LA FEMME SCORPION INTÉGRALE

Joshû 701-gô: Sasori / La Femme Scorpion, Joshuu sasori: Dai-41 zakkyo-bô / Elle s’appelait Scorpion, Joshuu sasori: Kemono-beya / La tanière de la bête, Joshuu sasori: 701-gô urami-bushi / Mélodie de la rancune, Shin joshuu sasori: Tokushu-bô X / La nouvelle Femme Scorpion : Prisonnière 701, Joshuu sasori: Satsujin yokoku / La nouvelle Femme Scorpion – Cachot X – Japon – 1973 / 1977
Support : Bluray
Genre : Thriller, Action
Réalisateur : Shun’ya Itô, Yasuharu Hasebe, Yuataka Kohira,
Acteurs : Meiko Kaji, Rie Yokoyama, Yayoi Watanabe, Fumio Watanabe, Mikio Narita, Kôji Nanbara, Masakazu Tamura, Yumi Takigawa, Yôko Natsuki, Takeo Chii
Musique : Shunsuke Kikuchi, Hajime Kaburagi, Masaaki Hirao,
Image : 2.35 16/9
Son : Japonais DTS HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Français
Durée : 522 minutes
Éditeur : Le Chat qui fume
Date de sortie : 31 mars 2023
LE PITCH
Elle s’appelle Nami Matsushima, mais ceux qui la connaissent l’appellent… Scorpion ! D’apparence fragile, cette jolie jeune femme est en réalité une tueuse redoutable, dont les crimes sont motivés par la vengeance. Trahie par Sugimi, son amant, flic corrompu, alors qu’elle servait d’indic dans un night-club tenu par un clan yakuza, Nami est arrêtée par la police avant qu’elle ne parvienne à tuer Sugimi. Transférée dans une prison de haute sécurité, elle connaîtra les pires humiliations et tortures, tant de la part des gardiens que des détenues. Dès lors, Nami n’aura qu’une idée en tête : s’évader… puis se venger !
« On’na, On’na »
Certainement l’une des plus grandes icônes du cinéma pop japonais et héroïne d’une saga fascinante, brûlot politique et sociétal aux airs de délire pop, Sasori, dite la Femme Scorpion, alias la sublime Meiko Kaji (Lady Snowblood) s’offre une nouvelle intégrale, HD cette fois, chez le fier éditeur Le Chat qui fume. Forcément, totalement indispensable.
A l’heure où le cinéma nippon tentait de faire de la résistance face à la montée en puissance de la télévision, zieutant de plus en plus ouvertement du coté de l’érotisme et de la violence graphique, l’adaptation du manga populaire et bourrin de Toru Shinohara, aurait clairement pu devenir un divertissement parmi d’autres. Ce n’était sans compter sur la jeune actrice Meiko Kaji, échappée de la Nikkatsu juste avant qu’elle ne se consacre aux romans pornos, véritable révélation de la sympathique série délinquante des Stray Cat Rock et tueuse inoubliable de The Blind Woman’s Curse, qui s’efforçait de tirer le projet vers plus de subtilité, une figure mutique et énigmatique, et certainement une certaine iconisation révélant tous ses talents. Ce n’était sans compter non plus sur le jeune metteur en scène Shun’ya Itô, ancien assistant du génial Teruo Ishii, syndicaliste et militant d’extrême gauche, qui refusa la place de faiseur que lui octroyait la Toei pour transformer le matériau d’origine en manifeste féministe à la mise en scènes ultra maniériste et stylisée. De simple film d’exploitation, d’énième variation autour des fameux « Women in prison », La Femme Scorpion devient un véritable bijou du cinéma des 70’s multipliant les angles improbables, célébrant sa violence pour mieux la retourner contre les bourreaux, faisant subir les pires outrages à son héroïne et ses compagnons de cellules pour mieux la renvoyer contre des geôliers devenus les symboles d’une société nippone toujours aussi enclin à instrumentaliser les femmes. Explosif, spectaculaire, brillant et diablement inspiré, la vengeance porté tout en silence par une Meiko Kaji magnétique et terriblement charismatique est plus qu’un succès au Japon : c’est une déflagration. La prisonnière qui renait dans les dernières séquences sous la forme d’une tueuse immuable vêtue d’un large chapeau mou et d’un long manteau noir, entre d’emblée dans l’inconscient populaire. Et ce sans compter sur les ventes astronomiques du single de la chanson du film, Urami-bushi, interprété avec rage et mélancolie par l’actrice.
La voie de la douleur
Un symbole de la contre-culture qui emballe autant la Toei qu’elle l’embarrasse, ne sachant que faire de ce la violence de la critique contre le Japon d’après-guerre et de ces multiples expérimentations filmiques. Surtout que, tourné six mois à peine après le premier opus, Elle s’appelait Scorpion enfonce brutalement le clou en transformant la femme bafouée à nouvelle messie d’une cause féminine, emportant dans son sillage (et son évasion) d’autres femmes éprouvées par le patriarcat et une société profondément injuste. Les récits de chacune se transforme dès lors en scène de théâtre Kabuki et les décors réalistes s’échappent vers l’irréel d’un conte gothique bardé de filtres à la Bava. Éblouissant d’inventivité, le propos s’enfonce même plus cruellement dans la plaie, n’hésitant pas (sujet tabou) à évoquer les exactions des militaires japonais durant la Seconde Guerre Mondiale, et à renvoyer toute la gent masculine au même niveau de bestialité sommaire. Une sorte de feu d’artifice auquel ne pouvait répondre que le désespéré et terriblement sombre La Tanière de la bête, troisième chapitre déjà presque terminal. Désormais « en liberté », Sasori découvre qu’au dehors, le pays s’est transformé en prison à ciel ouvert, gangréné par la corruption, la violence et l’omniprésence du règne de yakuza, transformant les femmes en simples objets sexuels (droguées et prostituées de force). Avec des airs de film noir nihiliste, le métrage se montre à la fois l’opus le plus sophistiqué et subtile dans sa démarche esthétique, et délaisse presque tous les apparats attendus du film d’exploitation laissant clairement le spectateur béat devant cette finalité d’une trilogie en pleine autodestruction. Ce n’est une nouvelle fois peu aux goûts de la Toei qui débarque le brillant Shun’ya Itô (qui malheureusement n’aura plus vraiment le même éclat par la suite) afin de reprendre en même la licence et lui redonner une apparence plus commerciale.
Libération et libéralisation
C’est donc le plus malléable Yasuharu Hasebe (Le Territoire du sang versé, Boulevard des chattes sauvages) qui conclut cette première « époque » avec un Mélodie de la rancune beaucoup plus réaliste et ancré dans son époque. Le scénario, associant un temps Sasori et un jeune militant rejeté par sa famille, se montre même étonnement plus lisible encore dans son exploration politique et sociétale. Réalisé avec soin mais sans grandes fulgurances, le film fait même l’erreur de délaisser un temps l’héroïne, retranchée dans un squat, au profit de son nouveau compagnon masculin qui s’avèrera, il est vrai, aussi lâche et pathétique que tout les autres. C’est cette énième trahison qui ouvrira sur une seconde partie beaucoup plus classique s’empressant de remplir tous les points du cahier des charges quitte à citer régulièrement la trilogie de Shun’ya Itô. Consciente que le concept est arrivé au bout d’un cycle, Meiko Kaji quitte la saga avec les honneurs, laissant une empreinte indélébile que ses successeuses n’arriveront jamais à faire oublier. En l’occurrence Yumi Takigawa (croisée dans Super Express 109) et Yôko Natsuki (Karate Baka Ichidai) toutes deux filmées par le même Yutaka Kohira qui tente dans La nouvelle Femme Scorpion : Prisonnière 701 et La nouvelle Femme Scorpion – Cachot X de marier à la fois la passage de relais avec les premiers films et un rapprochement plus standard avec le manga d’origine et de ses ambitions de pur produit d’exploitation. De nouvelles versions de Sasami aux histoires distinctes comme un éternel recommencement, qui ne retiennent des modèles que les tripotages salaces des gardiens de prison et les trahisons d’amants et de politiques honteux avec une mécanique bien rodée. La mise en scène est propre et efficace, les demoiselles font le job mais sans une once du charme de Meiko Kaji, jusqu’aux nouvelles chansons qui tirent désormais plus vers la variétoche nippone. Deux petits produits bien emballés mais aux ambitions nettement diminuées.
Si effectivement la série de La Femme Scorpion tient essentiellement pour ses trois premiers films, radicaux, créatifs, portés par la vraie force d’un auteur investi et d’une actrice déjà au sommet de sa présence filmique, l’ensemble du programme reflète parfaitement le tiraillement du cinéma populaire des 70 au Japon, entre productions ouvertement violentes et sexy, et renversement idéologiques nourris par une jeunesse en pleine ébullition. Des lors la chanson phare, toute aussi inoubliable que le look fabuleux de Meiko Kaji, continuent de raisonner comme un hymne quasi révolutionnaire… culte définitivement.
Image
Le Chat qui fume reprend ici les seules copies HD existante des films. Des sources 35 mm (mais manifestement intermédiaires) fournies par la Toei et restaurées avec soin par Arrow Films. Pas forcément de miracle malheureusement, certaines images sont encore abimées, les séquences sombres trébuchent régulièrement et les couleurs se montrent certes plus présentes et contrastées qu’autrefois, mais avec quelques fluctuations notables. Un aspect encore dans son jus qui certes ne manque pas de charmes et appuie les effets pops des films, mais qui reste malgré tous les efforts déployés, en deçà des attentes. Les deux épisodes de « la nouvelle femme scorpion » se montrent eux beaucoup plus maitrisés avec un rendu homogène et un piqué plus présent et précis, ces deux là ayant été sans doute mieux préservés par le studio. Injustice.
Son
Toutes les pistes japonaises mono sont proposées ici dans des DTS HD Master Audio très confortables avec une clarté plus prononcée et des équilibres plus marqués. Quelques rares distorsion et légères saturations peuvent se faire entendre (là aussi surtout sur les quatre premiers), mais rien de vraiment gênant.
Interactivité
Superbe coffret au format digipack six volets avec fourreau cartonné qui vient élégamment remplacer l’ancien coffret DVD de Pathé. Un objet élégant, nous privant un peu des petites interviews d’archives des réalisateurs présents chez le voisin anglais, puisque rempli uniquement de suppléments inédits et produits par l’éditeur français. Le programme réunit uniquement sur le premier disque n’en est pas moins imposant avec un passage en revue très complet de la saga par quelques spécialistes invités. Clément Rauger (Les Cahier du cinéma) retrace ainsi pendant plus d’une heure toute la carrière de la grande Meiko Kaji en s’appuyant sur la longue interview qu’il avait enregistré avec elle ; Julien Sévéon (Le Cinéma enragé au Japon) explore la personnalité et le style des trois metteur en scène en célébrant largement le travail de Shun’ya Itô ; Fathi Beddiar (scénariste, critique et fumeur de cigares) prend le temps de s’attarder sur le défilé de gueules et de second rôles plus ou moins célèbres qui traversent les six métrages.
La plus jolie surprise pour les fans de la saga et de l’actrice star, reste le portrait à distance réalisé par Yves Montmayeur qui suit la dame lors d’un mini-concert au Japon, interprétant ses trois chansons de film les plus célèbres et se racontant un peu auprès de son public. Simple et très touchant.
Liste des bonus
MELODY KAJI réalisé par Yves Montmayeur (24’), MEIKO par Clément Rauger (71’), SHUN’YA ITO par Julien Sévéon (41’), LES SECONDS COUTEAUX par Fathi Beddiar (35’), Bandes annonces.