PHANTASMAGORIA

Espagne – 1922
Genre : Horreur
Dessinateur : Joe Bocardo
Scénariste : El Torres
Nombre de pages : 152 pages
Éditeur : Graph Zeppelin
Date de sortie : 8 juillet 2025
LE PITCH
Dans le Londres victorien, une entité maléfique est invoquée par un rituel occulte. La créature se déchaîne alors à coups de meurtres et de possessions dont la finalité est de créer un artefact qui permettra aux ténèbres d’envahir notre monde. Le destin de l’humanité est alors entre les mains de deux sorciers qu’oppose une querelle ancestrale : le professeur Hawke et Edwin Drodd. Ils s’engageront dans un combat sans répit pour contrer les puissances obscures, mais en auront-ils le temps ?
Livre noir
Graph Zeppelin met véritablement l’auteur El Torres à l’honneur en ce mois de juillet 2025 avec pas moins de quatre albums distribués à la même date. Après ses reprises pas tout à fait officielles mais presque de Robert E. Howard, c’est maintenant le temps de plonger dans Phantasmagoria, récit d’horreur victorien inédit… Mais bien entendu les grands classiques ne sont jamais très loin.
Ceux qui ne connaissaient pas encore la plume d’El Torres n’auront bientôt plus d’excuse. Scénariste prolifique dans un pays où, mine de rien, le monde de l’édition BD est tout de même assez restreint, l’espagnol met constamment en avant une culture éprouvée de l’horreur et de l’épouvante et une fascination totale pour la Dark Fantasy. Son amour pour l’œuvre de Robert E. Howard ne fait plus de mystères… pour les productions Hammer non plus. Si Joe Bocardo son collègue de Sang Barbare cultive ici un noir et blanc fouillé, épais et foisonnant là où le fameux studio anglais a surtout fait sa renommée sur ses couleurs éclatantes et son esthétique baroque, on ne sera pas forcément très étonné de voir le professeur Hawke arborer le visage très reconnaissable du légendaire Peter Cushing. Plus qu’une simple coquetterie ou qu’un hommage, il y a ici clairement une filiation dans cette même volonté de réinterpréter le cadre historique anglais bien connu, et toutes les légendes littéraires et picturales qui l’habitent, tout en s’engouffrant dans les ombres d’un décor de prime abord sobre et élégant.
Incantations
Naturellement, Phantasmagoria peut se permettre d’aller beaucoup plus loin qu’un film d’épouvante des années 60/70, et il ne se gène pas pour cela puisque dès les premières pages il est question d’une jeune femme possédée par une entité maléfique qui vient de perpétrer un massacre au sein d’un club de gentlemen. Une cérémonie satanique qui a mal tournée en définitive et même l’intervention et l’exorcisme du Professeur Hawke ne suffira pas à régler le problème en quelques pages. Ce qui débute comme une simple affaire de sorcellerie, va progressivement prendre de l’ampleur, s’engouffrer jusqu’aux coudes dans une cosmogonie complexe et inquiétante, s’inspirant des mythes de Lovecraft pour mieux remonter le temps. Par le biais de multiples flashbacks toujours bien agencés, Phantasmagoria donne ainsi progressivement aux deux figures qui s’opposent dans le dénouement de l’affaire, Hawke et Edwin Drodd, une aura qui fait écho directement à la relation ambiguë entre Sherlock Holmes / Moriarty, voire Van Helsing / Dracula, mais avec des accents bibliques. Surprenant, surtout que tout cela pourrait paraitre presque secondaire face à cette chasse au démon en calèche à travers Londres et l’invasion de fantômes / morts-vivants qui en découle, et une vaste menace de fin du monde.
El Torres ne manque, une nouvelle fois, pas d’ambition et réussit à emporter le lecteur dans cette grande aventure de magie noire qui déborde en tous sens, même si la multiplication des personnages et trames secondaires, et les quelques portes ouvertes en fin d’album peuvent donner un petit arrière-goût d’inachevé. Les illustrations de Joe Bocardo manquent aussi d’un peu de fermeté parfois, mais on ne peut qu’apprécier sa manière de mettre en scène les visions les plus sanglantes et macabres comme des tableaux presque grandioses et de favoriser constamment non pas la débauche d’effets (et pourtant il y en a) mais bien la restitution d’une atmosphère inquiétante, funeste digne des fameux Penny Dreadful, ces petites publications douteuses qui faisaient sensation à l’ère victorienne. Tout un esprit.



