LA POLICE A LES MAINS LIÉES

La polizia ha le mani legate – Italie – 1975
Support : Bluray
Genre : Policier
Réalisateur : Luciano Ercoli
Acteurs : Claudio Cassinelli, Arthur Kennedy, Franco Fabrizi, Giovanni Cianfriglia, Sara Sperati, Bruno Zanin, Francesco D’Adda…
Musique : Stelvio Cipriani
Durée : 97 minutes
Image : 2.35 16/9
Son : Italien, français, anglais DTS HD Master Audio 2.0 mono
Sous-titres : Français, anglais
Editeur : Eléphant Films
Date de sortie : 19 mars 2024
LE PITCH
Dans un hôtel milanais où se déroule une conférence internationale, une bombe explose et fait plusieurs morts et blessés. Le commissaire Balsamo parvient à retrouver l’un des terroristes mais manque son interpellation. Quand le policier est assassiné, Matteo Rolandi, qui était présent le jour de l’attentat, reprend l’enquête de son collègue…
Complots
Plutôt habitué aux giallo teintés de comédie, Luciano Ercoli signait au contraire avec La police a les mains liées un néo-polar sombre et paranoïaque. Sorti en 1975, ce film atypique reflète une certaine idée de l’Italie d’alors marquée par les attentats dans le contexte des années de plomb.
Entamée en 2021 avec la sortie de La trilogie du milieu de Fernando Di Leo, la collection des éditions Elephant Films dédiée au néo-polar italien s’est depuis bien garnie avec neuf opus sortis entre 2023 et 2024. Et quel meilleur titre pour terminer cette série (on espère bien que non, et que d’autres sorties sont prévues) dénommée « Les années de plomb » que l’unique poliziottesco de Luciano Ercoli, La police a les mains liées, qui justement offre une radioscopie de la paranoïa sévissant alors en Italie, entre craintes de complots, coups d’Etat ou attentats…
Ainsi, lorsque le film sort en salles en 1975, près de 150 attentats ont eu lieu dans le pays depuis 1968 et deux des plus terribles (attentat de la piazza della Loggia à Brescia et celui du train Italicus dans la région de Bologne) ont été perpétrés l’année auparavant. En guise d’illustration, on assistera ainsi à une passe d’armes entre le procureur, joué par Arthur Kennedy, et le ministre de l’Intérieur sur le rôle trouble des services secrets à Bologne justement… Ou encore peu après avoir appris la nouvelle d’un attentat, un « débat » entre citoyens a lieu dans un bus pour deviner les éventuels coupables : fascistes, anarchistes, Brigades rouges ?
Se déroulant à Milan, le film démarre ainsi par un attentat à la bombe rappelant celui tristement célèbre de la Piazza Fontana en 1969 dans cette même ville et qui pour la plupart des historiens marque le début des années de plomb. Dès lors, le commissaire Rolandi, incarné par Claudio Cassinelli, dans un rôle similaire à celui qu’il tient dans La lame infernale de Massimo Dallamano, s’enfoncera dans les abimes d’une enquête où témoins et suspects finiront tous par passer l’arme à gauche…car La police a les mains liées, comme le clame le titre original. (Il est à noter que des titres français ridicules lui avaient été attribués à sa sortie comme Les dossiers rouges de la mondaine ou … Boîte à fillettes (!?!)).
Une thématique complotiste qu’on retrouve dans de nombreux films internationaux de l’époque (A cause d’un assassinat, L’attentat…) mais aussi dans le néo-polar à l’instar de La ville accuse et Rue de la peur de Sergio Martino avec Luc Merenda.
L’œil du labyrinthe
Artisan talentueux rompu au Bis, Ercoli ne cherche toutefois pas à faire de son film un manifeste politique et au contraire mélange les genres comme il l’avait si bien montré dans ses gialli comme La mort caresse à minuit. Avec la présence du grand Franco Fabrizi, rompu à la comédie italienne, (Une vie difficile, Les vitelloni) durant la première partie, le film parvient même à être relativement comique et lorgnerait presque vers le Buddy-Movie… avant que Giovanni Cianfriglia (Peur sur la ville), cascadeur et second couteau incontournable du western et du polar italien, n’en décide autrement en usant d’un surprenant pistolet-parapluie. Une scène d’assassinat qui reprend d’ailleurs sans vergogne la séquence où Don Vito Corleone tombait sous les balles de ses ennemis sur un étal d’oranges dans Le parrain…
Les acteurs sont ici particulièrement convaincants comme Arthur Kennedy, qu’on a déjà vu moins concerné sur certains films italiens de cette époque. Son personnage de procureur est dépeint comme froid et méfiant, ce qui empêchera une quelconque alliance avec le flic joué par Cassinelli. Ce dernier campe d’ailleurs un commissaire en marge, limite anarchiste et qui dans sa quête de « gros poisson » trouve le temps de lire Moby Dick d’Herman Melville ! On est bien loin des flics intransigeants et violents à la Maurizio Merli ! Concernant le casting, notre seul regret sera finalement de ne pas retrouver la magnifique femme du cinéaste, Nieves Navarro, qui joue dans la plupart des films réalisés et produits par son mari. C’est donc Sara Sperati, accompagnée par le superbe thème musical Papaya, qui sera l’atout charme du film.
Via le terroriste amateur interprété par un Bruno Zanin, proche de la cécité et privé de lunettes, Ercoli s’amuse aussi à imprégner son film d’un des thèmes qui jalonnent ses films : le regard. Ainsi, la perception du spectateur passera tantôt par les yeux du terroriste cherchant à fuir ou bien par les caméras de télévision venus assister au massacre sur lequel Ercoli appuie lourdement, louvoyant entre sensationnalisme et réalisme. Enfin, nous ne pouvons pas ne pas mentionner l’excellente Bande Originale composée par Stelvio Cipriani, qui à l’instar de Franco Micalizzi, mais dans un style différent, peut être considéré comme l’un des compositeurs phares du genre (Société anonyme anti-crime, Section de choc, La lame infernale…). Sa composition hante ici l’action, ses pianos stridents et ses basses Groovy appuyant avec bonheur l’alarmisme du film.
Avec sa fin sans véritable dénouement, ses personnages perdus dans le labyrinthe de la conspiration et ses hauts-fonctionnaires pourris, La police a les mains liées, sans égaler les œuvres de Damiani toutefois, proposait donc une alternative intéressante aux néo-polars de l’époque souvent simplistes, voire réactionnaires. Une preuve de plus de l’intérêt de la filmographie d’un Luciano Ercoli trop longtemps oublié.
Image
Avec ses couleurs délavées et brumeuses, le directeur de la photographie Marcello Gatti rend Milan anxiogène et morne à souhait. Outre la vitalité des couleurs et des contrastes, le Master présenté ne présente aucun défaut et le grain argentique est bien restitué sans être trop présent.
Son
Comme d’habitude avec cette collection, nous avons droit à trois versions différentes (français, anglais, italien). Toutes trois de bonne qualité, nous vous recommandons toutefois la version italienne plus complète et précise.
Interactivité
Abonnés aux bonus de cette collection (nous les envions !), le duo Gérald Duchaussoy-Romain Vandestichele revient sur le contexte douloureux du film et le sérieux du sujet. Apparemment conquis par le film, les deux compères évoquent aussi la qualité des acteurs, ainsi que l’étrange personnage de Rolandi.
Enfin, Elephant Films est allé dénicher une interview de Valeria D’Obici, qui joue une terroriste dans ce film qui fut son premier. Particulièrement connue en Italie pour son rôle ingrat dans Passion d’amour d’Ettore Scola, elle rappelle que l’enlaidissement qu’elle avait subi ne l’aida pas à lancer sa carrière malgré le David di Donatello de la meilleure actrice qu’elle obtint.
Liste des bonus
Le film par Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele (2023, 21’), Entretien avec Valeria D’Obici (14’, VOST), Bande-annonce.