DR. WERTHAM

« Dr. Werthless » – Etats-Unis – 2025
Genre : Drame, Historique
Dessinateur : Eric Powell
Scénariste : Harold Schechter
Nombre de pages : 208 pages
Éditeur : Delcourt
Date de sortie : 3 septembre 2025
LE PITCH
Fredrick Wertham était un psychiatre vilipendé par les amateurs de pop culture et de BD en particulier, à la suite d’une campagne très agressive menée contre les comics dans les années 1950. Schechter & Powell enquêtent et et relatent son parcours.
Le plus grand vilain de l’histoire des comics
Après un premier roman graphique proposant une enquête très intéressante autour de la figure de l’un des plus grands serial killer de l’histoire (Ed Gein, autopsie d’un tueur en série), on s’attendait forcément à ce que Harold Schechter, romancier spécialiste des true crime, et Eric Powell, créateur de The Goon, s’attachent à une autre figure de la même ampleur. Leur regard c’est cependant porté sur un certain Fredrick Wertham, psychiatre de son état.
Mais l’auteur de Seduction of the Innocent reste surtout connu pour sa longue croisade contre les comics durant les années 50 qui faillit ensevelir définitivement toute l’industrie et qui aboutit à la création du fameux Comics Code qui la musela pour quelques décennies. Souvent vu comme un illuminé, un réactionnaire inculte n’hésitant pas à rapprocher Superman d’un super-nazi, imaginant que les pauvres enfants étaient voués à devenir débiles ou violents à la lecture de ces publications trop populaires, Wertham était bien entendu un personnage beaucoup plus complexe que cela. Un homme bouffi d’égo et souvent incapable de voir que ses propres théories n’étaient nourries que de ses convictions datées, mais un homme sincère, persuadé d’œuvrer pour le bien. Ce qu’il fit d’ailleurs à de nombreuses reprises. C’est là tout l’enjeu de ce livre qui grâce à de longues recherches et lectures des propres notes personnelles du monsieur, retrace un portrait véritablement complet de ce dernier, cernant toutes ses faiblesses, ses ambigüités, mais aussi une vision progressiste pas si courantes en Amérique en ce temps-là. On découvre ainsi qu’il prit la défense d’Elvis Presley et du rock’n’roll, se souleva contre la censure (ironique non ?), qu’il s’enthousiasma longtemps avant tout le monde pour la culture du fanzine et qu’il travailla surtout durant des années à diriger un dispensaire dans les quartiers pauvres de Harlem afin de soigner, pour 25 cents, la population noire. La cause raciale fut d’ailleurs au cœur de ses plus importantes recherches et analyses, réussissant à prouver les effets dévastateurs sur les enfants noirs, mais aussi les enfants blancs, de la ségrégation.
C’est pour leur bien
Important, il le fut aussi quand, précurseur, il s’intéressa à quelques grandes figures du crime sadique comme le pédophile cannibale Albert Fish et le « sculpteur fou » Robert Irwin qui furent ses patients, mais qu’il aborda comme les autres avec bienveillance, compréhension et humanité. La BD oscille ainsi constamment entre les grandes causes de ce psychiatre incompris et une quête absolue de reconnaissance qui l’a sans doute poussé d’années en années dans une fierté et une recherche de notoriété devenant de plus en plus handicapantes.
On n’imaginait sincèrement pas se passionner pour ce petit monsieur régulièrement oublié dans les tablettes et reconnu effectivement surtout pour son image de pourfendeur de comics et pourtant, Harold Schechter réussit à rendre son étude passionnante, retrouvant au passage derrière les faits et les témoignages, tout un regard perçant et révélateur sur la société de l’époque et offrant, c’est sa marotte, quelques portraits absolument glaçant de véritables serial killer aux pratiques monstrueuses. Sur ce terrain là aussi Eric Powell semble une nouvelle fois particulièrement à son aise, distillant des atmosphères étouffantes, jouant sur la démonstration sordide sans jamais trop en montrer, mais il manie avec autant d’habilité l’aspect purement documentaire de l’ouvrage, travaillant son sens de la caricature avec un réalisme troublant, usant de superbes lavis noir et blanc pour appuyer le réalisme de l’ensemble. Mais il n’est pas sage pour autant, et il use régulièrement d’effets d’encrage pour montrer comment la véracité des faits et propos peut être dévoyées, et reprend à de multiples occasions le style et le langage des fameux comics incriminés, et en particulier les chefs d’œuvres d’EC Comics pour venir étayer le propos.
Même si le portrait ne peut être entièrement à sa gloire, il parait certain que le Docteur Wertham aurait apprécié tout cet honneur.




