L’ENFER DES HOMMES

To Hell And Back – Etats-Unis – 1955
Support : Bluray & DVD
Genre : Guerre, Biopic
Réalisateur : Jesse Hibbs
Acteurs : Audie Murphy, Marshall Thompson, Charles Drake…
Musique : Inconnu
Image : 2.35 16/9
Son : Anglais et Franais DTS HD Master Audio 2.0 mono
Sous-titres : Français
Durée : 106 minutes
Editeur : Éléphant Films
Date de sortie : 26 janvier 2021
LE PITCH
Les faits d’armes d’Audie Murphy d’après son autobiographie, frère aîné d’une famille rurale, devenu prématurément orphelin et engagé dans l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale, qui mena campagne en Afrique du Nord, en Italie puis dans le sud de la France, son comportement héroïque faisant de lui le soldat le plus décoré de l’Histoire.
Audie au pays de l’enfer
Dix ans après la fin de la guerre, véritable brochure dédiée à l’armée étasunienne et probablement applaudie par le ministère de la défense, L’Enfer des Hommes (au titre français plus crétin que jamais) se présente comme un focus sur le soldat le plus mythique du cru, brossant un portrait glorieux et débonnaire de l’entrée en guerre des USA, de leurs valeureux GIs et de leur efficacité militaire.
Jesse Hibbs n’est pas un mauvais cinéaste, mais sûrement pas un réalisateur « important ». Étalé sur six ans, son parcours cinématographique durant les années 1950 va très vite se poursuivre à la télévision où il dirigera des épisodes de séries à succès (Rawhide, Perry Mason, Le Fugitif, Les Envahisseurs, etc.) jusqu’à la fin de sa carrière. Il vient de réaliser quatre westerns, son genre de prédilection (dont en dernier lieu le très beau et très romantique La Montagne Jaune) et il a déjà travaillé avec Audie Murphy sur Chevauchées avec le Diable. Si l’on prononce aujourd’hui le nom de Murphy à un jeune public il est probable qu’il entende par erreur « Eddie Murphy » – toujours populaire quoique lui-même déjà passé de mode – et ne confonde les deux stars. Pourtant Audie était alors une légende vivante : héros de guerre multi-décoré âgé d’une vingtaine d’années à peine, il fit ensuite carrière comme acteur, aidé par sa notoriété plus que par ses réelles compétences de comédien, principalement dans des westerns de série B (on retiendra particulièrement l’excellent Une Balle signée X du grand Jack Arnold). Il interprétera deux fois Jesse James, d’abord pour Ray Enright, très tôt, dans Kansas en Feu, puis une vingtaine d’années plus tard pour son dernier film, devant la caméra de Budd Boetticher : A Time for Dying (Qui tire le premier) au titre original tristement prémonitoire puisque Murphy disparaîtra deux ans plus tard dans un accident d’avion. Il avait quarante-six ans.
To Hell and Back s’ouvre classiquement sur un défilé militaire accompagné d’une marche triomphale, avant une introduction laborieuse du général Walter Bedell Smith, dans son bureau, visiblement peu à l’aise devant la caméra, récitant platement un texte qu’on lui donne à lire hors-champ, jetant un coup d’œil par-ci par-là pour savoir quand il doit se lever de son fauteuil, faire trois pas puis s’appuyer sur son bureau, et se fendant d’un couplet désormais bien connu qui nous parle d’héroïsme, de fraternité, de la vie précaire du soldat en condition extrême, avant d’en venir à Audie Murphy lui-même et à son « palmarès » donné comme un exemple à suivre. Puis l’on fond sur l’enfance du héros, ses aptitudes de chasseur, son volontarisme lorsqu’il s’agit de subvenir aux besoins de sa famille, basculant d’emblée dans l’hagiographie la plus absolue avec une mise en scène effacée qui brosse les difficultés économiques d’une mère esseulée à la campagne et le refus de son fils d’aller à l’école afin de se consacrer au travail, comme une espèce d’idéal de pastorale sans nuances ni ambiguïté. Le reste du métrage sera peu ou prou à l’avenant, avec la camaraderie, l’entraide, les plaisanteries entre soldats, une rare bagarre sans conséquences de loin en loin pour faire état de la virilité ambiante, et une armée qui progresse avec des embûches dont on entend beaucoup parler mais qui ne semblent pas si extraordinaires à l’écran, l’enfer du titre peinant énormément à se faire sentir malgré la pyrotechnie et les déflagrations bien réelles de certaines batailles qui parsèment ce dépliant d’anecdotes relativement inoffensives – Murphy traversant les épreuves, comparable à Tintin, sans que sa candeur naturelle et son sens moral n’en souffre le moins du moins, accusant vaguement, à l’occasion, une petite baisse de régime (on le comprend !).
Éloge de la fiction
Le cinéma hollywoodien s’est fait une spécialité de traduire en image l’histoire américaine, fût-elle toute récente et pas encore tout à fait digérée. Il l’a fait dès son origine, et ce sont régulièrement des œuvres à « grand sujet » correspondant à cette approche qui remportent, sans réelle surprise, l’oscar du meilleur film. Pointe alors son nez le problème bien connu et si souvent posé de la véracité historique ! On pourrait facilement lui tordre le cou en arguant qu’une fiction avec script en trois actes, comédiens, décors factices, etc. n’est en aucun cas comparable à un documentaire et constitue toujours une idéalisation, un point de vue arbitraire, une mise en ordre qui aspire à l’universel, transcendant et dépassant (ou appauvrissant, selon le goût de chacun et la réussite plus ou moins grande du projet…) un sujet dans lequel elle prend sa source mais qu’elle n’est en aucun cas tenue de retranscrire fidèlement – pour autant que ce soit possible et que cela veuille dire quelque chose. L’ennui, c’est que le cinéma dont on parle joue bien souvent avec les frontières et brouille volontairement les pistes, attisant le débat au lieu de le clore une fois pour toutes. L’Enfer des Hommes est un cas d’école, sur ce point. Un cas limite. On peut regarder d’un œil distant l’Iwo Jima d’Allan Dwan qui met en scène un John Wayne conquérant, tout en sachant à quoi s’en tenir : l’acteur ne s’est jamais illustré dans aucune bataille réelle, le pays galvanisé par sa victoire rend un hommage patriote bien compréhensible aux traits de caractère les plus bestiaux des officiers qui l’ont fait triompher dans des conditions sordides, le réalisateur est un stakhanoviste rompu aux films d’aventure en tous genres.
Le cas du film discrètement mis en scène par Jesse Hibbs est très différent : au motif que l’on adapte les mémoires d’un soldat, on ne cherche à peu près jamais à fabriquer de progression dramatique ou à peindre des personnages pittoresques ou signifiants. Le film se suit comme une succession de saynètes qui, en effet, tiennent à peu près de la lecture d’un journal de bord décousu dans lequel personne ne sait, pas même le réalisateur, ce qui succédera à la séquence qui se déroule devant nous. Et pour couronner le tout, Audie Murphy, personnage central de ce récit, est incarné par Audie Murphy lui-même qui rejoue pour nous, avec un écho long de dix ans, les épisodes de la campagne militaire qui lui a valu ses médailles et sa célébrité. La mise en abîme est absolument vertigineuse et justifie à elle seule la vision de cet objet filmique non-identifié, et sa possession obligatoire par l’amateur de films de guerre. L’œuvre d’art, et même l’œuvre de divertissement, en revanche, ne résistent pas à tant de zèle, à tant de vains efforts pour coller – ou faire semblant de coller à tout prix au fait historique dans son exact déroulement, dans sa triste réalité, jusque dans sa platitude ! Et même cette relative platitude (que l’on pourrait justifier par le fait qu’effectivement, la réalité de la guerre est toujours différente et parfois moins « spectaculaire » que l’idée que l’on s’en fait dans la sécurité du foyer), a-t-elle vraiment quelque valeur, étant donné qu’elle repose sur le travail de mémoire d’un seul homme ayant rapporté sa propre histoire avec toute la subjectivité et tous les arrangements avec le réel que cela suppose…? Cet aller-retour en Enfer a probablement vraiment été celui de Murphy ; une illustration techniquement propre mais trop policée a toutefois retiré au titre sa pertinence. Faire du cinéma dans le respect de l’Histoire – ou tout au moins d’une histoire vécue – attestera peut-être de la bonne volonté d’un film. Peut-être. Mais jamais de sa valeur en tant qu’œuvre.
La proposition quasi docu-fiction du film est démentielle. Elle prend les spectateurs par la main et leur promet une expérience d’immersion sans « triche », sans le filtre de la fiction. Jeu de dupe auquel on se laisserait difficilement prendre : de la vérité prétendument objective ne découle jamais une grande vision de cinéaste, et l’expérience personnelle, puissante et traumatisante, d’Audie Murphy le soldat ne garantit malheureusement pas le charisme et la crédibilité d’Audie Murphy le comédien.
Image
L’inégalité criante des sources visuelles fait se côtoyer dans une même séquence, voire une même action, plans impeccablement transférés en haute définition et images gênantes à peine digne d’un traitement DVD. Impossible, malheureusement, de parer à cet impair qui gêne dangereusement l’immersion à certains moments-clés.
Son
Le moins que l’on puisse dire, c’est que si la bande-son se contente d’une bonne lisibilité dans les séquences les plus contemplatives, elle lâche franchement les chiens lors d’actions guerrières à la puissance dévastatrice. Ce que l’image peine parfois à susciter émotionnellement, le son le prend formidablement en charge : on essuie les rafales et explosions en tous genres de plein fouet, sans que la richesse du mixage paraisse le moins du monde brouillonne ni ne fasse saturer le tout – efficacité garantie ! La version française souffre comme d’habitude d’un impact plus étouffé, et la mise en abîme créée par la présence d’Audie Murphy lui-même ne peut que souffrir d’un doublage qui désamorce tout le projet par son artifice.
Interactivité
Laurent Aknin, dans une présentation toujours fluide et intéressante, présente le « mythe » Audie Murphy et, plus brièvement, le réalisateur Jesse Hibbs, mettant l’accent sur le caractère unique – presque expérimental – de ce film, ce qui lui permet d’ouvrir des pistes de réflexion pertinentes sur les bases du cinéma hollywoodien à grand spectacle et sur la culture américaine à plus grande échelle.
Liste des bonus
Le film par Laurent Aknin, Bande-annonce.