LA GRANDE AVENTURE DE LA FAMILLE CRIMINY

Criminy – Etats-Unis – 2018
Genre : Aventure
Dessinateur : Roger Langridge
Scénariste : Ryan Ferrier
Nombre de pages : 96 pages
Éditeur : Aventuriers d’Ailleurs
Date de sortie : 7 janvier 2025
LE PITCH
La famille Criminy mène une vie paisible sur sa petite île au cœur de l’océan… jusqu’au jour où des pirates débarquent. Forcés de fuir, ils s’embarquent dans une grande aventure jalonnée de mille dangers, de contrées inédites et de créatures redoutables. Leur défi : survivre à l’inconnu tout en restant soudés.
All Around A World
Présenté avec le format et l’habillage des sympathiques comics / albums d’autrefois, Criminy cultive effectivement une proximité des plus marquées avec l’univers des cartoons rétros. De quoi promettre une aventure pétillante et familiale tout en explorant un petit monde où l’oppression n’est pas qu’une simple affaire de vilains… mais aussi de système.
De prime abord donc l’album apporte une certaine fraicheur, pas si loin de l’esprit ré-imaginé par Lewis Trondheim et Nicolas Keramidas pour leur nostalgique et allumé Mickey Crziest Adventures, avec justement une même réappropriation d’un style anachronique et d’un mode de narration, de découpage volontairement à l’ancienne. Artiste plébiscité pour sa création Snarked (avec un Eisner Award à la clef) ou ses reprises de Thor et The Muppet Show, Roger Langridge aborde ses personnages et ses décors avec des formes rondes, douces et des lignes claires et épaisses. Un style d’apparence simple mais qui renoue à merveille avec la marque d’autrefois des cartoons des premiers temps, en particulier ceux des Frères Fleischer, que ce soit dans les expressions, les formes des visages des héros ou toute la gamme incontournable de seconds rôles anthropomorphiques. Un voyage dans le temps parfaitement négocié autant dans la structure des aplats que dans le choix des couleurs, découpé avec énergie et constamment nourri par une succession ininterrompue de péripéties aventureuses et dépaysantes. Une BD pour enfant ? Pas tout à fait.
Steamboat People
Langridge y apporte déjà une certaine étrangeté parfois (la drôle d’araignée géante, le vaisseaux volant…) et même une noirceur palpable et menaçante qui reflète directement la violence de l’exil subit par les membres de la famille Criminy, obligée de s’enfuir de leur île presque paradisiaque à la suite de l’attaque de terribles pirates s’emparant des lieux comme une armée d’envahisseurs. Gardant en tête l’idée de revenir pour sauver leurs anciens voisins, les Criminy tombent alors de Charybde en Scylla, sauvés par un navire volant géant dans lequel la population fait la queue durant des lustres en échanges de quelques denrées alimentaires et en espérant un jour pouvoir profiter d’une liberté promise. L’huitre-monde ne sera pas beaucoup plus réjouissante avec ses esclaves travaillant jusqu’à l’épuisement total pour assurer le confort et l’oisiveté des habitants de la surface. Et que penser de cette ile aux plaisirs, sorte de fête foraine géantes pleines de joies et de paillettes mais qui bien entendu cache un lourd secret et de nombreuses âmes damnées ? Ici le Pinocchio de Disney revient inévitablement en mémoire mais l’arrière-plan légèrement déviant pousse plus encore à l’allégorie et à la révision d’un récit qui de l’évocation de la figure des exilés, des réfugiés politiques, dévie vers l’exploration de système politiques schématiques et renvoie directement à nos systèmes actuels : la société de consommation, le libéralisme, les inégalités de castes, la société des loisirs et son coûts… Avec bien entendu une mise en valeurs des notions de partage et d’entraide. Il faut toujours quelques bons sentiments dans les dessins animés familiaux et Criminy n’en manque pas, mais l’écriture de Ryan Ferrier (Rick & Morty, Son of Anarchy…) manie tout aussi généreusement l’ironie et l’acuité politique.
Une BD joyeuse et pétillante dans un monde qui ne l’est pas toujours autant qu’il devrait l’être. Une lecture étonnante en sommes.




