UNE INVITÉE DANS LA DEMEURE

A Guest in the House – Canada – 2023
Genre : Drame, Fantastique
Dessinateur : Emily Carroll
Scénariste : Emily Carroll
Nombre de pages : 264 pages
Éditeur : 404 Comics
Date de sortie : 23 octobre 2025
LE PITCH
Abby s’installe lentement dans sa vie nouvelle de couple : elle prépare le café, cuisine pour David et sa belle-fille Crystal. Pour une femme discrète et sans amis, elle tente de s’épanouir dans cette vie en construction, cherchant le bonheur dans les codes classiques de la famille. Mais qu’est-il vraiment arrivé à la mère de Crystal, l’artiste dont personne ne parle ? Quels secrets recèle leur étrange maison au bord de l’eau, et qu’en est-il des vieux rêves et des peurs d’Abby ?
Ma meilleure ennemie
La dernière publication d’un album d’Emily Caroll date d’il y a dix ans chez Casterman avec le recueil de nouvelles d’épouvantes Dans les bois. Quatre contes revisités à l’aune d’une certaine ambiguïté, d’un regard définitivement moderne et féminin, qui trouvent enfin une descendance avec l’imposant one shot, Une Invitée dans la demeure, drame intimiste et angoissant dont les expérimentations graphiques affirment de la nouvelle maturité de l’auteur.
Cette nouvelle création est en effet toujours en équilibre sur deux rebords plutôt solides. Le grand drame sentimental tout d’abord, portrait d’une femme quelque-peu éteinte qui considère qu’une épouse ne peut s’épanouir qu’en entrainant à sa maison, en restant au service de son mari et en éduquant docilement la fille de celui-ci. Le rêve qu’on lui a inculqué est là, à portée de mains, mais il semble constamment s’éloigner alors que certains mystères à peine évoqués commencent à semer le doute dans son esprit. Pourquoi son mari ne parle-t-il jamais de sa première femme ? De quoi est-elle vraiment morte ? Où sont passé tous ses tableaux ? La chronique se mue en suspens, presque policier, alors qu’Abby commence à réaliser les raisons de son trouble. Mais comme son nom l’indique Une invitée dans la demeure est aussi l’histoire d’une hantise, celui de cette belle maison au bord du lac, par une présence aperçue au loin sur le ponton, à l’encablure d’une porte ou parfois en songe et qui pourrait bien être cette femme mystérieuse qu’Abby imagine sublime, sure d’elle, séduisante, artiste et libre… son inverse en somme.
L’esprit de la maison
A la manière du Rebecca de Daphné Du Maurier, il s’agit donc d’une confrontation entre une femme vivante et le souvenir / présence d’une femme décédée, d’une image bien réelle à celle idéalisée, mais qui plutôt que de devenir un combat va se muer en dialogue, en compréhension et une certaine forme de reconnaissance. Un voyage plutôt étrange et souvent glissant, qu’Emily Carroll n’aborde qu’en passant par le regard de sa narratrice, petit dame touchante et bien fragile, mais dont on devine rapidement les fêlures et les troubles plus anciens, et qui extrait donc le récit du réalisme pour déborder de manière de plus en plus marquer vers une subjectivité troublante. Il y est question de carcans sociaux, de féminisme, d’émancipation surtout mais sans jamais emprunter de grand discours, uniquement les yeux tristes et lourds d’Abby. Le dispositif graphique joue donc à son tour sur la même dichotomie entre un quotidien plutôt réaliste et commun illustrés en lavis de noirs, en découpages aérés et sobres, et un imaginaire refoulé et débordant, presque liquide. Celui-ci est peuplé de la figure d’une revenante parfois effrayante, souvent lumineuse, ainsi que d’un chevalier en armure, d’une princesse en danger, d’un dragon terrifiant et d’un royaume qui s’effrite. Au lecteur de décrypter les métaphores et les symboliques et de prévoir, ou pas, l’issue d’un comic qui joue constamment sur la notion de doute et d’instabilité, surnaturelle ou mentale.
Ces passages marqués par l’art nouveau, les dessins d’enfants et l’horreur onirique sont absolument splendides et confirment l’originalité profonde de cet album, dont le seul petit défaut finalement est d’offrir, in fine, une solution un peu trop claire et explicite à nos yeux, même si elle creuse encore le profond désespoir d’une affliction trop ordinaire. Une œuvre puissante et déchirante à laquelle 404 Comics offre comme à chaque fois une superbe édition grand format, avec papier de haute qualité et sur jaquette de surcroît.




