LA RUÉE DES VIKINGS

Gli Invasori – France, Italie – 1961
Support : Bluray
Genre : Aventures
Réalisateur : Mario Bava
Acteurs : Cameron Mitchell, Giorgio Ardisson, Alice Kessler, Ellen Kessler…
Musique : Roberto Nicolosi
Image : 2.35 16/9
Son : Italien et Français DTS HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Français
Durée : 90 minutes
Éditeur : Le Chat Qui Fume
Date de sortie : 31 mars 2021
LE PITCH
Chargé par le roi Lothar de pactiser avec le chef viking Arald installé sur la côte bretonne, le sanguinaire baron Ruthford trahit les deux souverains et massacre tous les envahisseurs, se débarrassant de Lothar par la même occasion. Mais les deux fils d’Arald survivent à l’assaut : Iron grandira parmi les Vikings ; Erik sera élevé en Bretagne par la reine Alice, veuve de Lothar…
Mario le conquérant
Parallèlement à son œuvre de grand maître du thriller gothique, inventant le giallo puis le slasher sur grand écran à coups de La fille qui en savait trop, de 6 femmes pour l’assassin et de La Baie Sanglante, Mario Bava a toujours mené la carrière d’un cinéaste multifonctions dont cette Ruée des Vikings est à coup sûr l’une des grandes réussites.
On a souvent tendance, avec le temps, à circonscrire les artistes dans des courants précis dont on ne leur accorde pas facilement le luxe de s’émanciper. L’édition vidéo joue un rôle important dans ce cloisonnement en plusieurs étapes – c’est sans doute la raison pour laquelle les Cinq Jours à Milan de Dario Argento, farce historique en total décalage avec la trame générale de sa filmographie, ne nous est toujours pas proposé alors même qu’il fut réalisé pendant l’une des périodes les plus créatives du cinéaste ! Heureusement quelques éditeurs indépendants acharnés veillent au grain : ainsi, en marge des films les plus attendus de Bava, on aura eu le bonheur de voir débarquer dans d’excellents transferts La Planète des Vampires chez La Rabbia, puis le détonant Hercule contre les Vampires chez Artus (n.b. : aucun vampire à signaler dans ces deux films – magie des titres français !) et maintenant cette inespérée Ruée des Vampi… euh… des Vikings, donc, dans le catalogue du Chat Qui Fume – en même temps que Les Trois Visages de la Peur, titre infiniment plus consensuel, mais néanmoins indispensable.
Revoir ce film (sorti la même année que ses Mille et Une Nuits et son Hercule, dans l’immédiate foulée du Masque du Démon) exactement soixante ans après sa conception montre combien le savoir-faire de Bava résiste au temps et à quel point, dès ses débuts officiels en tant que metteur en scène, le bonhomme savait déjà tout faire ! Les premières minutes du métrage ne sont pourtant pas ce qu’il y a de meilleur, avec leur joli nourrisson en plastique transpercé d’une lance et leur roi Arald interprété dans les gros plans par l’incontournable Folco Lulli (futur président Novalès du Grand Restaurant de Jacques Besnard), qu’on a bien du mal à reconnaître dans les interminables plans larges où sa doublure cascade n’a vraiment de commun avec lui sinon le costume ! Ces menus détails parsèment une séquence de massacre qui, au demeurant, fait preuve d’une belle efficacité dans la sauvagerie guerrière et préfigure l’ouverture du futur Conan le Barbare de John Milius. On aura l’occasion de repenser longuement à Milius et à son Conan lorsque, faisant un bond de vingt ans en avant, l’intrigue nous transporte dans une Norvège caverneuse où les vestales drapées de blanc dansent pour Odin, au milieu de couleurs fantasmagoriques qui nous confirment que nous sommes bien à Bavaland et que le cinéaste aurait été un choix idéal pour adapter en son temps les récits de Robert E. Howard.
Hercule en Bretagne
Car si le script parle de vikings, de Bretagne et de l’an 786 après Jésus Christ, et partage des similarités évidentes avec le chef d’œuvre Les Vikings de Richard Fleischer sorti trois ans plus tôt et qui constitue le modèle absolu du genre, c’est bien à un péplum déguisé que nous convie Bava sous couvert de démarquer son collègue américain : là où Fleischer, féru d’Histoire et de reconstitution scrupuleuse (certes les bases théoriques qu’il utilise ont été actualisées depuis lors), tente de plonger le spectateur dans la réalité d’une civilisation rendue obscure par l’Histoire elle-même, le plus grand cinéaste de genre italien, lui, ne conserve apparemment des coutumes vikings et bretonnes que ce dont il peut se servir d’un point de vue spectaculaire ou dramatique. En résumé, on pourrait dire que Fleischer tente d’exporter l’esthétique hollywoodienne sur les terres vikings tandis que Bava importe l’imagerie viking dans le cinéma transalpin. S’il reprend à son compte le motif des deux frères séparés très tôt et promis à devenir ennemis, ou le gimmick de l’ascension de la tour grâce à des flèches décochées au fur et à mesure, c’est pour élever ces éléments au niveau de la mythologie Antique, de façon homérique au sens propre, jouant de la virilité nerveuse de Cameron Mitchell et de la fougue juvénile de Giorgio Ardisson – le Thésée d’Hercule contre les Vampires –, déjà réunis en tant que frères la même année dans Le Dernier des Vikings de Giacomo Gentilomo, film très fréquentable (mis en musique par le même Roberto Nicolosi) dont celui de Bava pourrait être une espèce de prolongement. Deux comédiens contrastés dont un excellent scénario use des trahisons multiples de Lord Ruthford pour les mettre face à face à plusieurs reprises dans des camps différents.
Erik, deux fois sauvé des eaux – la première sur la côte bretonne de Portland par la reine locale (vous avez dit Moïse…?), la seconde à l’âge adulte par une vestale viking –, est une figure mythologique en soi, qui partage métaphoriquement un même amour avec son frère aîné puisqu’ils s’éprennent chacun de leur côté de deux sœurs jumelles semblant tout droit sorties du sanctuaire d’Amathonte à la gloire d’Aphrodite (les très convaincantes sœurs Kessler, que l’on reverra bientôt danser de manière plus fugace dans le Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich). Si la vision de Fleischer, relativement pessimiste à l’image de tout son cinéma, accentue la discorde et la fatalité, le film de Bava épluche quant à lui les péripéties fondées sur la duplicité, la confusion et le dédoublement pour mettre en relief le rapprochement, la réunion, la fraternité, la reconnaissance entre les guerriers, entre les peuples, entre les familles, qu’il s’agisse d’évoquer les religions, les conquêtes ou le deuil des siens. Ce thème de la « reconnaissance » (théorisée par Aristote dans sa Poétique) culmine en un ultime combat Iron / Erik dont la résolution prend directement sa source au cœur de la tragédie grecque.
Un peu comme chez Shakespeare, dont les contextes historiques et géographiques qui sous-tendent ses pièces finissent toujours par se mélanger dans le creuset des préoccupations obsessionnelles de l’auteur et ne sont que prétexte à varier le décorum, chez Bava les personnages et leurs aventures spécifiques finissent toujours par devenir des itérations d’un même univers visuel et sensible, qui fait fi de tout naturalisme (Un accompagnement de piano romantique pour illustrer les amours d’un chef viking ? Une caverne norvégienne éclairée à la torche qui chatoie de reflets verts et violets ? Sérieusement…?). Un univers d’esthète et d’artisan facétieux qui joue avec l’appareillage cinématographique comme un enfant joue avec ses figurines. Erik et Iron rejoignent Hercule et Thésée, Roy Colt et Winchester Jack, le capitaine Markary et son équipage, dans le grand coffre à jouets éclectique du génie Mario Bava.
Image
La restauration 2k tirée du négatif original qui sert de master à cette édition du Chat Qui Fume est certes un poil perfectible (quelques rayures verticales de loin en loin, un peu de bruit sur certains ciels, des noirs pas toujours très profonds) mais assez chiadée pour rendre hommage à l’impact de la photographie tant dans ses délires baroques que dans sa maîtrise de la lumière naturelle en extérieur (on loue rarement cet aspect du génie de Bava, vu comme un homme de studio avant tout), et surtout respecte autant que faire se peut le grain argentique. Les scènes nocturnes flamboient, les détails des décors et des costumes fourmillent, et les yeux magnifiques de Françoise Christophe (la future Lady MacRashley de Fantomas contre Scotland Yard – décidément, que de ponts tendus entre Louis de Funès et Mario Bava !) brillent de mille feux. Bref, d’excellentes conditions pour découvrir le film !
Son
Même si les doublages français sont techniquement très propres et qualitatifs sur le plan de la performance, c’est une fois de plus le mixage général qui pêche, contrairement à la version originale dont la musique et les bruitages sont plus exposés, un peu moins confus, et mieux intégrés aux dialogues.
Interactivité
Un seul supplément en dehors de la bande-annonce américaine d’époque, qui peut paraître à première vue anecdotique et ne rattrape pas ce qu’aurait été une réelle analyse ou immersion dans le processus de création, mais qui se révèle toutefois surprenant et assez intense : il s’agit d’une interview de Loris Loddi qui interprète dans le film… le jeune Erik que l’on aperçoit quelques secondes à peine, dans la séquence d’ouverture, fuyant la charge des soldats puis suffocant dans la mer jonchée de cadavres ! Eh bien le « jeune » Loddi (aujourd’hui âgé de 64 ans) a finalement pas mal de choses à dire sur la gentillesse et la disponibilité des sœurs Kessler, celles de George Ardisson avec qui il avait eu l’occasion de développer une réelle amitié (les larmes lui viennent lorsqu’il l’évoque) et sur Bava qui lui a permis, à moins de cinq ans, de fréquenter le plateau afin de s’acclimater à l’ambiance du tournage. Son témoignage sur le film, sur la façon dont on envisageait de faire du cinéma en Italie dans les années 1960 et dont on le consommait en salle, est donc un document touchant et finalement très raccord avec la fibre éminemment ludique du cinéma de Mario Bava.
Liste des bonus
Le Petit Prince, avec l’acteur Loris Loddi (15′), Film annonce.