ENTRETIEN AVEC THIERRY BLONDEAU, CRÉATEUR DE COIN DE MIRE CINÉMA
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Aujourd’hui, à l’heure où le marché physique du DVD et du Bluray paraît en pleine régression, certains éditeurs font de la résistance. Fuyant les plateformes de la VOD et les sites de téléchargement. Les œuvres qu’ils proposent semblent atypique pour le grand public mais indispensable pour le cinéphile. L’éditeur Coin de Mire en est le parfait exemple. C’est ainsi que Thierry et Laure Blondeau se sont lancer dans cette fabuleuse aventure. Spécialiste dans les films de patrimoine français, il s’évertue à nous faire redécouvrir nombre de classique dans des conditions de visionnage aux petits oignons. Du master en HD dans le plus pur respect de l’œuvre aux packagings soignés, chacun de leurs titres respire la passion et l’amour du septième art.
Alors que l’éditeur nous sort 6 nouveaux titres, il est grand temps de lui donner la parole !
Bonjour, pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?
Bonjour Cédric, Je suis né et j’ai grandi à Maisons-Alfort mais j’ai quitté la France lors de mon service militaire et n’y suis jamais revenu. J’ai vécu plusieurs années en Afrique de l’Est, puis dans les îles de l’Océan Indien mais Paris et ses cinémas de quartiers m’ont toujours manqué. J’ai longtemps travaillé dans le milieu du BTP et lorsque la retraite est arrivée, j’ai eu envie de faire ce dont j’avais toujours rêvé avec mes économies. L’édition vidéo en faisait partie. Je suis boulimique de cinéma et grand collectionneur. J’ai plus de 12.000 films à la maison. J’ai acheté tous les supports vidéo quitte à avoir le même film dans différentes versions. Je suis un des premiers abonnés de la revue Les Années Laser que je lis jusqu’à la dernière virgule. Je connais de mémoire tout ce qui est sorti ou pas, sur quel support, et dans quel pays. Et je me suis aussi toujours beaucoup intéressé à l’aspect technique des films et du cinéma en général.
Comment on se lance dans l’aventure de la vidéo ?
Un jour, le rêve devient réalité peut-être quand on le veut vraiment et que par miracle des portes s’ouvrent. Car sans doute faut-il de la chance… En participant activement à une plate-forme de crowdfunding « Celluloïd Angels » qui se proposait d’aider à restaurer des films de patrimoine français, j’ai été invité à visiter les laboratoires Éclair à Vanves. Le graal !!!! De là, j’ai sympathisé avec le directeur commercial d’Éclair de l’époque, Sébastien Arlaud, à qui j’ai fait part de mon projet de me lancer dans l’édition de films de patrimoine. Par chance, il connaissait toute la profession et m’a permis de rencontrer presque tous les majors de Paris. Un truc incroyable ! La première visite eut lieu chez Pathé, puis vint Gaumont, TF1 Studio et Studio Canal, ainsi que M6. Au début, je pense sincèrement avoir été reçu comme si j’étais un extra-terrestre mais j’ai finalement réussi à convaincre Pierre Olivier Directeur du Catalogue de TF1 de faire un essai. Ce fut la première vague sortie en octobre 2018. Personne ne savait vraiment ce que j’allais faire, même ma femme qui travaillait avec moi sur ce projet pour m’aider. J’ai imaginé la collection « la séance » comme l’objet vidéo que j’aurais aimé trouver. J’ai demandé ensuite à la profession qui étaient les meilleurs fabricants de coffrets, les meilleurs presseurs, les meilleurs encodeurs, les meilleurs graphistes, etc.. Et on est allé les voir pour concrétiser physiquement mon idée.
Qu’est- ce qui motive vos choix de titres à éditer ? (Les acteurs, réalisateurs…).
Nos goûts et si le film n’existe pas en HD. Nous aimons éditer des réalisateurs tels que Denys De La Patellière, Lautner, Carné, Clair, Le Chanois, Delannoy, Delbez, Autant Lara, Grangier, Granier-Defferre, Verneuil, Poitrenaud, Duvivier, Sautet, Audiard, Enrico, Giovanni, Christian-Jaque, De Broca, Clouzot… Ceux qui ont marqué le public de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 70. A l’époque de leurs sorties en salles, la plupart des films de ces réalisateurs ont eu d’honorables succès auprès du public mais pas forcément auprès de la critique adhérant aux principes de la Nouvelle Vague, ce qui fit dire par cette dernière qu’il s’agissait, pour certains, non pas d’un cinéma d’auteurs mais d’un cinéma commercial. Le temps a passé, le cinéma et le monde ont changé, nous pouvons prendre un certain recul et nous laisser aller au plaisir de redécouvrir ces réalisateurs et leurs équipes comme des auteurs à part entière. Avec un nouveau regard, nait une nouvelle critique, ce qui n’est pas inintéressant.
Comment se passe la phase primordiale de l’acquisition des droits ?
Pour de petits éditeurs comme nous, l’accès aux droits est difficile lorsqu’il s’agit de films dont les droits sont bloqués par une production étrangère, ou par un ou plusieurs des ayants-droits actuels, ou alors si le film est en totale déshérence. C’est le cas par exemple pour des films sur lesquels on travaille depuis 3 ans comme Le drapeau noir flotte sur la marmite ou Tu ne tueras point. Cela génère un travail, une patience et des coûts supplémentaires souvent très importants, pouvant faire échouer le projet. Il faut une détermination de passionnés soutenus par un public.
Heureusement, depuis quelques années, la loi française a introduit l’obligation de tout mettre en œuvre pour rendre les œuvres visibles, quitte à nommer un producteur lorsqu’il n’y en a plus.
Lorsque nous pouvons traiter directement avec des majors français qui gèrent en bon père de famille leur catalogue et les droits des auteurs, l’accès aux droits et la diffusion des œuvres en sont grandement facilités. La collaboration avec les majors est une histoire de négociation et de confiance. Il s’agit là aussi de trouver un équilibre qui rend le projet d’édition faisable pour le petit éditeur indépendant.
Une fois ceux-ci acquis, comment se passent la restauration et comment restaurer ? Combien celle-ci prend t’elle de temps ?
Selon qui possède le film, la mise en œuvre de la restauration est différente. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Certains cataloguistes préfèrent s’entendre en amont avec nous selon les films que nous demandons et sur notre participation aux coûts de la restauration mais font ensuite eux-mêmes le travail, que nous vérifions et validons. D’autres nous laissent gérer la restauration mais vérifie le travail et le valide ou non. Nous avons la chance de bénéficier en France d’un travail de qualité dans de bons laboratoires supervisés par des anges de la pellicule, dont nous essayons de faire connaître le travail via notre blog https://coindemirecinema.com/news (onglet Restaurations).
Concernant les coûts, pour un long métrage, de notre expérience, le coût peut aller de 20.000 à 150.000 euros selon l’état du matériel et la qualité de la restauration mais les producteurs et le CNC peuvent en prendre une partie en charge.
Vous bénéficiez d’aides ?
En général oui. Le CNC aide encore.
Le coût pour éditer un film en vidéo physique est très variable. Il y a la restauration. Ensuite, vous avez aussi un montant garanti à payer pour l’accès au droit vidéo. Puis des royalties d’environ 20 à 25 % à payer sur le montant des ventes HT au producteur ou ayants droits. Ensuite la fabrication des boitiers, cela dépend vraiment de ce que vous voulez faire, cela peut couter pas grand-chose ou très cher l’’unité si c’est en cartonné, cousu etc…Il faut aussi compter l’authoring, le graphisme, les droits sur les affiches. Et aussi les bonus environ 200 à 300 euros la minute, parfois plus.
Étant donné le marché difficile de la vidéo et pour que ce soit économiquement viable à combien de pièces devait vous les écouler ?
Vu les coûts de nos éditions, il faut en écouler en moyenne plus de 2200 exemplaires pour équilibrer. Ils sont édités à 3000 exemplaires maximum en Prestige.
Quels sont les circuits de distribution que vous privilégiez ?
La distribution est un sujet bien difficile pour un petit éditeur. Les distributeurs prennent presque 50% du prix de vente, donc mieux vaut faire la distribution soi-même, ce qui n’est pas évident au début. Nous avons commencé en créant notre boutique Amazon car personne ne nous connaissait, puis petit à petit, nous avons eu des boutiques physiques qui nous ont contactés, puis nous avons pu travailler avec la Fnac. Finalement c’était préférable d’aller doucement car il nous fallait apprendre et nous apprenons toujours…
Je suppose que la vente en ligne se démarque ?
Oui malheureusement. La vente en ligne représente 70 % et la vente en boutique physique 30% depuis le confinement.
Votre stratégie de prix peut paraître un peu élevée pour certains consommateurs (rappelons que les films de l’éditeur se composent du DVD/Bluray ainsi que de bonus, d’un jeu de photos du film ainsi que d’un packaging de qualité). Vous avez il y a quelque temps ressorti certains de vos titres en Blu-ray seul. Pouvez-vous faire un bilan comparatif de ces deux supports, lequel se vend le mieux ?
L’enjeu principal pour un petit éditeur comme nous est de trouver les moyens humains, techniques et financiers qui lui permettront de pouvoir éditer des œuvres qui ont un intérêt patrimonial mais pas forcément rentable. C’est une recherche constante d’équilibre, entre les films qui coutent chers à restaurer et à éditer et ceux qui le sont moins, et qui peuvent donc aider les premiers.
Les éditions Prestige sont très couteuses et rapportent peu. La Société Coin de Mire Cinéma a, depuis sa création en 2017, pour vocation d’éditer en Haute Définition sur support physique des films du patrimoine français sortis entre 1950 et 1980 dans de belles éditions. Cette ligne ne changera pas puisque c’est la raison pour laquelle nous nous sommes lancés dans l’édition. Si cela ne fonctionne pas, nous arrêterons. Nous avons décidé de lancer l’édition en Bluray Amaray simple car des cinéphiles nous écrivaient pour nous le demander. Tout le monde n’a pas le même budget. Cependant, les éditions en Bluray simple représentent seulement 20 % de nos ventes. On constate donc que les éditions prestiges, même a un certain prix, intéressent davantage de monde que des éditions simples. Cela vient sans doute du fait que les cinéphiles collectionneurs aiment posséder des œuvres du patrimoine dans une édition soignée, complète et très qualitative. C’est en tous cas les retours que nous avons de très nombreux clients réguliers. Cependant, pour les titres qui marchent le mieux, nous continuerons de les proposer en édition simple, en général 12 mois après la sortie de l’édition prestige.
Comptez-vous proposer vos films sur d’autres supports comme en streaming, 4k…
Nous sommes adeptes et défenseurs de la qualité sur support physique qui est indiscutablement supérieure si on la compare aux supports en ligne. Le cinéma est là pour nous faire rêver. L’idéal est la bonne salle de cinéma. Mais à la maison, pour se plonger dans une fiction, la qualité de l’image, du son et de la projection sont primordiales. Il faut entrer dans un univers…
Nous n’éditerons pas en streaming, car la qualité est insuffisante en raison des taux de compression très élevés nécessaires pour les diffuser. La compression élevée laisse évidemment des traces sur la qualité de la restauration. Seul le support physique bluray ou UHD 4K permet d’obtenir une qualité élevée en raison d’un taux de compression bien plus faible.
Quant au DVD, ce n’est pas un support haute définition, et il commence donc vraiment à être obsolète à notre époque. Nous restons même surpris qu’il reste aussi dominant pour certaines éditions par rapport aux blu-ray qui sont bien supérieurs en qualité. Nous faisons actuellement des Combos car nous avons des gens qui achètent nos éditions et n’ont pas de lecteur Blu-ray. Ils sont souvent âgés et juste mal à l’aise avec les supports, ils regardent les DVD mais ne connaissent pas l’intérêt du Blu-ray. Pourtant le lecteur coûte le même prix quasiment. La majorité du public est mal informée sur l’intérêt des supports HD. Même au niveau des écoles et des médiathèques à qui nous vendons ; ils veulent des DVD. C’est dommage de ne pas équiper ces institutions en lecteur Blu-ray qui lit les deux formats, et donc de pouvoir montrer des films classiques en belle définition aux enfants des écoles et des médiathèques en les sensibilisant sur les travaux de restauration des vieux films de notre patrimoine. Quel dommage ! C’est pourtant la meilleure façon pour un enfant d’aujourd’hui d ‘apprécier ces films d’hier et de comprendre l’intérêt des différents supports. Nous travaillons actuellement sur le projet d’édition d’un film pour enfants des années 50 et souhaitons proposer une édition jeunesse du film restauré en y ajoutant des goodies ludiques et informatifs. Pour l’UHD 4K, nous y réfléchissons sur certains titres prestigieux à venir, car c’est le support physique d’avenir qui cohabitera avec le blu-ray classique… Et c’est le DVD qui en fera les frais dans nos éditions prestiges, car la galette UHD 4K remplacera la galette DVD sur certains titres.
Quelles pépites nous réservez-vous dans vos plannings ?
Tout est dévoilé à l’intérieur de nos coffrets dans la rubrique « à venir ». Pour le reste, nous y travaillons et ne pouvons pas encore en parler…
Enfin, que pensez-vous de l’avenir de la vidéo ?
La vidéo physique se raréfie, mais restera encore très présente sur la décennie à venir surtout pour un public averti. Celui-ci semble majoritairement apprécier le support physique. Il connaît souvent déjà le film ou veut le découvrir à la maison dans les meilleures conditions possibles, souhaite le conserver, créer sa vidéothèque ou en faire cadeau. C’est d’autant plus vrai pour les films de patrimoine.
Un grand merci à vous et c’est avec impatience que nous attendons vos prochaines pépites !