FORFAITURE

France – 1937
Support : Bluray
Genre : Drame
Réalisateur : Marcel L’Herbier
Acteurs : Lise Delamare, Victor Francen, Sessue Hayakawa, Louis Jouvet…
Musique : Michel Michelet
Durée : 94 minutes
Image : 1.37 16/9
Son : Français DTS-HD Master Audio 2.0
Sous-titres : Aucun.
Éditeur : Rimini Editions
Date de sortie : 19 janvier 2021
LE PITCH
Pierre Moret est responsable d’un très gros chantier situé sur les terres d’un prince en Mongolie. Alors que leurs relations sont déjà tendues, la femme de Moret, Denise, arrive dans le pays pour rejoindre son mari. Dès qu’il fait sa connaissance, le prince ne cache pas son intérêt pour la jeune femme.
Sur les épaules d’un géant
Qui se souvient de Marcel L’Herbier ? A moins d’être un cinéphile très aguerri ou un historien du cinéma il y a fort à parier que ce nom ne vous évoque pas grand-chose. Pourtant, L’Herbier, que rien ne semblait prédestiner au cinéma, tomba amoureux du 7ème Art très tôt et y participa dès qu’il le put. Scénariste et réalisateur, ce dandy amateur de la plume d’Oscar Wilde fut aussi poète à ses heures et brillant technicien qui participa à penser autrement le moyen de filmer et de raconter une histoire animée. Autant de raisons parmi d’autres qui poussent le très éclairé éditeur Rimini à ressortir aujourd’hui Forfaiture, un de ses faits d’armes les plus impressionnants, dont l’écriture et les images résonnent de leur indéniable avance sur leur temps.
A l’origine de Forfaiture, un film muet de Cecil B. DeMille, The Cheat (qui écopera d’un titre français que L’Herbier gardera pour son remake). L’histoire de l’épouse d’un investisseur qui tombe dans le piège d’un riche birman. Des thèmes centraux autour de l’argent et du sexe, les deux mamelles du scandale, qui vont mener à une tentative de meurtre et un procès. En à peine une heure, le futur réalisateur du pharaonique et mondialement connu Les Dix Commandements, dresse le portrait d’une aristocratie déjà toute dévouée au capitalisme, surprend par la violence et la cruauté que doit subir son héroïne et recourt à quelques procédés nouveaux voire révolutionnaires dans sa réalisation (l’utilisation du gros plan notamment encore très peu utilisé à l’époque). Autant de qualités qui subjuguent littéralement le jeune Marcel L’Herbier, déjà assoiffé de cinéma qui, vingt ans plus tard, dans les pas du géant DeMille, réalisera donc son propre remake.
Le sceau du dragon
C’est donc exactement 22 ans plus tard, en 1937, que sort la version de Marcel L’Herbier. Un film qui porte en lui les ambitions d’un cinéma français rayonnant. L’action est déplacée en Mongolie, où Denise Moret (Lise Delamare, qui porte une grande partie du film sur ses épaules) rejoint son mari, ingénieur chargé d’un chantier. Là, elle va faire la connaissance d’un prince local (le ténébreux Sessue Hayakawa, qui reprend le rôle qu’il avait déjà dans le film original) qui tombe amoureux d’elle en un clin d’oeil. Profitant d’une dette de jeu, le prince va faire chanter Denise si elle ne se donne pas à lui. Si L’Herbier reprend les grandes lignes du scénario d’Hector Turnbull, il s’adjoint les services de plusieurs scénaristes et dialoguistes qui vont étirer l’histoire originale jusqu’à insérer plusieurs nouveaux personnages qui vont en changer la saveur. Dont celui de Valfar, machiavélique homme de main du prince, qui va trouver l’incarnation idéale en l’immense Louis Jouvet, dont le fameux Drôle de Drame de Carné est à l’époque toujours sur les écrans. En véritable orfèvre, L’Herbier soigne son ambiance, tantôt exotique, tantôt mystérieuse, travaille sa lumière à l’avenant, jusqu’à finalement accoucher de plusieurs films en un : d’abord une exposition très poussée (peut être trop?), qui permet le développement des personnages et leurs nombreuses interactions. Jusqu’au meurtre du prince, qui métamorphose le film en whodunit, lui même introduisant une scène de tribunal qui se terminera évidemment par un twist final dont le climax devient LA scène clé du film ; celle qui déjà dans le film de DeMille fut choquante et provocante, mais cette fois ci renvoyée aux spectateurs sous la forme d’un flashback où la fameuse ombre du dragon de l’écran titre prend tout son sens.
Au final, la modernité formelle et d’écriture de Forfaiture ne font aucun doute et placent L’Herbier non pas comme un suiveur capable de pondre l’ersatz d’un de ses Maîtres, mais bien comme un cinéaste de grand talent apte à imposer sa vision et livrer, sur le très long terme, une œuvre d’une incroyable modernité.
Image
Pour sa toute première sortie en HD, Forfaiture fait peau neuve et offre parfois de très beaux contrastes (les extérieurs de son introduction, la scène clé du film, entre ombres et lumières…) mais souffre également de gros défauts qu’on imagine irréparables aujourd’hui. Ainsi flous, griffures et luminosité parfois tremblotante se succèdent tout au long du film. Mais cela n’entame pas le moins du monde le plaisir de la projection. La magie du noir et blanc, sans doute…
Son
Comme pour l’image, les affres du temps n’ont pas épargné la bande son. Ainsi, voix chevrotantes et dialogues s’invitent parfois (la scène de la salle de jeux et son brouhaha). La musique de Michel Michelet n’a quant à elle pas à souffrir du rendu sur deux voix numériques plus de quatre-vingts ans plus tard.
Interactivité
Rimini nous gâte et nous offre rien de moins que le film original de Cecil B. DeMille dans une belle version restaurée. L’occasion de la découverte et de la comparaison est trop belle ! D’autant que le génie cinématographique des deux réalisateurs permet aux deux films de se compléter merveilleusement bien. Pour le reste, un documentaire titré « Marcel L’Herbier : Poète Silencieux » nous permet d’en savoir beaucoup plus sur ce cinéaste trop méconnu. Sur une petite mise en scène, et au gré de différentes interviews d’historiens du cinéma (et même de la fille de L’Herbier) on suit ainsi le comédien Frédéric Pierrot sur les traces du cinéaste. Ludique, bourré d’anecdotes et d’extraits de plusieurs de ses films que l’on a qu’une envie de découvrir.
Liste des bonus
« Marcel L’Herbier, poète de l’art silencieux » de Laurent Véray (54’), « Forfaiture » de Cecil B. DeMille (« The Cheat », 1915, 59’).