DECORUM T.1

Decorum #1-4 – Etats-Unis – 2020
Genre : Space Opera
Scénariste : Jonathan Hickman
Illustrateur : Mike Huddleston
Nombre de pages : 160
Éditeur : Urban Comics
Date de Sortie : 12 mars 2021
LE PITCH
S’il est vrai que le meurtre constitue un dénominateur commun entre toutes les espèces, il n’en va pas de même pour l’assassinat, qui relève plutôt de… la vocation.
Dead Space
Ça bouge chez Urban Comics. Après la proposition de volumes plus compacts à l’attention d’un lectorat plus jeune, voici le format « à l’européenne » conçu pour des projets ambitieux, loin des sphères du super-héros, et plus à même de séduire quelques réfractaires aux comics. Brillant esprit et auteur d’envergure, Jonathan Hickman sert assez logiquement de figure de proue.
Avec dans le cas présent deux titres particulièrement représentatifs de son approche de la SF hard concept : la réédition en trois intégrales du succès East of West, et la très attendue mini-série Decorum. Si cette dernière ne comportera finalement que huit chapitres (en deux album VF), elle peut cependant être perçue comme l’une des créations les plus ambitieuses et libres de son auteur. Alors qu’il est toujours aussi accaparé par l’univers X-Men pour Marvel, il a ainsi développé dans le giron d’Images Comics, un univers futuriste unique, ample, complexe et donnant constamment la sensation d’être infini, comme si Decorum justement n’en capturait le temps de quelques pages qu’un simple aperçu. Une démarche que travaille depuis longtemps déjà l’auteur, mais qu’il pousse sans doute encore plus loin ici, accumulant les pages « encyclopédiques » mélangeant textes informatifs, croquis et données statistiques, jouant à la fois sur la corde d’un creusement du décor du récit, qu’un élan presque second degré tant parfois ces informations peuvent s’avérer anecdotiques ou nébuleuses. Une manière de jouer avec le lecteur, de le plonger tête la première dans une opulence cosmique, dans une masse de détails et de finition qui rappellent consciemment les œuvres d’Arthur C. Clark (2001…).
Nombre d’or
Decorum s’approche d’ailleurs souvent comme un grand œuvre de space opera façonnant une échelle gigantesque sur laquelle s’affronterait un très attendu potentiel messie, un empire colonialiste et outrageusement capitaliste, et une force invasive artificielle nommé La Singularité. L’avenir de l’univers, son équilibre, semble mis en question et pourtant, le scénariste ne cesse de faire redescendre les enjeux vers des évènements plus terriens, presque dérisoires, en faisant de Neha, jeune livreuse repérée par une assassin professionnelle aristocratique et charismatique, l’héroïne de la saga. Un va et vient constant entre les échelles, entre le fastueux et le dérisoire, le délire métaphysique et la quête initiatique classique, qui pour l’instant fascine autant qu’il laisse dubitatif tant la cible semble bien lointaine. La mécanique est bien huilée mais le grand plan reste encore hors de portée d’un lecteur souvent bousculé par le rythme de l’album. Acolyte idéal pour donner corps à ce chaos maîtrisé, l’excellent Mike Huddleston (Butch Baker, Harley Queen, The Strain) brouille à son tour les pistes en alternant les approches graphiques et les mises en pages. Certaines planches ressemblent alors à des toiles précises et fouillées à l’aquarelle, d’autres se contentent d’esquisses en noir et blanc tandis que certaines se structurent sur des effets de collages ou de lignes géométriques s’étirant vers l’abstrait. Une sensation de puzzle en constant mouvement, pétri d’influences (dont un petit hommage à Jack Kirby au passage) mais qui ne laisse jamais aucun doute sur les talents incroyables du bonhomme, mixant voyages psychédéliques et trajectoires humaines avec un même sens du détail et de la composition.
Magnifique et atypique autant dire que la suite et fin prévu dans le second tome est attendue au tournant.