LES FRISSONS DE L’ANGOISSE

Profondo Rosso – Italie – 1975
Support : 4K UHD & Blu-Ray
Genre : Horreur
Réalisateur : Dario Argento
Acteurs : David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia, Macha Méril, Eros Pagni, Giuliana Calandra…
Musique : Goblin, Giorgio Gaslini
Durée : 126 minutes
Image : 2.35 16/9
Son : Italien, Français et Anglais DTS-HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Français et Anglais
Editeur : Les Films du Camélia
Date de sortie : 10 décembre 2025
LE PITCH
Quelques heures après avoir été troublée par la présence d’un meurtrier lors d’une conférence à Rome, une femme aux dons extra-lucides est assassinée. Pianiste anglais de passage en Italie, Marcus Daly est témoin du meurtre mais échoue à identifier le coupable. Avec l’aide de Gianna, une journaliste, il va mener l’enquête au péril de sa vie…
Le rouge et le noir
Déjà inclus dans un très beau coffret consacré à Dario Argento et paru à la fin de l’année 2022, Profondo Rosso fait aujourd’hui cavalier seul dans une réédition sur support 4K et agrémentée de nouveaux bonus. Toujours aux manettes, l’éditeur Camélia persiste néanmoins à nous refuser le montage international, plus court de 20 minutes. Un choix discutable mais qui ne gâche en rien le plaisir de redécouvrir une fois encore ce giallo magistral, sommet insurpassable du genre.
Fétichiste, ésotérique, cryptique, brutal, flamboyant, séminal, terminal, virtuose, … la liste d’adjectifs venus s’accoler à Profondo Rosso (oublions le titre français une bonne fois pour toute) n’a cessée de s’allonger au bout d’un demi-siècle de visionnages et d’analyses répétées. Il faut dire que, lorsque Dario Argento entame le tournage de son cinquième long-métrage en septembre 1974, le cinéaste déborde d’ambitions. Si le succès de sa trilogie « animale » (L’Oiseau au plumage de Cristal, Le Chat a Neuf Queues, Quatre Mouches de Velours Gris) a pleinement participé à l’essor et à la popularité du giallo en Italie et bien au-delà, l’échec cinglant de sa comédie historique Cinq Jours à Milan, plutôt bien reçu par le public mais rejeté par la critique et très peu distribué en Europe et ailleurs, freine brutalement Argento dans son émancipation du cinéma de genre et le renvoie à la case départ. D’où ces pulsions contraires qui animent Profondo Rosso, à la fois film-somme et renaissance, giallo baroque et primitif. Poussé par son envie de s’affranchir des règles et de créer un nouveau langage cinématographique, tout en honorant sans la moindre forme de cynisme le contrat d’un « vrai » film de genre (du sang! du sang ! du sang!) Dario Argento façonne la première série B digne de figurer dans une galerie d’Art, entre une sculpture de Michel-Ange et un tableau de Giorgio De Chirico, ce dernier étant par ailleurs une source d’inspiration picturale revendiquée par le réalisateur.
Co-écrit avec Bernardino Zapponi, scénariste de Federico Fellini et de Dino Risi, Profondo Rosso ne surprend pas seulement par son formalisme exacerbé et hypnotique mais aussi par une écriture qui, bien que respectueuse des codes du giallo, ne perd jamais une occasion de bifurquer vers la comédie de mœurs. Ainsi, un ton parfois léger, pour ne pas dire franchement comique (cf. ce gag avec le siège passager de la voiture de Daria Nicolodi) vient se confronter sans ménagement avec des thématiques sombres et complexes, telles que le spiritisme, la folie, le sadisme et les traumas de l’enfance.
Murder Rock
Le protagoniste principal, campé par un David Hemmings échappé du Blow-Up d’Antonioni, double ambivalent du cinéaste à l’écran, est un artiste, un musicien, pianiste de jazz pour être plus précis. Argento dresse, au travers du personnage de Marcus Daly, un autoportrait tout à fait ludique. Il n’est pas interdit de s’amuser de cet anti-héros à la virilité fragile, aux contradictions savoureuses et dont la modernité affichée se heurte aux dures réalités de la révolution des mœurs, d’un féminisme triomphant et d’une violence exacerbée portée par les fantômes du passé et une époque troublée. Il est en revanche fortement conseillé d’y voir la clé de lecture d’un film qui, selon toute logique, ne devrait pas pouvoir tenir debout.
Pour balayer d’un revers de la main les incohérences et les bizarreries d’une intrigue qui flirte avec le fantastique et le surréalisme (et qui atteste, au passage, de la consommation régulière de stupéfiants en tous genres en coulisses), il est de coutume d’affirmer que Profondo Rosso est un film expérimental – un trip, donc – où le style phagocyte ouvertement la substance. Traduction : aux chiottes la logique, profitez du voyage ! Pas faux mais un peu facile quand même. Parce qu’il ne suffit pas de regarder, il faut aussi savoir écouter. Profondo Rosso, comme le seront plus tard Suspiria, Inferno, Phenomena ou encore le bien nommé Opera, est avant tout un sacré putain d’opéra rock ! Bien aidé en cela par le score imprévisible et furibard des Goblin, Dario Argento compose davantage qu’il ne met en scène, jouant avec le rythme, les ruptures de ton, les scènes de meurtre, les gros plans fétichistes ou expressionnistes. Les raccords sont des notes, les mouvements de caméra créent la mélodie. Vu sous cet angle, Profondo Rosso dissipe la cacophonie d’un foisonnement parfois intimidant et dévoile sa nature « profonde » : représenter la mort pour ce qu’elle est, une symphonie funeste, une berceuse macabre … avec un zeste de riffs de guitare bien saignants !
D’une main, Dario Argento enfonce un clou dans le cercueil d’un genre alors en fin de course. De l’autre, il ouvre la voie à l’elevated genre dont nous raffolons tant aujourd’hui ainsi qu’au mariage du cinéma et du clip musical. Trop fort, Dario !
Image
A l’instar de la copie déjà proposée dans le coffret de 2022, le bluray de cette édition, bien que de très haute tenue, n’est pas exempt de reproches. Lesquelles, c’est un peu dommage, se cristallisent autour d’une colorimétrie trop souvent fadasse. Pour faire court, les explosions de rouge n’ont pas souvent l’éclat tant attendu, et la palette chromatique tire bizarrement vers l’orange. La faute à un filtre sépia à peine perceptible mais qui laisse des traces. Par bonheur, a propreté de la restauration, le respect du grain, le niveau de détails, la profondeur des noirs ainsi que la précision de la définition font presque taire ces griefs de puriste. La prestation UHD était donc fortement attendue, et clairement cette restauration effectuée à partir de scan 4K des négatifs 35mm 2-perf Techniscope et trouve généreusement sa place. Explosion supplémentaire de détails et de profondeur tout d’abord, mais aussi et surtout une colorimétrie beaucoup plus intense, porté par un Dolby Vision qui appuie considérablement les rouges et leurs reflets sanguins. Superbe, même si là encore les multiples reconstitutions du montage intégral et les différentes sources utilisées, entrainent quelques variations toujours visibles.
Son
Nettoyées mais loin d’avoir été restaurées pour une oreille contemporaine, les versions françaises et anglaises ont avant tout valeur d’archive. La piste italienne déroule un relief autrement plus convaincant, avec une stéréo requinquée et à la dynamique percutante. Entre l’absence de souffle et des basses qui s’offrent une nouvelle jeunesse, c’est un no brainer.
Interactivité
Nichés dans un digipack qui reprend la charte graphique du coffret de 2022, les deux disques ont le bon goût de proposer aux collectionneurs un contenu un peu plus riche, légitimant ainsi un nouveau passage en caisse. Fort sympathiques, la brève présentation de Dario Argento ainsi qu’un entretien très enjoué avec Macha Méril s’effacent pourtant face à la richesse et à la pertinence du propos de Nicolas Boukhrief, ancien pilier de la revue Starfix passé à la réalisation depuis. D’autres cinéastes cinéphiles viennent lui prêter main forte puisque Guillermo Del Toro, Nicolas Winding Refn et Gaspar Noé évoquent chacun leur tour toute l’affection qu’ils nourrissent pour Profondo Rosso et son réalisateur. Le réalisateur d’Irréversible et de Vortex (dans lequel joue bien évidemment Argento) s’avère être le plus passionnant de ce trio d’intervenants. Cerise sur le gâteau, on retrouve enfin l’un des meilleurs bonus de l’édition UK de Arrow Video, à savoir une longue et passionnante analyse du film par le critique Michael McKenzie. Un beau cadeau qui clôt une interactivité qui se boit comme du petit lait.
Liste des bonus
Présentation du film par Dario Argento (5’) / Entretien avec Nicolas Boukhrief (28’), Entretien avec Macha Méril (17’), « Profondo Giallo » : analyse du film par Michael McKenzie (33’), « Rosso Argento » : entretiens avec Guillermo Del Toro, Nicolas Winding Refn et Gaspar Noé (20’), Bande-annonce.






