FRANKENSTEIN

Etats-Unis, Mexique – 2025
Genre : Fantastique
Réalisateur : Guillermo Del Toro
Acteurs : Oscar Isaac, Christian Convery, Jacob Elordi, Mia Goth, Christoph Waltz, Felix Kammerer, David Bradley…
Musique : Alexandre Desplats
Durée : 152 minutes
Distributeur : Netflix
Date de sortie : 7 novembre 2025
LE PITCH
Victor Frankenstein, un scientifique aussi brillant qu’égocentrique, donne vie à une créature dans le cadre d’une expérience monstrueuse qui mènera tragiquement le créateur et sa création à leur perte.
Pauvre créature
La longue gestation de ce Frankenstein 2025 par Guillermo del Toro avait tout du projet piégeux, aveuglant pour un cinéaste auto-déclaré destiné à en offrir une adaptation exemplaire. Qui plus est cornaqué par un Netflix tout puissant et bridant au possible…
Projet fantasmé et porté depuis de longues années par un Guillermo del Toro adorateur de la mythologie imaginée par Mary Shelley, cette nouvelle adaptation de Frankenstein a pu enfin devenir réalité grâce à la plateforme Netflix, qui avait déjà su dérouler le tapis rouge au cinéaste mexicain pour une autre adaptation, celle de Pinocchio (coréalisée avec Mark Gustafson) en 2022. Le succès artistique du film d’animation a ouvert grand les portes de ce rêve que del Toro mûrit avec une telle conviction, qu’il en a déjà saupoudré tout son cinéma. Et on découvre avec cette nouvelle itération, combien ce récit stimule del Toro, tant le réalisateur de L’échine du diable et Hellboy semblait fait pour le mettre en images. Même si, une fois mis de côté la dévotion et l’illustration primaire, on peut se demander s’il reste encore quelque chose à dire sur le docteur Frankenstein et sa créature…
L’ouverture du film est stupéfiante et assez fidèle aux écrits de Shelley, plongeant immédiatement dans l’action en illustrant la scène inaugurale de la découverte de Victor Frankenstein poursuivit par la créature, quelque part au pôle Nord, par l’équipage d’un navire de la marine royale danoise pris au piège de la banquise. L’attaque par le monstre, qui dessoude les marins les uns après les autres, assure une entrée en matière quasi horrifique qui rassure sur l’inspiration visuelle et la dynamique souhaitée par del Toro. Le récit s’articule ensuite autour d’un double récit : tout d’abord le point de vue de Victor Frankenstein, puis celui de la créature. Il ne s’agit pas vraiment d’une confrontation des perspectives, l’histoire étant juste successivement racontée par les deux personnages. Néanmoins, la sensibilité diffère entre la partie consacrée à la jeunesse, puis au projet fou de Victor Frankenstein, et celle axée sur la survie et une forme d’émancipation de la créature. Entre l’égo, le caractère volcanique du premier, et la sensibilité, la candeur du second.
Un festin visuel parasité par des effets problématiques
Évacuons d’entrée de jeu ce qui fâche avec ce Frankenstein signé del Toro : la construction de son scénario et son rythme. C’est le cinéaste lui-même qui signe le script de cette adaptation, collant globalement au plus près du matériau d’origine rédigé par Mary Shelley, tout en convoquant les films de James Whale. Le respect des œuvres fondatrices s’accompagne de quelques écarts et éléments d’appropriation (comme l’accent mis sur le thème de la parentalité contrariée et plus particulièrement la figure du père tyran), ou de scènes revisitées, mais l’ensemble reste une adaptation dans les clous, ne permettant pas de proposer une réelle surprise quant à cette histoire archi-connue et dont on sait où et comment elle finira. Le film souffre de quelques toussotements en matière de fluidité, quand à d’autres moments, le rythme s’accélère un peu trop pour prendre des raccourcis un peu surprenant (le rapport entre Elisabeth et la créature, bien trop rapidement expédié pour convaincre).
A l’image de sa créature, pensée comme un monstre fait de morceaux de cadavres rafistolés ensemble, ce Frankenstein 2025 est un canevas esthétique presque paradoxal, associant dans un même élan festin pour les yeux et choix visuels douteux. Le film tire partie de la technologie numérique pour peindre des tableaux incroyables et flamboyants. Le sens du cadre de del Toro ne souffre une fois encore d’aucune contestation, tant il délivre ici des images aux compositions époustouflantes, bardées de couleurs, s’appuyant sur une direction artistique complètement folle, des décors à la fois somptueux et évocateurs, et une lumière à tomber. La contribution du directeur de la photographie Dan Laustsen, fidèle collaborateur du réalisateur depuis Crimson Peak, La Forme de l’eau et Nightmare Alley, n’y est pas pour rien. La mise en scène est d’une amplitude folle autant qu’elle sait se faire intimiste quand il le faut. Del Toro ne déçoit pas à ce niveau. Même si… Il y aura forcément à redire sur certains effets visuels. Il est d’ailleurs difficile de comprendre comment le pointilleux Guillermo del Toro a pu laisser passer quelques rendus sur fond vert parfois médiocres ou carrément des effets numériques pas au niveau de la tenue de l’ensemble (les loups en synthèse). Pour autant, ce qui prédomine dans ce Frankenstein est un régal pictural qui place le film largement au-dessus de la mêlée sur le plan esthétique. Citons juste une seule scène : celle de la naissance de la créature, qui sait s’éloigner suffisamment des représentations précédentes pour offrir un opéra de sons et de fureur inédit.
Une créature de rêve
La créature en elle-même, dont l’aspect général a beaucoup fait parler, demeure une vraie réussite. Laissant de côté l’aspect cadavre viandard en putréfaction, del Toro choisit de revisiter les monstres couturés dégueulasses habituels pour iconiser son monstre en s’orientant plutôt du côté de la pureté des divinités et représentations de statues grecques. La physionomie de son interprète Jacob Elordi, très grand et élancé, assure une incarnation physique parfaite, et les jeux de regards, passant de la sensibilité et l’ingénuité la plus totale à l’agressivité et la crainte, sont remarquablement retranscrits. La créature reste certainement l’évolution la plus flagrante de la touche del Toro. Le reste du casting sait se montrer à la hauteur, Oscar Isaac, dans un rôle fiévreux, Mia Goth, dans un personnage à la fois ingénu mais aussi affirmé, qui souffre principalement des raccourcis scénaristiques, Christoph Walz qui cabotine un peu moins qu’à l’accoutumée.
Même si on pourra reprocher au film un manque certain de prise de risque, et avoir le sentiment que del Toro n’a pas accouché de sa « Grande Oeuvre » tant attendue, comme d’autres réalisateurs avant lui n’ont pas su s’approprier suffisamment leur influence artistique majeure (pensons à De Palma et Le Dahlia noir, Argento et Le Fantôme de l’Opéra), ce Frankenstein de Guillermo del Toro reste le fait d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens, une œuvre plastique d’une richesse et d’une beauté folles qui emportent tout sur leur passage. Et dont certaines images restent gravées en mémoire.







