéréo ne fait pas le poids face à des mixages 5.1 très démonstratifs. Le titre du film vole en éclat sur tous les canaux, les cris des screamers saturent l’espace avec l’agressivité nécessaire, les basses font des apparitions remarquées (le crash hors-champ de la navette spatiale, le combat entre les deux Jessica) et les dialogues ne se noient jamais derrière les effets. Très léger bémol pour une piste musicale cheap et tremblotante mais qui a le mérite de savoir se faire oublier.
Interactivité
Forcément francophone, le québécois Christian Duguay est l’invité de marque de cette édition. Son entretien – réalisé en pleine pandémie – se révèle aussi complet que passionnant, aborde les anecdotes de tournage, revient sur la postérité du film sans mentionner l’horrible séquelle de 2009 mais en osant un parallèle pas si con entre les variants du COVID-19 et l’évolution constante des screamers, et dresse un bilan de sa carrière, entre séries B musclées, téléfilms historiques et un cinéma populaire, animalier et familial en France. Le cinéaste a des choses à dire, trop sans doute, la durée d’une vingtaine de minutes seulement entraînant des raccourcis frustrants. Le critique Étienne Barillier est lui aussi victime du format court mais parvient tout de même à livrer quelques infos précieuses sur Philip K. Dick et sa nouvelle « Second Variety ». Un livret de – devinez qui ? – Marc Toullec complète le tout dans un packaging un peu clinquant mais plus accrocheur que celui du blu-ray anglais de 101 Films. Ironie du sort, ce dernier propose des suppléments plus nombreux et indispensables pour les fans du film, dont un commentaire audio en forme d’essai critique et un entretien avec le co-scénariste Miguel Tejada-Flores. Pour les anglophones, il ne sera donc pas inutile de passer deux fois à la caisse.
Liste des bonus
Un livret de 20 pages par Marc Toullec, « Souvenirs du futur » : entretien avec le réalisateur Christian Duguay, « Planète hurlante : les simulacres de Philip K. Dick » par Etienne Barillier, Bande-annonce.