L’AGE D’OMBRE

France – 1979 / 1997
Genre : Fantastique
Dessinateur : Philippe Caza
Scénariste : Philippe Caza
Nombre de pages : 112 pages
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
Date de sortie : 11 juin 2025
LE PITCH
L’une après l’autre, les cités des ‘Oms agonisent, tantôt victimes de leur propre affaiblissement, tantôt des intrusions subtiles des « autres » – ces êtres élémentaires autant dépourvus de pitié que de haine, simplement impatients de recouvrer leur bien, leur territoire : la Terre.
Dernières lueurs
Le Monde d’Arkadi, il y avait L’Age d’ombre. Un univers lointain et pourtant si proche, ne versant pas encore dans l’aventure épique mais plus volontiers dans la poésie graphique. 14 nouvelles extirpées des pages de la mythique revue Pilote où Caza donne corps à une vision dystopique aussi sombre que sublime.
Retour au tournant des années 80 : Caza vient d’achever ses Scènes de la vie de banlieue, sa série de courtes historiettes sur les dérives contemporaines qui l’on fait connaitre, et entame aux cotés de ses camarades de Métal Hurlant une mue plus expérimentale et étrange. Mais il reste tout de même fidèle au magazine qui l’a vu naitre et y entame une autre série de nouvelles mêlant encore une certaine structure littéraire (même si les bulles de dialogues ont totalement disparues) mais largement teintée par les aspirations SF et poétique visible dans la revue concurrente. Ces dernières ne portent pas encore le nom de L’âge d’ombre (cela sera fait pour la première sortie en recueil), mais développent effectivement toutes une même logique et un décorum, mouvant et changeant, mais effectivement partagé. Celui d’un futur d’une infinie tristesse sur une terre dépouillées et appauvries où les Oms (hommage sans doute à Stéphan Wul) se sont recroquevillés dans des cités machines, mélanges de bétons massifs et de métal acéré, où tout est géré à leur place. Une vie placide, sans âme, sans émotion, sans couleur, régie par un réseau informatique et où les dernières traces d’humanités sont extraites dans une « machine de décontamination émotionnelles ». Dessinés le plus souvent comme des petits bonhommes aux formes rondes et aux yeux vides, ces Oms sont des figures affligeantes, végétatives, assistant presque imperturbables à leur chute annoncée. Il existe bien quelques visages rebelles, doux rêveurs, magiciens ou sorciers, créatures hybrides mi-animaux mi-végétaux dites « Les Autres » mais la force qui semble reprendre le dessus reste inévitablement la nature elle-même.
Au ralenti
Voici des bribes de ce que le lecteur peut concevoir au cœur de ces contes futuristes peuplés d’hommes-mandragores, de démons aveugles, de monstres géants façon kaiju, de prêtresse venue des eaux ou de citées-rêves kirbykiennes, se laissant emporter comme toujours par les évolutions graphiques constantes de l’artiste, de la précision obsessionnelle et hachurée des débuts à une épure de plus en plus manifeste, et par ce mélange constant de fatalisme optimiste et de métaphysique naïve. Caza est un conteur, un passeur, un explorateur qui avec peu transporte vers un autre univers, spectaculaire, mais constamment traversé par ses propres réflexions sur le monde, le rapport au vivant et à la terre-mère, à l’écologie et à l’obsolescence de notre espèce.
On peut aussi voir dans L’Age d’ombre un ouvrage faisant le lien entre les petites chroniques fatales de Scènes de la vie de banlieue et l’avènement de la saga d’Arkadi. Le premier, et sublimement déchirant, récit, Nuages voit un jeune enfant nu auprès d’un arbres observer et imaginer des formes dans les nuages. Une rêverie gâchée par l’arrivée de la pluie, acide, qui l’oblige à remettre sa combinaison anti-pollution et rentrer à la ville que l’on devine au loin, déjà aux allures de bunker perdu dans un désert mort. La suite ne sera dès lors qu’une lente chute cauchemardesque jusqu’au final L’Lobo, prépublié tardivement dans la revue US Heavy Metal, travaillant en couleur directe une terre dont la rotation à ralenti à l’extrême, dont les villes sont vides et grises et la nuit habitée par une créature métaphorique faisant échos aux dernières traces de primitif en ces lieux, annonçant les récits barbares d’une terre qui a cessée de tourner censées se dérouler quelques 10000 plus tard.
Une œuvre forte et belle, inquiétante, parfois abscons mais toujours sublime proposée à nouveau dans sa totalité 15 ans après l’intégrale éditée par Delcourt. Cette dernière est accompagnée pour l’occasion d’une postface analytique signée Nicolas Trespallé, complétée de divers croquis et illustrations.




