SINNERS

Etats-Unis – 2025
Genre : Fantastique, Action
Réalisateur : Ryan Coogler
Acteurs : Michael B. Jordan, Haille Steinfeld, Miles Caton, Li Jun Li, Saul Williams, Andrene Ward-Hammond, Jack O’Connell
Musique : Ludwig Goransson
Durée : 137 minutes
Distribution : Warner Bros. Pictures
Date de sortie : 16 avril 2025
LE PITCH
Alors qu’ils cherchent à s’affranchir d’un lourd passé, deux frères jumeaux reviennent dans leur ville natale pour repartir à zéro. Mais ils comprennent qu’une puissance maléfique bien plus redoutable guette leur retour avec impatience…
Quand la musique est bonne
« Des champs de coton dans ma mémoire. Trois notes de blues c’est un peu d’amour noir » Ces paroles connues de Jean-Jacques Goldman pourraient être la tagline inconsciente du film. Vendu comme un film de vampires, Sinners parle avant tout de musique, de rage et d’oppression générationnelle afro-américaine.
Il faut croire que Francis Ford Coppola et son Megalopolis fait des émules. Sinners est le pari fou d’un réalisateur. Un film porté à bout de bras, écrit, produit et réalisé par Ryan Coogler. C’est beau, audacieux mais ça n’a rien d’extraordinaire au premier abord ; il n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à le faire, c’est vrai. Par contre lorsque l’on sait qu’il l’a entièrement financé, le respect s’impose. Warner n’intervenant que pour la distribution, Coogler s’offre le luxe de nous donner un film intransigeant et 100 % personnel. Son uppercut au monde pour 90M$. Un pari risqué, ambitieux, qui peut ruiner une carrière ou la consacrer. Heureusement pour lui et au contraire du papa du Parrain, le public a suivi, pour ne pas dire encensé l’exploit de ce film hybride. Film de gangsters, de vampires, drame, sociologie, les entrées dans cet univers sont multiples et plus passionnantes les unes que les autres. Si, à trop vouloir en dire il n’évite pas toujours les longueurs, nous sommes face à un homme qui a beaucoup à dire.
Musique intérieure
On aurait pu croire Ryan Coogler écrasé par le rouleau compresseur Disney. Après avoir épaté son monde avec Fruitvale Station et son micro-budget, il réussit à donner un nouveau souffle à la saga Rocky via son Creed de très bonne facture. Cinéaste engagé, fervent défenseur de la cause noire, il était le candidat idéal pour devenir le nouveau Spike Lee. Un auteur à suivre. Marvel pense légitimement à lui pour lui confier les rênes de leur super-héros afro-américain Black Panther. Les pressions et l’univers ultra formaté de ces comics auraient pu faire sombrer n’importe qui. Pourtant, derrière le masque, la dualité se fait ressentir. Pas entièrement fourvoyé aux blockbusters, l’espoir mis sur le poulain n’est pas perdu. Le recul aidant, on constate que le metteur en scène exploite ses choix pour faire émerger sa vraie identité. Tel un agneau déguisé en loup, il va utiliser toute la force des grosses productions pour faire retentir sa voix dans le monde entier. Technique qui a fait ses preuves chez Oliver Stone pour faire passer son vécu et son point de vue personnel sur le Vietnam et la politique de son pays. Sinners s’encre dans le Mississippi des années 30. Les afro-américains luttent désespérément pour se faire entendre. Entre les champs de coton et le Ku-Klux-Klan, la musique est leur exutoire. Des éléments qui parlent personnellement au réalisateur par l’histoire de son grand-père maternel « Il était d’une autre époque, il venait lui aussi du Mississippi, et il n’en parlait que s’il écoutait du blues et qu’il avait bu un petit verre de whisky Old Taylor. Dans ces conditions, il se mettait à raconter. Il me manque considérablement. Ce film était l’occasion de plonger dans ma propre histoire familiale, enracinée aux États-Unis. »
Par le chant, Ryan Coogler invite le Hoodoo dans son film, celle où, dans sa culture, la musique a le pouvoir de convoquer les esprits des générations passées, présentes et futures. Elle en devient sa thématique et le point central de son récit. A l’instar d’Une nuit en enfer, il emprunte la structure en deux temps. Une première où les personnages sont établis. Un à un, on les découvre, chacun représentant une tranche sociale spécifique : ouvrier, commerçant, sans emploi… Réunis par des conditions ethniques et ségrégationnistes communes, Coogler scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il fonce sans cacher les désillusions d’une population désabusée par la suprématie blanche. Il n’en oublie pas pour autant les laissés pour compte et s’amende en y mêlant d’autres minorités avec un couple d’asiatiques et, impensable à l’époque une femme blanche, maîtresse d’un des personnages blacks principaux. Sa seconde partie plonge tout ce monde dans le fantastique vampirique. Menés par un Nosferatu blanc, les suceurs de sang ne rentrent que par invitation, endormant par de douces promesses, afin que les humains de couleurs les rejoignent pour former un monde meilleur. Coogler réalisateur refuse cette assimilation. Son peuple en a trop bavé et refuse de se courber à nouveau.
A Ryan Coogler Joint
En trait d’union entre ces parties, prouvant la liberté folle de sa production, Ryan Coogler invite les époques dans une chorégraphie musicale où les styles (gospel, blues, hip-hop, rap) se mélangent. Un pari extraordinaire, en plan séquence qui donne le tournis. Son film est pensé, travaillé, son mélange de réalisateur de cinéma indépendant et de blockbusters prend ici toute sa dimension. Il filme en Ultra Panavision 70mm au format 2,76 comme le récent The Creator de Neill Blomkamp ; le scope (entrecoupé de séquences en Imax) est d’une beauté plastique indéniable. Si ses séquences vampiriques sont moins intéressantes techniquement, Coogler sait nous surprendre et va au bout de ses idées. Sa fusillade finale (attention spoiler) contre le KKK sera son coup de poing dans la fourmilière. Un point final à l’oppression.
Michael B. Jordan, l’acteur, est son parfait alter ego dans son double rôle de jumeaux. Muscles saillants, il impose en se donnant corps et âme pour le film de son ami. Il est de tous ses métrages, reconnaissant d’avoir cru en lui dès son premier film, un gage de rentabilité dans le montage financier du film. Autre fidèle de la team, le compositeur des derniers Nolan (d’ailleurs dans les remerciements), Ludwig Goransson qui en plus de livrer un score en osmose parfait avec son sujet se fait producteur exécutif. Chacun donne le meilleur de lui-même pour porter une vision unique. Une telle indépendance est inespérée de nos jours.
Comme dans les années 50 où les films de science-fiction se servaient des invasions extraterrestres pour exorciser la peur du rouge communiste, les vampires de Ryan Coogler sont prétextes à la dénonciation de générations d’oppression suprémaciste blanche. Le film, s’il n’est pas parfait, montre que le cinéma d’auteur engagé n’est pas forcément incompatible avec le box-office. Un mix qui pourrait devenir un sérieux prétendant aux Oscars.







