LE JOLI MAI

France – 1963
Support : Bluray
Genre : Documentaire
Réalisateurs : Chris Marker, Pierre Lhomme
Acteurs : Yves Montant (voix), Chris Marker (voix)
Musique : Michel Legrand
Image : 1.66 16/9
Son : Dolby Audio TrueHD Français mono 2.0
Sous-titres : Français
Durée : 165 minutes
Éditeur : Potemkine Films
Date de sortie : 6 mai 2025
LE PITCH
En mai 1962, alors que la France peine à se relever de huit années de guerre en Algérie, Chris Marker et Pierre Lhomme parcourent Paris avec une caméra discrète, portés par une curiosité attentive. Ils recueillent des voix du quotidien — dans les rues, les cafés, les appartements — où s’entrelacent rêves, doutes et fragments d’espoir. Ces instants suspendus composent un portrait intime et vivant d’une société en équilibre fragile, entre lumière et ombre.
Le réel en chantier
Filmer une ville, c’est toujours filmer ses habitants. Mais en 1962, alors que Paris se réveille d’une guerre douloureuse, c’est aussi filmer le silence. Avec Le joli mai, Chris Marker et Pierre Lhomme inventent un cinéma de l’écoute, où chaque visage croisé devient un fragment d’époque. C’est un film de paroles flottantes, de rues réelles et d’interrogations souterraines – un portrait collectif, tremblant, profondément humain.
Et si filmer le réel, c’était d’abord le reconstruire ? C’est l’impression que donne Le joli mai dès ses premières minutes, en dévoilant un Paris loin des clichés de carte postale. Les lignes se superposent, les formes s’emboîtent : c’est une ville en strates, en tension, où l’architecture moderne vient se greffer aux bâtiments anciens dans une brume presque métaphysique. Le regard de Chris Marker et Pierre Lhomme ne cherche pas la beauté figée, il scrute une cité en mouvement – comme un paysage en train de se réécrire. Dans ce décor, les voix émergent. Marker interroge les passants : « Que retenez-vous de ce mois de mai 1962 ? » La question est simple. Les réponses, elles, dessinent un patchwork de préoccupations ordinaires : le travail, l’amour, l’argent, le racisme, les loisirs. Et parfois, l’absence totale de réponse devient, en soi, un aveu bouleversant. Les visages figés parlent d’eux-mêmes.
La force du film, c’est aussi de faire entendre une langue oubliée : celle des « petites gens », souvent jugée maladroite, mais ici magnifiée par le dispositif. Le duo de réalisateurs ne cadre pas pour démontrer ; il cadre pour écouter. La caméra n’est jamais intrusive. Elle sait même s’arrêter. Il y a une justesse dans la façon dont Lhomme filme les mains, les visages, les silences. L’ensemble produit une matière vivante, mouvante, jamais figée dans une grille de lecture sociologique. Et même le générique de début – où les techniciens deviennent « hommes du son », « femme à ciseaux » – semble poétiser chaque geste de cinéma.
D’ombres et de voix
Dans ce jeu d’écoute et de montage, Le joli mai prend une forme particulière : celle d’un journal filmé collectif, tissé de contradictions, d’élans et de retenues. Marker ne cherche pas à ordonner le réel ; il l’explore. Sa voix, portée par Yves Montand, glisse entre ironie légère et mélancolie tendre. Il ne juge pas les témoins, mais les laisse révéler, par ce qu’ils disent ou taisent, une société en plein déséquilibre. La France est officiellement en paix, mais dans les esprits, rien n’est réglé. Le film enregistre cette ambiguïté.
Il y a, dans Le joli mai, une volonté sincère d’interroger notre manière d’habiter le monde. Ce n’est donc pas un documentaire sur mai 62 : c’est une plongée dans un état de notre société, un instant suspendu. Marker n’est ni sociologue, ni tribun : il est poète. Comme dans La Jetée, le moyen métrage culte qu’il venait de réaliser un an plus tôt, il saisit ce moment précis où la vie devient Histoire, où les discours les plus banals prennent un poids insoupçonné. C’est précisément cela qui rend son film encore si vivant aujourd’hui. On peut y entendre nos propres hésitations face à l’avenir, notre besoin de comprendre, notre peur de ne pas avoir les mots justes.
À la fois modeste et ambitieux, Marker et Lhomme montrent un Paris fragile, humain, traversé d’ombres et de lumières. Plus de 60 ans après sa sortie, Le joli mai demeure un film où chaque parole devient poésie, chaque silence devient politique. Et où la caméra, à sa manière, fait entendre le battement d’un pays en train de se chercher.
Image
L’édition du blu-ray Potemkine reprend la restauration 2K de 2012, issue d’une restauration photochimique de 2009 supervisée par Pierre Lhomme lui-même. À l’origine long de 2h45, le film fut réduit de 14 minutes à la demande de Marker, puis amputé de 4 minutes supplémentaires par Lhomme après le décès de Marker, pour aboutir à une version de 2h26, résultat d’une volonté d’épuration et de cohérence artistique. C’est ce montage qui nous est proposé à la découverte aujourd’hui.
Tourné en 35mm et en 16mm inversible, le film bénéficie d’un traitement qui respecte ces formats, préservant les textures argentiques et leurs variations naturelles. L’étalonnage équilibre habilement les plans, parfois plus sombres ou granuleux, pour un rendu authentique et très filmique. La restauration conserve volontairement quelques défauts — rayures, tremblements — pour ne pas trahir le style documentaire. Malgré un rendu parfois brut et des noirs peu profonds, l’image reste stable et lisible, avec une compression Blu-ray maîtrisée qui restitue fidèlement l’atmosphère du film, sans artifices. Un travail rigoureux, fidèle à l’esprit original.
Son
A l’instar de l’image, la bande son du film repose sur un savant assemblage de sources variées pour reconstituer un mix clair malgré le bruit de fond inhérent à la prise de son directe. La piste 2.0 dual mono privilégie la clarté des voix, toujours intelligibles et naturelles, avec un bon équilibre entre narration, interviews et ambiance urbaine. La musique, rare et un peu voilée, reste en retrait. On regrette l’absence de la voix off anglaise (avec la narration de Simone Signoret) présente sur le DVD Arte 2013. Le générique de fin, probablement inexistant, comme indiqué sur le carton titre, est remplacé par une musique de Michel Legrand. Un mix précis, fidèle et respectueux de l’authenticité sonore.
Interactivité
Potemkine reprend une partie des suppléments déjà présents sur le double DVD Arte de 2013, notamment deux courts-métrages réalisés à partir de séquences coupées du film original : Jouer à Paris (Catherine Varlin, 1962, 27 minutes) et D’un lointain regard (Jean Ravel, 1964, 12 minutes). Ces extraits prolongent utilement la matière brute du tournage, offrant un regard complémentaire sur Paris et ses habitants, à travers un prisme fragmenté mais toujours humain. En revanche, la troisième séquence coupée du DVD d’origine ainsi qu’un module de cinq minutes commentées par Pierre Lhomme, centré sur une expérience de cinéma direct en 1962, sont absents, ce qui peut laisser une impression d’édition incomplète pour les plus cinéphiles les plus exigeants. En contrepartie, Potemkine propose un entretien inédit avec Pierre Lhomme, réalisé en 2015 par des étudiants de la FEMIS (21 minutes). Bien que moins approfondi qu’un documentaire, cet échange apporte des éclairages intéressants sur la genèse du film, avec la sincérité et la lucidité caractéristiques du co-réalisateur, également chef opérateur du long métrage.
Liste des bonus
« Jouer à Paris » de Catherine Varlin (27’), « D’un lointain regard… » de Jean Ravel (12’) , Entretien avec Pierre Lhomme par des étudiants de la Femis (20’).






