PROMETHEA : LIVRE PREMIER

Promethea #1-12 – Etats-Unis – 1999 / 2001
Genre : Fantastique
Scénariste : Alan Moore
Illustrateur : J.H. Williams III
Nombre de pages : 392
Éditeur : Urban Comics
Date de Sortie : 27 novembre 2020
LE PITCH
Lorsque Sophie Bangs a choisi son sujet de thèse — les différentes itérations de l’héroïne mystique Promethea —, elle ne se doutait pas que ce personnage de fiction allait devenir réel et que c’est elle, Sophie, qui deviendrait son nouvel avatar ! Parcourant les plaines d’Immateria, patrie des idées, des mythes et de l’imaginaire, cette nouvelle Promethea va rencontrer ses prédécesseurs mais également d’anciens adversaires comme Jack Faust, mage cynique et libidineux…
Transmettre la flamme
Difficilement trouvable aujourd’hui dans sa première édition française (chez Semic), Promethea rejoint la longue et généreuse vague de rééditions de l’œuvre d’Alan Moore chez Urban Comics. Une couverture aux airs de grimoire mystique pour ce qui reste peut-être sa série la plus complexe et la plus ambitieuse.
Apparu dans le sillage des autres créations pour le label American Best Comics aux cotés de Top 10 et Tom Strong, Promethea se présente de prime abord comme une nouvelle relecture du mythe du super-héros, une réappropriation du héros de la science dont il a le secret. Née dans le fond des âges, revenant sans cesse dans le monde des hommes sous des incarnations et des mythes différents, Promethea peut être perçue comme une étude de l’icône Wonder Woman, s’inspirant autant de son histoire éditoriale, de ses adaptations au cours des époques, que de ses racines mythologiques et antiques. D’ailleurs, les premiers chapitres, reprennent point par point le récit des origines et de la réincarnation d’un mythe, au sein d’un New York de BD, entre retro-futurisme, esthétique pulps et emprunts au voisin DC Comics (dont un vilain aux airs de Joker). Comme souvent chez Alan Moore, les connaissances encyclopédiques, l’ironie constante avec laquelle il malmène un peu ses personnages de papier, fonctionne d’autant mieux que sa charmante héroïne, Sophie jeune adulte un peu effacée et issue de la middleclass, touche immédiatement par sa totale normalité. Dans cet univers fantasy, son regard moderne apporte une certaine touche de réalisme qui permet quelques critiques sociales ou illustrations d’un désordre des plus contemporains. Sauf que Promethea, malgré les accoutrements colorés et ronflants, les affrontements contres des créatures démoniaques et la menace d’un bug de l’an 2000 vaguement cataclysmique, est en définitive un Cheval de Troie.
Saint Graal
Si Promethea ressemble à une extension féminine de Tom Strong, ce n’est que pour mieux y développer sous de faux airs mainstream (si l’on peut dire que Tom Strong est mainstream…) des pistes et des réflexions beaucoup plus personnelles, beaucoup plus profondes. La série est moins une déconstruction des comics qu’une évocation enflammée des pouvoirs de l’imaginaire et des forces de création. Créature dont les contours s’alignent sur les aspirations de celui qui l’invoque, Promethea est tour à tour une arme des dieux antiques, une reine des fées, une petite fille fantasque, une protectrice des innocents, une vision éthérée ou une super-héroïne plus classique, et se mêle à chaque fois au corps et à l’identité de celui qui l’a réimaginée. Une entité parmi d’autres, révélant un autre plan d’existence, l’immatéria se nourrissant des créations imaginaires du monde physique, ou y insufflant l’inspiration, et inversement. Une grande théorie que cultive Alan Moore depuis un certain temps déjà, et qu’il ne va ensuite cesser de développer dans ces pages, mais aussi dans les chapitres les plus récents de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (voir La Tempête). Une vision complexe et fantastique de l’univers que l’auteur couple avec ses inspirations littéraires, poétiques et cabalistiques, transformant une scène d’introduction à la magie en splendide accouplement tantrique fissurant le temps et l’espace, dévoilant les origines de l’humanité et son devenir en tirant les lames de tarot tel un sorcier. Une lecture qui se fait de plus en plus complexe, de plus en plus passionnante, qui serait sans aucun doute restée totalement inaccessible à beaucoup si J.H. Williams III (qui continuera ce genre de recherche sur les futurs Batwoman ou Sandman) n’en avait pas tiré une succession de tableaux éclatants, dont les contours et la grammaire s’adaptent sans cesse aux changements de plan. Art-déco pour le monde « réel », structures antiques pour le passé, volutes psychédéliques pour les jaillissements imaginaires, découpages en vitraux pour les grandes vérités : la forme fait constamment sens tout en se préservant une forme de naïveté accessible digne d’une fable de Lewis Caroll.
Rappelant les plus belles pages d’un certain Swamp Thing, Promethea est une superposition de plans de lectures, d’angles, de récits et de mythes au milieu desquels, le grand alchimiste extrait du néant une déesse née de l’esprit d’être eux-mêmes imaginés par un Alan Moore. Et ce dernier de se demander dans sa préface si Prométhea n’était pas là avant, au détour d’un poème maudit, d’une légende oubliée, d’un conte oral dont il ne serait que l’un des dépositaires…On finirait par le croire en effet.




