LE GRAND COUTEAU

The Big Knife – Etats-Unis – 1955
Support : Bluray & DVD
Genre : Thriller, Drame
Réalisateur : Robert Aldrich
Acteurs : Jack Palance, Ida Lupino, Wendell Corey, Jean Hagen, Rod Steiger, Shelley Winters…
Musique : Frank De Vol
Image : 1.85 16/9
Son : Anglais et français DTS HD Master Audio 2.0 mono
Sous-titres : Français
Durée : 113 minutes
Éditeur : Rimini Editions
Date de sortie : 17 janvier 2024
LE PITCH
Charlie Castle était un acteur téméraire, brillant et audacieux. Mais il a signé un pacte avec le diable en se liant par un contrat de sept années à un producteur omnipotent, Stanley Hoff. C’est un homme brisé, qui à la veille de la reconduction de son contrat veut trouver le courage de faire éclater ses chaînes. Il espère ainsi renouer avec son épouse Marion, qui lui reproche de s’être vendu à Hoff, et retrouver son amour du jeu…
L’écran déchiré
Premier grand film de l’indépendance pour Robert Aldrich après les succès de Bronco Apache, Vera Cruz et surtout du radical En Quatrième vitesse, Le Grand Couteau était un projet de longue haleine que le réalisateur attendait de porter à l’écran. Une vision sans concession des coulisses du mythe hollywoodien où les ambitions créatives et les êtres sont broyés sous le poids d’un système vicié.
Au départ une pièce de théâtre donc, écrite par le grand dramaturge Clifford Odets, celle-ci servait clairement d’exutoire à une dizaine d’années peu fructueuses pour ce dernier au sein d’une industrie qu’il n’avait de toute façon abordée que comme un gagne-pain honteux. Une charge particulièrement violente, déjà mal perçue lors de ses représentations, mais qui bien entendu ne sera clairement pas beaucoup mieux acceptée lors de la sortie de la version cinéma par le milieu hollywoodien qui ne goute que décidément trop peu la critique. Pourtant avec son scénariste James Poe (Attaque !) et parfois sous la pression des différents maillons de la censure, Adlrich atténue légèrement le trait, réduit les longues tirades assassines et gomme les allusions à quelques sujets de société toujours peu tolérées à l’époque (adultère, prostitution, avortement, suicide…), mais il clair que le message passe avec toujours autant de force. Sans doute parce que Aldrich y refuse tout romantisme cinématographique, n’abordant jamais ce monde là avec la moindre once de regard positif (la belle époque créative et artistique est déjà loin et hors-champs) se concentrant constamment sur la figure d’une star certes au sommet de sa gloire, mais d’ores et déjà déchue dans sa carrière de « vrai » acteur. Un homme qui de compromissions en acceptations, de contrat sécurisant en chèques mirobolants à littéralement donné son âme au diable (ici personnifié par le producteur incarné par un explosif Rod Steiger), prisonnier d’un destin et d’une carrière qu’il a laissé les autres choisir pour lui.
Le grand jeu
En dehors d’une ex-épouse bien intentionnée (car étrangère au milieu ?), gravite autour de lui une reine des ragots invasive et menaçante, un fixer du studio affable mais ne faisant que peu de mystère sur ses méthodes, un ami scénariste blasé et déjà prêts à repartir pour New-York, ainsi que quelques starlettes en quêtes de gloire. L’une d’elle, interprété par Shelley Winters (qui força sa participation au film pour ces deux seules scènes), évoque même ouvertement les attentes douteuses des grands pontes à son endroit… Plus de soixante ans avant l’affaire Wenstein. Un portrait effectivement terrible d’un royaume pourri par le pouvoir et l’argent et où les méthodes mafieuses sont devenues choses communes, une menace de mort et des secrets plombant autour d’un accident de voiture, faisant glisser parfois Le Grand couteau vers les rives du film noir. Mais un film noir sur une scène fermée, Aldrich préservant en dehors de quelques courtes scènes, tout le cadre théâtral, en accentuant même les sensations constantes d’écrasement et d’enfermement, faisant de la riche demeure de Charlie Castle, une prison de luxe et un tombeau en devenir, dans lequel se dernier s’agite, se débat de moins en moins ardemment. Aldrich maitrise impérialement son cadre et son espace, mais l’imposant Jack Palance porte souvent le film sur ses épaules, jouant élégamment et intensément de sa carrure, de son physique atypique en les faisant contraster avec une fragilité fiévreuse, une errance constante et un corps qui s’avachit de scènes en scènes. Une posture et un espace claustrophobique d’ailleurs admirablement annoncés dans un superbe générique d’ouverture signé par un Saul Bass pourtant débutant.
Semi-échec en salle, à priori aussi victime de quelques appels au boycott, Le Grand couteau sera cependant immédiatement célébré par les petits français des Cahiers du cinéma. Depuis, le métrage figure souvent aux cotés de Boulevard du crépuscule, Les Ensorcelés, Une Étoile est née ou Eve pour sa faculté à briser la vitrine hollywoodienne. Et le mélange de rage et de désespoir, et les vérités qui y sont énoncée n’ont clairement pas totalement perdu de leur pertinence.
Image
Rimini Editions reprend ici manifestement la dernière restauration en date du film produite par Arrow Video en 2017. Un master inédit produit à partir d’un scan 2K d’une source 35mm positive puis travaillée, nettoyée et stabilisée en 4K. De quoi véritablement redonner une seconde jeunesse à un métrage souvent distribué dans des conditions difficiles, et qui se pare à nouveau de noirs et blancs élégamment tranchées, d’argentiques gracieux et même d’un grain, certes parfois un peu proéminent, mais toujours organique et vibrant. On note quelques variations de luminosité persistantes, mais rien de vraiment gênant, surtout qu’à coté de cela la définition est exemplaire.
Son
Certainement dû à la source, la version originale, malgré une clarté constante et un rendu très naturel, résonne un peu souvent comme une captation théâtrale avec l’écho de la pièce bien discernable. Le doublage français, réussi malgré quelques choix de voix étonnants, est pour le coup plus franc et central, avec un effacement total du relief.
Interactivité
Rimini a une nouvelle fois fait de nombreux efforts pour accompagner sa sortie. Un fourreau cartonné pour accueillir le boitier scanavo double (Bluray et DVD) mais aussi un livret de 24 pages évoquant autant la trajectoire artistique de Clifford Odets et ses relations tendues avec le monde du cinéma, que les débuts de Robert Aldrich puis enfin les coulisses de la production du film et ses différences avec la pièce.
Un texte assez complet, tout de même accompagné sur les disques de deux suppléments vidéo inédits. Une analyse enthousiaste et approfondie du film par Jacques Demange, qui le met en perspective avec les thématiques et les forces habituelles du cinéaste, et une seconde plus classique et plus portée sur la peinture du microcosme hollywoodien par Frank Lafond.
L’édition s’achève par un film promotionnel tourné en 55 par Aldrich dans lequel Jack Palance présente le film et ses partenaires. Il semblerait que ce soit là l’une des premières utilisations historiques du téléprompteur. Dommage que le document ne soit pas sous-titré cependant.
Liste des bonus
Le livret « Derrière les portes de Babylone » écrit par Christophe Chavdia (24 pages), « Robert Aldrich, le cinéaste du ressenti » : Interview de Jacques Demange, critique à la revue Positif (21’15”), « The Big Knife, une critique de Hollywood ? » : Interview de Frank Lafond, historien du cinéma et essayiste (30’), Film promotionnel d’époque (5’).