BIGAS LUNA : PULSIONS. OBSESSIONS. TRANSGRESSIONS

Bilbao, Caniche, Lola – Espagne – 1978, 1979 et 1986
Support : Bluray & DVD
Genre : Thriller, Drame
Réalisateur : Bigas Luna
Acteurs : Angel Jové, Maria Martin, Isabel Pinsano, Consol Tura, Linda Pérez Gallardo, Angela Molina, Patrick Bauchau, Féodor Atkine…
Musique : Iceberg, José Manuel Pagan
Image : 1.35, 1.78 et 1.85 16/9
Son : Espagne LPCM 2.0
Sous-titres : Français
Durée : 89, 90 et 106 minutes
Editeur : Artus Films
Date de sortie : 7 octobre 2025
LE PITCH
Comptant comme un des réalisateurs espagnols les plus importants de ce dernier demi-siècle, Bigas Luna a exploré dans ses premières œuvres des sujets tabous et sulfureux dans des climats étrangement inquiétants et non dénués d’humour noir. Connu notamment pour sa trilogie ibérique initiée avec Jambon, jambon (1992) et son film d’horreur méta Angoisse (1987), sa filmographie se révèle incontournable pour quiconque s’intéresse à la culture hispanique ou aux climats bizarres et oppressants.
De sales petites manies
Cinéaste incontournable du renouveau espagnol, Bigas Luna reste surtout connu en France pour sa trilogie « rouge » constituée par Jambon, Jambon, Macho et La Lune et le téton, maniant érotisme et farce pour mieux fustiger les errances de la société ibérique. Mais son odyssée avait commencé 15 ans plus tôt avec des œuvres bien plus sombres et cruelles, Bilbao, Caniche et, dans une moindre mesure, Lola réunis pour la première fois en Bluray grâce à Artus Films.
Au départ véritable artiste travaillant la peinture, la sculpture et les installations conceptuelles (ce qui l’amènera à côtoyer Dali), Bigas Luna ne se tourne véritablement vers le cinéma qu’après la chute de Franco. Même si la censure est toujours présente, elle est certainement affaiblie, et une nouvelle ère s’ouvre pour la production locale, en particulier du coté du traitement de la sexualité à l’écran. Bigas Luna s’y investit sérieusement avec une de petites bandes érotiques et, déjà, fétichistes vouées à être revendues afin de remplir les caisses en vues d’un premier long métrage. Celui-ci sera Tatouage, d’après Manuel Vazquez Montalban. Un essai rarissime aujourd’hui et qui fut loin de satisfaire son auteur qui considérera toujours que son premier véritable film reste Bilbao. Celui-ci et le très proche Caniche, sont encore très marqués justement par ces années passées dans les cercles artistiques et surréalistes en particulier, abordant ses sujets moins par l’aspect très construit d’une dramatique élaborée, mais bien par une recherche constante de sensations, de symboliques et de constructions dont peut rejaillir le sens des créations. Pour qui n’a connu que la seconde partie de la carrière de Bigas Luna, les deux opus sont d’ailleurs plutôt déstabilisants par leur apparente morosité, la crudité sombre de leur photographie et leur approche extrêmement froide et presque médicale de la sexualité. Pas questions d’enflammer les sens ici, le sexe ne peut qu’être maladif ou furieusement animal, mélange de possessions et d’assouvissement primaire, reflet d’une pathologie toujours bien plus profonde.
La monstruosité dans les yeux
Dans Bilbao on suit donc Leo, marié avec une ancienne actrice vieillissante et au comportement maternel ambiguë, qui se prend de passion pour une prostitué et effeuilleuse qu’il se met à suivre partout, à espionner, puis décide de la kidnapper pour en faire une possession. Un collectionneur en somme, que la caméra suit pratiquement en mode subjectif, reprenant ses obsessions continuelles pour les objets qui la rattache à elle, s’insinuant dans un quotidien triste et sordide, puis l’accompagnant lors de son maladroit passage à l’acte. Voyeuriste et donc volontairement malsain, Bilbao s’apparente souvent à un reflet terriblement glauque du film de psycho-killer américain (on pense souvent à Psychose et Vertigo justement), donnant corps et image à la psyché dérangée d’un pauvre garçon dont on devine la profonde tristesse et une bonne part des traumas profondément ancrés. Un film perturbant auquel le suivant Caniche répond en écho, l’objet de cristallisation n’étant plus une femme mais bien un chien, compagnon de tendresse (et bien plus) d’Eloisa et sujet de jalousie pour son frère Bernardo. Deux être humains qui comme un reflet d’une société espagnole perdue dans cette ère post-Franco se rattachent à un luxe de façade (celui de l’héritage d’une vieille tante) comme pour mieux dissimuler leur pauvreté intérieure et leur animalité. Alors que leur comportement glisse de plus en plus vers celui de l’animal, le fameux caniche semble lui regagner une certaine humanité et surtout une vraie liberté. Récit totalement symbolique et métaphorique, Caniche ne tombe jamais dans la démonstration insupportable et opte pour un rythme lent, voir lancinant, pour que les évocations de zoophilies et d’incestes ne soit, non pas plus confortable, mais bien épidermique, incommodes plus que choquants. Deux tableaux de la déliquescence morale et d’un monde encore hanté par les ténèbres des années tout justes révolues, Bilbao et Caniche sont deux œuvres puissantes, admirablement pensées et misent en scène avec une abstraction qui tirent parfois vers l’expérimentale clinique.
La chair est faible
Tourné sept ans plus tard après un détour du coté de l’industrie américaine (Reborn avec Dennis Hopper, difficilement visionnable) et de la télévision (Kiu i els seus amics, série pour enfants !) et surtout quelques projets avortés, le grand mélodrame Lola s’apparente à une œuvre de transition. On y retrouve cet objet du désir, central et obnubilant, auxquels se confrontent deux hommes comme dans l’opéra Carmen : Lola (Angela Molina). Une femme sublime, forte, fragile, qui malgré sa liaison confortable avec Robert (Patrick Bauchau) n’arrive pas à s’extirper de l’emprise de Mario (Féodor Atkine) amant passionné mais maltraitant et certainement dérangé. La violence est toujours présente, le sexe est plus brutal que jamais et la tragédie est constamment au bout de l’horizon, mais le cinéaste s’est déjà éloigné des ambiances purement glauques des débuts. Il y embrasse les fameuses années 80 et leur musique pop (omniprésente), faisant échos au soleil éclatant de l’Espagne et à ses étés torrides, abordant les corps avec plus de sensualité, et avec au passages une abondance du fameux rouge que l’on retrouvera pleinement durant la décennie suivante. Un drame parfois suffoquant, constamment au bord de l’effondrement à la manière d’un Andrzej Żuławski (Possession… justement), mais qui ne va peut-être pas totalement au bout de ses promesses avec une dernière partie tournant au thriller sentimental plus basique et à l’épilogue judiciaire un peu laborieux.
Films rares et peu connu de la carrière de Bigas Luna, en particulier par chez nous où on a longtemps crue qu’elle n’avait finalement débutée qu’avec Angoisse (1987) et surtout Jambon Jambon (1992), les trois présentés ici méritaient largement effectivement cette belle remise en avant par Artus Films. Trois objets ténébreux et déroutants, mais habités par une personnalité cinématographique unique et déjà importante.
Image
Films inédits en vidéo en France (ou alors invisibles depuis des lustres), les trois opus réunis nous parviennent dans des conditions assez variables. Les deux premiers par exemple, Bilbao et Caniche ont manifestement été restaurés au mieux, potentiellement avec de nouveaux scans à la source et affichent une assez belle tenue. Le grain est très présent (le premier fut tourné en 16mm), les fluctuations sur les bords assez nombreuses et comme les scènes extrêmement sombres ne manquent pas, la définition doit batailler régulièrement pour tenir la rampe, mais le résultat est toujours étonnement assez solide. Belle définition, bon respect des teintes et de l’intensité avec forcément un petit plus pour Caniche grâce à sa luminosité plus franche. Le cas est un peu plus compliqué pour Lola, manifestement hérité d’une source très abimée (les griffures, taches et effets neigeux sont toujours présents), et où seule la colorimétrie, bien contrastée, et le piqué étrangement bien creusé, donnent du relief à l’ensemble.
Son
Pas de jaloux, tous trois sont présentés dans de petites stéréos non compressées uniquement en version originale espagnole. Quelques petits crissements et légères saturations (en particulier sur Lola) mais les pistes sont très confortables et claires.
Interactivité
Encore un très beau coffret proposé par Artus Films. L’objet se présente sous la forme d’un fourreau cartonné (peut-être un peu trop fin mais on pinaille), un large digipack comprenant les disques DVD et Bluray et un livret, ou plutôt un mini livre rédigé par Maxime Lachaud.
L’auteur de Mondo Movies : reflets dans un œil mort et Redneck Movies explore en profondeur la première grande période du cinéma de Bigas Luna, dit « la période noire » idéalement structurée autour de Bilbao, Caniche et Angoisse, mais y tisse constamment des liens avec le reste de sa filmographie, analysant avec ferveur les motifs récurrents, les références plastiques, les obsessions du cinéaste tout en les mettant en perspective avec l’évolution de sa carrières et les changements dans la société espagnol. Admirablement écris, très complet, toujours intéressant et impeccablement illustré par les toiles évoquées ou les plans des films cités.
Les disques eux comportent à chaque fois deux présentations. Celle du français, et habitué, Eric Peretti et celles du critique espagnol Santiago Fouz-Hernandez, qui évoquent chacun leur tour la place des films dans le cinéma espagnol, délivrent quelques infos et anecdotes sur les coulisses de la fabrication, tournage ou diffusion, et reviennent bien évidemment sur l’aspect toujours transgressif de l’art de Bigas Luna.
Liste des bonus
Le livre « Bigas Luna – La période noire : 1977-1987 » de Maxime Lachaud (100 pages), Présentations des films par Eric Peretti (39’, 10’ et 18’), Présentations de Santiago Fouz-Hernandez (12’, 13’ et 13’), Diaporama et photos.









