ÂMES PERDUES

Anima persa – Italie, France – 1977
Support : Bluray & DVD
Genre : Drame
Réalisateur : Dino Risi
Acteurs : Vittorio Gassman, Catherine Deneuve, Danilo Mattei, Anicée Alvina, Ester Carloni, Michele Capnist…
Musique : Francis Lai
Durée : 102 minutes
Image : 1.85 16/9
Son : Italien DTS-HD Master Audio 2.0 mono
Sous-titres : Français
Éditeur : ESC Editions
Date de sortie : 17 février 2021
LE PITCH
Suivant des études de beaux-arts à Venise, Tino est hebergé par son oncle et sa tante dans un vieux palais délabré. Les bruits de pas et de rire à l’étage poussent le jeune homme à se poser des questions sur le passé de sa famille d’accueil …
Mort à Venise
C’est une exclusivité mondiale. ESC, l’éditeur boulimique, est le premier à nous proposer une édition en haute définition du chef d’œuvre maudit et méconnu de Dino Risi. Âmes Perdues. Et on vous explique ici pourquoi il serait criminel de passer à côté d’une telle opportunité.
Labellisé maître de la comédie italienne, Dino Risi ne s’est bien évidemment pas cantonné à un seul genre. Riche d’une cinquantaine de long-métrages (en plus d’une vingtaine de court-métrages et de quelques escapades télévisuelles en fin de carrière), la filmographie du cinéaste romain a su dévier vers la noirceur, le drame et l’inattendu. Son plus grand succès, Parfum de Femme, est là pour nous le rappeler avec sa pluie de récompenses. Rien de surprenant en réalité, les cinéastes transalpins étant connus pour leur polyvalence, passant de l’horreur à la comédie pour revenir au polar, avec un détour par le péplum, le western et le film érotique. Adaptant très librement un roman de Giovanni Arpino, le réalisateur du Fanfaron et des Monstres s’inscrit dans les pas de Nicolas Roeg et de son compatriote Aldo Lado en braquant sa caméra sur une Venise inquiétante et en pleine décrépitude. Impossible en effet d’aborder ces Âmes Perdues sans évoquer des œuvres aussi essentielles que Ne vous retournez pas et Qui l’a vue mourir ? – essentielles et … inclassables. Comparée au détour d’une réplique à « une vieille femme à l’haleine fétide », la Cité des Doges est à nouveau mise en avant pour son architecture labyrinthique, son pedigree artistique, son histoire tapissée de mystères et de tragédies familiales et son atmosphère unique, entre poussière et humidité. Le périple initiatique du jeune Tino (impeccable Danilo Mattei), venu étudier la peinture parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre, n’est pas bien différent de celui de l’architecte anglais marqué par le deuil de son enfant et interprété par Donald Sutherland chez Roeg ou du sculpteur joué par George Lazenby et poursuivant les assassins de sa fille chez Lado. Sans le savoir (et sans trop déflorer les révélations du dernier acte du film), les questions de Tino vont, sans surprises, le pousser à découvrir le destin tragique d’une enfant. Venise n’est pas seulement « une vieille femme », c’est aussi un ogre.
Hantise
Avec ses secrets inavouables et son immense demeure pleine de bruits étranges, Âmes Perdues s’inscrit dans la tradition du film de fantômes et associe la hantise à la folie et au deuil d’une vie passée. En apparence seulement puisque Dino Risi rebondit en fait sur les thématiques déjà exposées dans Parfum de Femme où la jeunesse et l’inexpérience se heurtait déjà à la figure imposante, tyrannique et imprévisible de Vittorio Gassman. L’acteur fait donc le lien entre les deux œuvres mais le personnage qu’il interprète ici se veut bien plus rigide. Sa femme le traite de « cadavre » et la prestation royale de Gassman se veut un mélange entre Louis II de Bavière et le Comte Dracula. Son dédain pour le monde contemporain ne manque d’ailleurs pas de piquant, notamment lorsqu’il saisit un hippie par la tignasse, avec une désinvolture surprenante. Il faut également le voir terroriser la jeune femme dont Tino s’est épris d’un seul regard terrible. Ce personnage qui ne va pas tarder à se dédoubler incarne à lui seul le regard de Risi sur les mœurs d’une vieille bourgeoise décadente et pas loin de se transformer en pièce de musée.
Coproduit avec la France, Âmes Perdues est également dominée par l’une des meilleures prestations de Catherine Deneuve. Femme-enfant méprisée et rabaissée par son mari, se consumant de mélancolie, Sofia est une combinaison de la princesse de Peau d’Âne et de la bourgeoise prostituée de Belle de Jour avec un échelon supplémentaire de perversité, une fois sa véritable nature révélée. En baissant légèrement la tête et d’un seul regard noyé dans une tristesse sans fond, Deneuve parvient à incarner des siècles de souffrance au féminin. Et c’est à Francis Lai que revient l’honneur de composer un score magnifique, entre comptine entêtante et nappes synthétiques décalées.
Film précieux, rare et mal aimé, poème macabre et pourrissant traversé d’une excentricité et d’une bizarrerie on ne peut plus latine, Âmes Perdues se découvre et se redécouvre.
Image
Distribué en 2011 par M6 Video dans une édition tronquée et depuis épuisée, restauré pour une reprise en 2019, le film de Dino Risi affiche un master très inégal. Le générique d’ouverture et son arrivée nocturne à Venise est même une catastrophe avec une définition faiblarde et des contrastes usés qui font penser à un Laserdisc passé au réducteur de bruit. Le constat s’améliore nettement par la suite avec quelques très belles scènes d’intérieur et une compression aiguisée en dépit de rechutes fugaces. Une fois de plus, l’extrême rareté de l’œuvre excuse ces faiblesses techniques.
Son
Pas de piste française et c’est bien dommage. La piste italienne remplit toutefois son office avec une clarté appréciable et sans la moindre trace de faiblesse. La stéréo fait honneur au score de Francis Lai et certains effets comme le terrible rire qui ne cesse de déranger le jeune héros font parfois mouche. Que demander de plus ?
Interactivité
Cette édition ne reprend malheureusement pas l’entretien avec le chef opérateur Tonino Delli Colli qui reste la propriété de M6 Video. Pour combler ce manque, le critique René Marx tente une analyse du film, passionnante sur le fond mais laborieuse sur la forme. Les cinéphiles attentifs et patients y trouveront de la substance et des parallèles érudits, les autres joueront de la télécommande avant la fin. Dommage, car l’effort est louable.
Liste des bonus
« À l’ombre de Venise : Les Âmes perdues » : entretien inédit avec René Marx, rédacteur en chef adjoint de L’Avant-Scène Cinéma (16’).